CHAPITRE IV
Écusson arabe.
DES MAMMLOUKS
Il n'y a plus, depuis bien longtemps, de cimetières à l’intérieur de la ville. Ils ont tous été reportés hors des murs, à quelque culte qu’ils appartiennent. Les deux groupes anciens les plus intéressants s'étendent au pied de la chaîne du Mokattam, de chaque coté de la: citadelle, -d'où: l'on peut ‘les dominer. Les voyageurs leur ont donné le nom de Tombeaux des Khalifes, et de Tombeaux des Mammlouks, bien que cette appellation manque de justesse.
Il serait plus exact de nommer le premier
groupe « Nécropole des Sultans circassiens » c’est, en effet, là que se dressent les tombeaux de la plupart des princes de la dernière dynastie mammiouk. Ils sont au nombre de plus de vingt, et s'égrènent dans une
Mosquée funéraire du sultan Kait-Baï (1463), au Désert.
immense plaine sablonneuse et déserte entre la montagne et la ville. Ce site est empreint d’une mélancolie et d'une grandeur sauvage indicibles. Les monuments s’y dressent, la plupart à demi ruinés, dans un fier isolement où leur grandeur passée se console de l’oubli du présent. Ils semblent abandonnés; les infidèles seuls, respectueux de tout ce qui porte une
noblesse d'art, les visitent. Le paysage, où la lumière s’épand librement, semble immense; des files de chameaux y rappellent parfois le désert voisin; le galop d’un cavalier, dont la légère gandourah claque au vent, y note la libre vie nomade que la mort seule saura fixer; de grands rapaces y planent dans les espaces du ciel où le soir de grands nuages
Plafond de la mosquée funéraire du sultan Kait-Baï.
d'orage cuivrés s’assemblent souvent en troupeaux monstrueux. Les âmes romantiques aiment aussi à y venir rêver par les belles nuits claires où la lune répand sur toutes choses sa lumière morte ; dans le grand silence que traversent les aboiements lointains des chiens de la ville, et les glapissements des chacals dans la plaine, les tombeaux y grandissent farouches et fantastiques.
Le plus célèbre et l’un des monuments les plus parfaits qui soient, est le tombeau du sultan Kaït-Baï (1472). C’est une des œuvres tout à
AN 5 Vastnitaise
Srnbavas
Sanctuaire de la mosquée funéraire du sultan Kait-Baï.
fait caractéristiques de l'architecture arabe au XV° siècle, et je ne crois pas qu'aucun art ait rien produit de plus harmonieux, et de proportions plus justes.
Au centre, le portail : à gauche le sebil aux grandes baies grillées surmonté de sa loggia, et débordant un peu à l'arrière-plan le tombeau surmonté de sa coupole décorée extérieurement d'entrelacs et d’arabesques d’une délicatesse telle que seule en pourrait offrir une somptueuse orfè-
Mosquée funéraire du sultan Barkouk, au Désert.
vrerie. À droite, le minaret, un des plus hardis du Caire, partant de la base cubique, passant au carré, puis à l’octogone, puis au cylindre, par un calcul de proportions d'un surprenant résultat, se dresse vers le ciel avec une pureté de lignes qui donne à l'esprit une joie confiante toute particulière.
L'intérieur, qui a été l’objet d'une récente restauration, poussée peutêtre un peu trop loin, ainsi qu'il en a été dans plusieurs autres monuments arabes du Caire, offrait une grande somptuosité de décoration. Le sahn, primitivementcouvertet de petites proportions, présente le plan cruciforme, Le minbar, qui a dû être merveilleux, a été refait presque totalement.
Les plafonds ont actuellement peu de parties anciennes. Tous les vitraux sont modernes.
La mosquée-tombeau de Kaït-Baï est enclavée dans un petit village qui vivote à son ombre. Quelques maisons, un petit café où les habitants paraissent passer le meilleur de leur temps, puis la plaine s'ouvre immé-
Tombeau du sultan Barkouk.
diatement devant vous, jalonnée de beaux vestiges de tombeaux qui lentement y dépérissent. Celui du sultan El-Achraf-Barsbai (1431), celui du sultan Ahmed, puis celui du SULTAN BARKOUK.
Ce dernier, des plus importants, dut être un des plus beaux monuments du Caire. Il est aujourd’hui dans un terrible état de délabrement. Le plan est carré, avec deux minarets sur la façade ouest, et deux coupoles sur la façade est, symétriquement. A l’angle nord de la façade ouest s’élève un élégant sebil avec son Kouttâäb. La nudité des surfaces est atténuée,
comme à la mosquée du sultan Hassan, par de hautes rainures verticales, qui leur donnent en même temps de la grandeur. Une vaste cour intérieure à portiques, est ornée au centre d’une jolie fontaine octogonale. Le liouân principal renferme un minbar en pierre sculptée qui est un des plus merveilleux travaux arabes qui existent : la fantaisie et la richesse
Mosquées funéraires de l’emir El-Kebir et du sultan Achraf-Inâl, au Désert.
des motifs décoratifs en égalent la prestigieuse exécution. Une inscription qu'il porte, indique qu’il fut donné au couvent par le sultan Kaït- Baï en 1483. Aux deux extrémités de ce liouan, de grandes doubles portes donnent accès à deux salles renfermant des tombeaux. Sous la coupole sud, les trois tombeaux des femmes du Sultan, sous la coupole nord, trois autres tombeaux, celui de Barkouk, élevé sur deux marches de marbre noir et brun, porte des frises d'inscriptions coraniques : celui de son fils Farag, dont le corps décapité sous les murs de Damas, ne fut
jamais rapporté à sa sépulture; et le tombeau d'Abdel-Aziz, deuxième fils de Barkouk.
Au delà de la mosquée de Barkouk, et en se dirigeant vers le nord, on rencontre encore la mosquée de l'emir Kebir, de très élégante
Mausolée de l’imâm Châfaï.
silhouette, puis le couvent-tombeau du sultan El-Achraf-Inâl, puis enfin. celui du sultan Abou-Saïd Qansou. Ensuite c'est la solitude, le Djebel- Ahmar développe vers le nord-est la chaîne de ses collines rouges ; à l’ouest et un peu en contre-bas dans la plaine, le Caire incline vers le Nil ses quartiers que dominent les coupoles et les minarets.
Le groupe de monuments funéraires connus sous le nom de Zombeaux des Mammlouks se trouve au sud de la ville, derrière la citadelle. Comme toujours en pays arabe, aucun plan préconçu n’en a réglé l’ordre, et cela d’ailleurs est un charme : ils se dressent au hasard, groupés parfois, parfois isolés et séparés les uns des autres par des tombes modernes. Ils
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Intérieur du mausolée de l’imâm Châfaï.
donnent plus encore que les tombeaux des Khalifes, l'impression de ruines, et semblent avoir servi de carrières, où les entrepreneurs de la ville venaient se ravitailler de belles pierres toutes taillées. Les seules inscriptions que l’on retrouve sur quelques-uns d’entre eux sônt purement coraniques : pas de noms, pas de dates; le style toutefois autorise à les considérer comme de l’époque des Mammlouks circassiens.
Si l’on y vient de la citadelle, la vue en est particulièrement saisis-
sante; le Mokattam fuit vers le Sud, portant niché dans un creux de ses pentes le couvent de Maghaoüri, et profilant sur le ciel les mosquées abandonnées d'El-Gueïoùchi et d’El-Kalaouâti. Tout au bas, dans la plaine, le tombeau à double coupole, dit « de la mère du Sultan Aasan », puis le tombeau de l’Zmäâm el-Châfaï, surmonté d’un croissant, et les tombeaux de la dynastie régnante, puis, très loin, à l’horizon, les Pyramides de Ghizeh.
Les rochers de Mokattam.
A vrai dire, seule la mosquée élevée à la mémoire de l’Zmäm el- Châfaï, fondateur de l’une des quatre doctrines orthodoxes de l'Islam, mort en 820, s'impose particulièrement, et cette visite est très difficile aux chrétiens. Le monument passe pour dater de Saladin. Le tombeau de l'Imâm et celui de la mère du sultan El-Kâmel sont couverts d'extraordinaires sculptures de bois. Ici, comme au tombeau du sultan Nigmed-Dyn, dans la ville, se retrouvent les plus beaux caractères du style décoratif de l’époque des Ayoubites (commencement du XII siècle) ; comme sculptures de bois, en place, le Caire ne possède rien de plus
beau : il faut aller au musée de l’art arabe, où ils sont déposés, pour voir
82 BÉSCATRE
les fragments provenant de monuments de cette époque, ou de l’époque antérieure fatimite.
Sur les pentes de ce Mokattam aride, rocailleux et crevassé, qui, vers l’est, fait au Caire un rempart uniformément jaune, une petite oasis verdoie, un coin de fraicheur dans ce lieu de désolation. À travers quelques arbres aux feuillages grêles, des poivriers ou des mimosas, un petit
Le
Couvent des Derviches.
pavillon peint en rose apparaît avec trois fenêtres ouvertes sur la plaine, et un peu en arrière, tout à fait collée à la montagne, une façade peinte de bleu clair : c’est le couvent des moines persans, les Bectaschites: et là s'élève le tombeau du fondateur de la secte, Bectasch, qui vécut au XI1° siècle, parcourut un peu en prophétisant toutes les provinces de l’Empire turc, et vint mourir au Caire.
Nous avons ici un des types les plus parfaits de ces couvents de la Thébaïde : on y peut évoquer les jours heureux que des hommes désintéressés des vanités et des vains efforts, venaient mener, dans les joies alternées de ferveur religieuse, et de contemplation sereine de la nature. Loin du bruit, dans une retraite sûre, le paysage grandiose présentait à
leurs regards indifférents, mais béats, un spectacle toujours changeant selon les saisons et les jeux de la lumière, les matins délicats souvent embués d'une fine brume, les midis implacables où le soleil des hauteurs du ciel bleu brülait la terre fauve, la mince ligne lointaine du Nil baignant ses bois de palmiers verts, et les admirables nuits où la lune, en nappes d'argent, noyait de mystère le paysage. La vie monacale offrait ainsi sans doute un charme puissant que n’ont pas les couvents murés de notre Europe. La méditation et la prière y trouvaient aussi un réconfort que la contemplation de la nature et l'ivresse des grands espaces apportaient aux âmes avides de calme et d’oubli. La prière, semble-t-il, doit s’épancher ici plus librement de l'âme, la nature lui présentant sans cesse des sources ineffables de poésie.
Mais aujourd’hui les moines sont bien de leur époque; ils ne sont plus solitaires, ils reçoivent des visiteurs, et leur ordre se fait volontiers mendiant. Un escalier de pierre monte du pied de la montagne à la porte du couvent. Dans une petite cour rafraichie d’un jet d’eau, un moine vous accueille vêtu d’un pantalon bouffant, d’une tunique grise, coiffé d’un haut bonnet de drap blanc. Sa barbe croît très longue. Une gazelle apprivoisée, avec de gracieux et vifs mouvements, vague dans la cour avec d’inquiets effarouchements. Une galerie profonde est creusée dans la montagne, où Bectasch repose dans un petit sanctuaire éclairé de quelques cierges. Le sol de cette caverne, creusée dans le sable durci, est recouvert de nattes et de tapis. Aux parois sont accrochées des panoplies de lances et de haches, et des tableaux ridicules.
On revient avec joie aux quelques mètres carrés dont ces hommes ont su faire un coin si verdoyant dans cette solitude aride. Dans de petits jardins ils ont planté des légumes et des fleurs, à l'ombre des orangers
et des cassies. Et de là, la vue est si belle, que l’œil ne se rassasie pas de la contempler.
Vue du Caire. Minaret de la medresseh Serghatmisch.