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II. — L'ART INDUSTRIEL MUSULMAN AU CAIRE

Pendant longtemps, jusqu’à ces derniers temps, seuls dans le monde musulman les monuments mauresques de l'Espagne avaient été l’objet d’un certain intérêt; c'était pour nous le pays le plus voisin où la civilisation arabe avait laissé des vestiges fameux. Les monuments de Cordoue, de Séville et de Grenade avaient conservé auprès de nos écrivains romantiques un prestige incontestable, et ils

Écusson. furent par eux célébrés sur tous les modes. Quant aux monuments du Caire, ils étaient renommés, mais inconnus, ceux de Syrie et d'Asie Mineure étaient légendaires.

Quelle moisson de documents aujourd'hui disparus aurait pu recueillir celui qui y aurait consacré quelques années d’études! Et quel musée extraordinaire on aurait alors pu former, en garantissant de la destruction ou du rapt tout ce que ces monuments contenaient encore d'objets mobiliers des plus belles époques !

Ce fut en 1860, que pour la première fois au Caire, l’idée fut émise de la création d’un musée d'art arabe. Elle avait été suggérée au khédive Ismaïl par l'architecte Salzmann. Et ce ne fut que onze ans plus tard qu’elle reçut un commencement d'exécution, sur l’ordre du khédive Tewfick. Ce fut l’autrichien Franz-Pacha, architecte de l'administration des wakfs qui fut chargé d'organiser le musée, et de réunir tout ce que les mosquées pouvaient encore contenir d'objets précieux, échappés à l’action du temps ou à l’avidité des étrangers. La mosquée à demi ruinée d’el- Hakem leur servit de dépôt. On édifia dans la partie méridionale de la cour, une construction provisoire pour abriter les collections. M. Herz- Bey qui depuis 1892 à été chargé de la direction du musée, a fait le classement des objets et en a dressé un excellent catalogue. Mais cela ne pouvait être qu'une installation provisoire, et le gouvernement khédivial comprit la nécessité que ces collections si précieuses fussent exposées dans un monument approprié et digne d'elles. Aussi a-t-on construit au Caire un nouveau Palais, sur la place Bab-el-Khalk, dont le rez-dechaussée a reçu, en 1002, les collections du musée Arabe — et dont le premier étage est réservé à la Bibliothèque khédiviale. On ne saurait admettre aussi que le développement de ce musée soit arrêté; il n'existe

plus rien dans les mosquées qui puisse un jour lui revenir, il faut donc l'accroître désormais par des acquisitions auxquelles l'État Égyptien ne saurait se refuser. L'intérêt qu'ont commencé à lui porter les curieux de l’art arabe l'exige absolument.

L’une des premières salles contient un certain nombre d'objets complets ou fragmentaires en plâtre, en pierre et en marbre; quelques-uns sont d’un intérêt considérable, parce qu'ils offrent parfois des inscriptions ou des éléments décoratifs caractéristiques d'époques dont les monuments n’ont pas subsisté au Caire. Le s/zc fut employé dès l’origine de l’art arabe, et son emploi s'est poursuivi jusqu'à nos jours, alors même que la pierre était d'un usage commun. Les ornements étaient découpés et taillés dans le vif même de la matière, ainsi que le montrent les encadrements d’une fenêtre de l'ancienne mosquée du sultan El- Kamel, et les clôtures de fenêtres ou vitraux, qu'on nomme kamarieh ou chamsieh. dont la mode a persisté.

Ce furent d’abord des grilles ou clairevoies découpées à jour libre et qui à partir du XI11° siècle sont toujours garnies de vitres de couleur très épaisses, et parfois d’une riche et puissante coloration.

La pierre de taille remplaça la brique dans la construction vers le x° ou le XI° siècle seulement, ce qui peut étonner, les monuments égyptiens et

Panneau du cénotaphe d’[smail Sadat el-Taalbe (1216).

gréco-romains offrant aux Arabes de véritables carrières de pierres où ils pouvaient puiser librement. Toutes les mosquées antérieures au XII‘ siècle sont bâties en briques ; les minarets le furent même plus long-

Grande jarre de marbre sculpté de la Mosquée de la princesse Tatar. Musée du Caire.

temps encore, celui de la mosquée-tombeau de Kalaoun étant le premier qu'on connaisse construit en pierre de taille. Ce fut surtout sous les sultans circassiens que la pierre de taille devint d’un usage constant, et se prêta aussi bien dans les minarets que dans les coupoles à tous les systèmes de décoration. Le musée a recueilli tous les chapiteaux, les frises,

les inscriptions, fragments provenant des monuments anciens, et aussi une suite des plus importantes de stèles funéraires : mais le monument de pierre le plus remarquable qui subsiste est encore en place, c'est le merveilleux minbar en grès blanc sculpté dont le sultan Kaït-Baï a doté le tombeau du sultan Barkouk au désert.

La série des objets en métal ne répond pas à l’importance que cet art eut au Caire à toutes les époques. Il ne reste, bien entendu, absolument rien de l’époque fatimite, et quel regret on en doit éprouver à lire l'inventaire que Makrisi nous a conservé du trésor du sultan El-Mostanser pillé par la soldatesque turcomane. Mais à partir de la fin du xII1° siècle, un grand nombre de pièces conservées nous permet de suivre cette industrie jusqu'au XVI° siècle. C’est alors que fleurit, aussi bien en Mésopotamie (à Mossoul) qu’au Caire, l’art admirable des cuivres incrustés d’or et d'argent.

Le musée a conservé quelques grands chandeliers très

simples, en cuivre jaune, portant pour tout ornement une frise Chandelier en cuivre incrusté d’argent. d'inscription. Ils proviennent de Art arabe du Caire (xrv® siècle). mosquées des XIII‘ et XIV° siècles, puis un petit chandelier dont les incrustations d’or et d'argent sont bien conservées et qui offre le grand intérêt d’une inscription (nom de l'artiste, et date, 600 de l’Hégire, xIH° siècle). Puis quelques grands vantaux de portes plaquées de bronzes ou de cuivres, tels que ceux des mosquées Saleh-Telayeh, puis de la princesse Tatar, ou du sultan Barsbaï. La série des lampes et lustres est très importante, et de formes très variées, pour les XIV° et XV° siècles.

Mais les morceaux tout à fait capitaux sont les deux Xoursi de Kalaoun et de Mohammed-en-Nassir, On appelle ainsi les tables octogo-

nales qui de chaque côté du mirhab devaient porter les chandeliers. Ces koursis sont en cuivre jaune, les côtés divisés en panneaux percés à jour

mens

LS

Koursi en cuivre incrusté d'argent, au nom de Mohammed-en-Nassir. Musée du Caire.

et gravés, séparés par des baguettes à inscriptions d'argent incrusté. Le premier, celui de Kalaoun, a son plateau fait d’une rosace en lettres

kouffiques séparées par les compartiments animés de canards. Il est signé sur un des pieds du nom de Mohammed, fils de Sounkor de Bagdad, et daté de l'an 728 de l'Hégire (1327). Une caisse de Coran en bois, plaquée entièrement de cuivre jaune, décorée de grands caractères kouffiques à travers lesquels courent de merveilleux rinceaux incrustés en argent, provient de la mosquée du sultan El-Ghoury. Ce sont là de superbes objets d’art, d'une somptuosité rare, d’une technique surprenante, et qui justifient la renommée dont les objets de ce genre ont joui dans tout l'Orient jusqu’au xvI° siècle ; ils ont alors exercé un tel prestige sur l'Europe que Venise se mit à les imiter.

La salle suivante est réservée aux verres, et la collection en est extraordinaire. Il y a là une soixantaine de grandes lampes de mosquées en verre émaillé, qui font que le musée du Caire ne saurait être de longtemps dépassé, même par le Kensington Museum, qui en possède une vingtaine. La direction des Wakfs a eu la chance d'en retrouver un grand nombre dans les mosquées ; une seule d’entre elles avait une armoire fermée depuis bien longtemps qui en contenait plus de vingt. Chacune de ces pièces a aujourd’hui une valeur considérable.

Ces objets témoignent hautement de l’habileté et du goût des verriers arabes de ces époques, aussi bien pour la conception décorative que pour la forme. La beauté des inscriptions et la franchise de coloration des émaux y est supérieure. Les lampes ont toujours la même forme, et sont faites de façon à pouvoir être suspendues aux plafonds des mosquées par de longues chaînes, ou posées sur des tables. On accrochait toujours les godets à veilleuses sur les bords, afin que les parois de la lampe ne soient pas encrassées par l'huile.

La collection des bois arabes est peut-être plus importante encore que celle des verres, mais à coup sûr, on ne peut connaître cet art qu'au Caire. En dehors des grandes frises à caractères kouffiques, qu'on rencontre à la mosquée de Touloun, au tombeau d'Hassan, à celui de Kalaoun, les panneaux des grandes portes d'entrée, les volets de fenêtres ou d'armoires, les pupitres, les chaises, les niches, les caisses de korans, les tables et les banquettes, ont été autant de motifs ou les surprenants artistes se

sont livrés à toute la fantaisie et à toute l’habileté de leur art. La caractéristique du travail du bois au Caire, est sa division en nom-

breux panneaux, résultat de précautions climatériques, avant d’être une méthode artistique. Pour lutter contre le resserrement du bois causé par l’extrême chaleur, on imagina une division superficielle en petits panneaux ayant entre eux assez de jeu, pour que le resserrement ne puisse nuire à la disposition totale.

Lampe de verre émaillé au nom du sultan Hassan. Musée du Caire.

Les portes sont de beaux travaux de sculpture simplifiée, où les compartiments symétriques, alternant avec les surfaces planes, présentent des reliefs robustes. Telle est la belle porte provenant de la mosquée el-Azhar au nom de l’Imam El-Hakem, ou celle de la mosquée de Kalaoun, puis celle de la mosquée El-Goharieh, celle encore du tombeau du sultan Saleh Nigm ed-Dyn.

Une des salles nous offre une série d'objets unique : on y peut observer qu'avec le xXIII° siècle l'exécution en devient plus serrée et plus fine ; les

motifs se rétrécissent, les lignes minces se multiplient de plus en

Inscriptions kouffiques provenant de monuments du Caire.

en plus en étoiles hexagonales très nerveusement sculptées. On ne saurait

rien voir de plus beau que la niche à prière prise dans la chapelle funé-

raire de Sitta-Roukaya. L'encadrement est tout entier composé de petits panneaux sculptés en étoiles et en diverses figures géométriques : un motif y apparaît fait d’un vase d’où émergent d’élégants rinceaux semés de fleurs et de fruits. Non moins remarquable est aussi celle qui provient de la mosquée de Sitta Nefisah, et celle de la mosquée El-Azhar. On ne peut rien voir de plus beau comme travail du x11I° siècle. Toutefois, les trois côtés du cénotaphe provenant d'un tombeau près de la mosquée d'Imâm el-Chafey, travail du xXt1I° siècle, ne le cèdent en rien pour la

Koursi en bois sculpté. Musée du Caire.

beauté des ornements et des inscriptions et la vigueur de l'outil, aux précédents. Un joli koursi de bois, et un beau coffret-boîte de Coran, provenant tous deux de la mosquée du sultan Châban, sont de charmants travaux de mosaïques de bois d’une grande finesse. Vers le xvV°- siècle apparaît un autre mode d’ornementation ; l’ivoire sculpté en petits basrelief, combiné avec l’ébène, l’étain et le bois rouge, en petits panneaux assemblés et joints les uns avec les autres, fait une mosaïque souvent admirable dont les menuisiers arabes ont su tirer un étonnant parti dans les portes, les minbars, les sièges et tous les petits meubles.

Un autre genre très important de la menuiserie arabe au Caire a été la pièce tournée ou Moucharabieh, qui veut dire étymologiquement « pièce où l’on boit », c’est-à-dire les petites baies qui débordaient des

maisons et où l’on mettait l’eau à rafraîchir dans le courant d'air; les

Mirhab de bois de la chapelle de Sitta Roukaya.

volets en bois tourné qui les fermaient, ont ainsi emprunté leur nom. Cette industrie devait être au Caire très ancienne. La fragilité du bois

en a fait disparaître les plus anciens spécimens ; toutefois, un des plus fameux et des plus archaïques, est la clôture du tombeau de Kalaoun : ce sont des balustres massifs, véritable grille de bois qui cherche à imiter le travail rude du fer.

Dans la mosquée de l'Émir El-Mardani (1344), nous rencontrons le vrai système des moucharabiehs avec toute la variété des formes géométriques. À partir d'une certaine époque, ils ont joué un rôle important

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