LE 'NIL- "DE ELEUVE EL ELA VALLÉE
et se crevasse profondément. Modelé en briques ou en vases, il n’a pas besoin du feu pour fournir une cohésion et une solidité à toute épreuve.
Remonter le Nil est devenu le plus facile des voyages, après avoir été l’un des plus difficiles et des plus coûteux. Il y a quarante ans, il fallait
Le Nil aux environs du Caire.
fréter une barque, embaucher un équipage, s'exposer aux lenteurs d’un voyage, où le vent, les courants, les bancs de sable étaient autant d’éléments hostiles avec lesquels il fallait compter. Seuls les grands seigneurs, et quelques artistes fastueux et fous pouvaient se permettre cette fantaisie, et toute une littérature nous a vanté les agréments d’un voyage que les hommes ne connaîtront plus, où l’inattendu était un stimulant de tous les instants, où le rêve solitaire sous le plus beau climat du monde s’extasiait des paysages les plus merveilleux, et des monuments les plus saisissants où l'idéal humain ait tenté de s'exprimer.
à LE CAIRE
Aujourd'hui l'Agence Cook se charge de tout. Elle vous prend un homme de bonne volonté, le transporte, le loge, le nourrit, le tient en constant enthousiasme par les soins de ses guides; il peut se fier à elle ; du Caire à Siout, de Siout à Louqgsor, de Louqsor à Assouan. d'Assouan à Khartoum, il trouvera partout son lit préparé, la table mise, l’âne sellé, un service empressé, une propreté méticuleuse, et une extrême courtoisie chez tous les gradés de cette immense entreprise.
Le labour dans la vallée du Nil.
Maîtresse du Nil, par le monopole de ses bateaux et de ses hôtels, elle se prête même à l'inégalité des fortunes; ses bateaux-touristes sont des yachts luxueux, et ses bateaux-poste avec un confort un peu moindre, ont le grand avantage de laisser à leurs voyageurs une plus grande indépendance.
La flotille est ancrée un peu en avant du pont de Kasr-en-Nil, et les bateaux portent des noms historiques, qui les font filleuls des plus célè- - bres Pharaons, des plus fameuses reines de l'Égypte. Ils se nomment Ramsès, Sésostris, Nefertari, Hatasoo.
L'impression est saisissante quand on s'éloigne du port, et que peu à peu se perdent dans le lointain et s’effacent les mosquées du Caire. L'espace s'ouvre devant vous, cet immense espace fait de ciel et d’eau,
LEPNTE "LE PLEUVE ET LA:VAULÉE 5
entre deux rives verdoyantes où s’essaiment les villages de fellahs. Tel le Nil apparait dès les premières heures qui suivent le départ, tel il apparaîtra aux heures suivantes, jusqu'au terme du voyage. Les deux chaînes arabique et lybique limitent à l'orient et à l’occident un horizon où les yeux s habitueront et se plairont à suivre aux différentes heures les jeux changeants de la lumière. Les rives fuiront à chaque tour de roue, révélant d'harmonieuses courbes, de grands tournants où le fleuve vous réserve
Sebil de la mère d’Abbas Pacha.
la surprise de sa direction; elles seront verdoyantes, couvertes de bois de palmiers, animées de villages grouillants d’indigènes, ou bien fauves de sables, dominées par des falaises de rochers rouges d’où les dunes glissent en longues pentes fluides. L'eau tantôt coulera impétueusement, tantôt s'étendra en nappes languissantes et lentes. Et cependant, jamais cette monotonie des choses ne lassera. Du premier au dernier jour, l'œil suivra sans fatigue cette succession de paysages, identiques en apparence, et cependant d’une infinie diversité. Ils vous deviennent familiers, font partie de votre vie, participent constamment au rêve où peu à peu vous inclinent la sérénité de la nature, la solitude et le grand silence. On les retrouve chaque matin avec joie, on les quitte chaque soir à regret.
Et puis de quelle vie le fleuve est animé! II n’est guère d'heure où l’on ne croise quelques barques aux grandes voiles latines triangulaires, qui glissent à la surface de l’eau comme de grands oiseaux blancs, remontant le courant sous le vent qui gonfle leurs toiles, ou se laissant dériver avec une heureuse quiétude. Elles descendent le fleuve, lourdes de chargements ; leurs bords au ras de l’eau bourbeuse, donnent la crainte d’une submersion prochaine. Élégantes et fines de loin, elles apparaissent de près terriblement vieilles et vermoulues ; et cependant elles portent des charges formidables. Les unes ont pris à Girgeh des cargaisons de gargoulettes en poterie, régulièrement disposées par lits, en hauts édifices fragiles ; les autres sont chargées de blé, et c'est comme une lourde masse d’or qui flotte ; d’autres transportent d'immenses cubes laborieusement égalisés de paille hachée. — On les voit filer, les grandes barques, entre les deux rives; les bateliers qui les montent se livrent au gré du fleuve, insouciants de l’arrivée, laissant les jours couler, attendant que le vent les pousse. Ils vivent entre le ciel et l’eau, dormant, priant, chantant, rêvant. Mais parfois le banc de sable est sournois et la barque s’enlise, il faut alors se mettre à l’eau, tirer à la cordelle, comme des chevaux de hâlage. Parfois aussi on croise des barques pleines de gens et de bêtes : on entend des chants monotones et lents qui peu à peu s’éloignent et se perdent dans la brise; c’est le passeur qui transporte d’une rive à l’autre les gens des villages opposés qui rentrent du marché. Les ânes sont toujours tassés à l’avant, attendant patiemment les débarquements bruyants pleins de cris et de coups de matraques.
D'autres fois, les bateliers se sont attendus, afin de faire de conserve cette longue descente du fleuve; c’est alors une navigation joyeuse, pleine de chants, d’interpellations de barque à barque, en escadrilles cinglant vers des destinations lointaines. Dans cet air si lumineux et si pur, joie des yeux et joie des poumons, où les grandes voiles blanches en ailes de goélands sont l’incessante vie du fleuve, on pense revivre alors une minute de cette antiquité si reculée dont les plus anciennes peintures nous offrent des images toutes semblables,
Le vapeur va doucement; le pilote indigène, attentif aux nuances changeantes de l’eau, suit les mouvements du sondeur qui, jour et nuit, debout à l’avant, plonge, de minute en minute, une longue perche dans l’eau ; il tâte les fonds, et avertit le pilote, quand les profondeurs diminuent. Le Nil n'est pas sûr, et demeure une perpétuelle énigme; ses grands bancs de vase se déplacent sans cesse, et il n’est guère de chenal où le passage soit constant et assuré, L’enlisement est parfois brusque; le