LE NTL. LE ÉLEUVE EL LA VALERE
sondeur n’a pas eu le temps de prévenir le pilote; le bateau touche, fait machine en arrière, se dégage, cherche de droite et de gauche sa voie, puis continue sa route. Il est rare qu’il soit assez profondément engagé
pour rester en détresse.
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Hammam au Caire.
Souvent de grands bancs de sable émergent, grandes îles qui divisent alors le Nil en plusieurs bras; il en est qui sont cultivées, et présentent une végétation verdoyante. Sur les plages de sable fauve, une multitude de points noirs apparaissent, qui commencent à se mouvoir dès qu'ap-
8 BESCAPRE
proche d’un peu près le bateau. Ce sont les échassiers qui pêchent en eau vaseuse, ou dorment sur une patte, la tête sous l’aile : flamants, pélicans, grues, hérons se rassemblent en bandes innombrables; les ibis roses y sont fort nombreux aussi, bien qu'ils tendent à rejoindre vers les solitudes
Type de femme du Caire.
de la Nubie, les crocodiles qui jadis peuplaient les eaux du Nil moyen.
Bien que la voie ferrée aille maintenant jusqu'à Assouan, le bateau est demeuré le moyen de transport préféré de l’indigène qui a un long trajet à parcourir. N’étant jamais pressé, il aime à vivre les longues heures de désœuvrement sur le pont inférieur; les femmes sont à l’arrière, les hommes à l'avant, causant, fumant, dormant, tirant, aux heures des repas, de frugales nourritures d’un coin de serviette, un oignon, une
IE CPESPTLEUVE ECLANVATECE
Hémali. (Les hémalis donnent souvent gratuitement l’eau aux passants.)
10 LÉSCAIRE
galette, un fruit. Un petit fourneau constamment allumé, entretient le feu sacré de tout l'Orient, celui qui fait bouillir le café.
Maïs la sirène fait entendre un long mugissement ; on approche d’un ponton. Un village apparaît pittoresquement perché sur la berge, ou caché derrière un rideau de beaux arbres. Le ponton est couvert d’une multitude compacte, qui ne se compose pas seulement des partants, mais encore de tous ceux qui les accompagnent ; il y a aussi les gens qui ayant quelque marchandise, seraient fort heureux de la présenter aux passagers. Si bien que le bateau à peine amarré, une bousculade effroyable se produit entre ceux qui d’un côté de la passerelle veulent débarquer, et de l’autre embarquer. Les femmes qui portent leur enfant sur l’épaule poussent des cris perçants, les marchands avec l'équilibre instable de leur charge sur la tête, font des prodiges pour ne pas être culbutés : parfois un audacieux, cherche à s’accrocher au bastingage et à l’enjamber, mais les hommes de l'équipage veillent à le rejeter au ponton. Il se peut que leur résistance aient été un peu rude, et que le malheureux soit tombé à l’eau : ce sont alors des cris terribles d’adjuration au capitaine pour qu'on lui jette une perche. Mais tout à coup le tumulte devient inexprimable ; on voit un homme fendre la foule, son bras armé d’une courtache s’abat régulièrement et furieusement sur les épaules, les têtes, les visages. Il tape à tort et à travers, et personne ne lui résiste. En un clin d'œil, le ponton est nettoyé. Et l'agent de police, très tranquille, vociférant quelques paroles sans doute terribles, à l’adresse de ses victimes, reste seul maître de la place. Ses victimes ne semblent pas lui en garder rancune, car maintenant sur les berges tout ce monde est très joyeux, et manifeste par ses rires la joie profonde d’avoir fait partie de ce tumulte ; pauvre peuple naïf et bon enfant, que tant de siècles de bastonnade ont façonné à l’accoutumance d’être battu.
Chacune de ces escales est une joie nouvelle, et leur répétition ne lasse pas; le spectacle en est toujours animé et turbulent ; seule y manque cette couleur qu’on rencontre dans toutes les Échelles du Levant. Ici la terre est noire, l’eau bourbeuse et sale, les costumes sombres ; cela fait une gamme de couleurs sourdes. Il vaut mieux alors oublier les merveilleuses navigations dans les mers de Syrie, les débarquements à Rhodes, à Chypre, sur des mers de lapis et des plages d'or fauve, dans le golfe d’'Alexandrette aux cascades argentées tombant de falaises roses couronnées d'arbres toujours verts.
Aux bords du Nil les oppositions de mouvement et de vie, et de solitude absolue sont continuelles. On quitte un village, entouré d’une
LÉ: NiL. — LE-FÉEUVE ETÆEA VALLÉE II
verte oasis de dattiers, et de champs cultivés de maïs, de canne à sucre, et de coton. Puis brusquement la végétation cesse ; le sable affleure la rive, les berges sont désertes, une des deux chaînes de montagnes a forcé le fleuve à décrire une grande courbe au pied de ses falaises; puis peu à
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Sebil d’Abder Rahman Bey.
peu il s’en éloigne, elles se perdent dans le lointain. Le pays alors devient plat, aucun détail ne s’y accuse, et bien loin devant les yeux l'énorme coulée du fleuve monstrueux confond son horizon avec celui du ciel. 11 semble sortir du vide, s’écouler des profondeurs du ciel. Seule parfois une voile blanche très lointaine, vient briser cette illusion, détail précis et net sur ce fond plein de mystère.
12 PAR CASRRIE
Ailleurs la végétation est magnifique ; les palmiers forment des bois touffus abritant de leur ombre des champs ensemencés ; un arbre d’une essence particulière apparaît, dont le tronc se bifurque en deux branches à peu de distance du sol, et dont les feuilles se déployant en éventails, forment de véritables glaives. C’est le palmier-doum. On commence à le
rencontrer en amont de Siout et il est bien particulier à l'Égypte.
Sebil du sultan Mahmoud.
Tout le long des rives se fait entendre le grincement continu des chadoufs ; c'est comme l’éternelle plainte du fellah dont la vie est vouée à arroser cette terre sur laquelle ne tombe jamais la pluie du ciel. Il est l’esclave du fleuve, Par couples de deux, on les voit debout dans l’étroite brèche dont la rive est creusée, à un mètre au-dessus de son niveau. D'un effort régulier et mécanique ils abaïissent vers l’eau un sac de cuir suspendu à une longue poutrelle perpendiculaire à une autre sur laquelle elle bascule. Le sac touche le fleuve, s’y remplit d’eau ; un contrepoids formé
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d'une lourde pierre, le fait remonter, l’attirant à hauteur de la berge, où il se déverse dans un petit canal qui porte cette eau à la plaine. La quantité d’eau puisée chaque fois est infime, les champs sont altérés, et l’on est pris de pitié à la pensée du travail de forçat auquel cette race est vouée depuis ses plus lointaines origines.
Les hommes y travaillent nus, et sous le soleil ardent leur peau ruisselle de sueur. Sans cesse leur corps se plie, se relève et se courbe de nouveau, et leur chanson, lente et mélancolique mélopée, se mêle avec insouciance à la plainte grinçante de la poulie. La régularité de l’effort, l’assouplissement du mouvement ont donné à leurs corps une harmonie souveraine, comme le brülant soleil a apporté à leurs peaux la plus belle des patines. Ils apparaissent ainsi dans la lumière comparables à de beaux bronzes florentins.
Les heures passent, dans l'alternance des longues rêveries bercées par les battements réguliers des roues, auxquelles succèdent les débarquements pour la visite de quelque temple ou hypogée voisins. La pensée s'endort peu à peu sous ce ciel tranquille et pur, dans cette atmosphère légère et transparente. Sans qu'on s’en rende compte, elle vous pénètre d’un bien-être physique, où les nerfs se détendent peu à peu. Respirer cet air, jouir de cette lumière, il semble bientôt qu'il n’est rien de meilleur dans la vie. Et quand on est revenu à des climats moins cléments; on n'oublie jamais ce vaste ciel d'Égypte, qui semble plus haut, plus vaste que les cieux d'Europe, où chaque matin se préparaient lentement des levers de soleil délicats et nuancés, ou chaque soir l’astre disparaissait dans
des triomphes de pourpre et d’or.