‹ Le CaireChapitre 6 sur 25 · — FACE · texte numérisé non relu

— FACE

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Quartier Gamalihye.

occupés au foot-ball. Puis au delà, c'est la plaine de Choubrah dont les avenues plantées d’acacias lebbackh, et de sycomores aux dimensions

gigantesques, font de grandes voûtes d'ombre.

Mais à l’est de l'Esbekyeh c’est tout autre chose; n'étaient le boulevard Mehemet-Ali qui mène à la citadelle, ou le Mousky, assez large rue très commerçante, qui a coupé le Caire en deux, il faudrait pénétrer dans

la ville arabe par une de ces innombrables ruelles tortueuses et de sol

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bossué, qui font du Caire comme de toute ville d'Orient un véritable labyrinthe.

A quelque heure qu'on le parcoure, mais surtout dans la matinée, le Mousky offre une extraordinaire animation ; ancien quartier franc, il est

Portail d’un palais au Caire.

occupé aujourd'hui par le petit commerce grec et syrien. C’est ici la vie même du Caire. Les trottoirs étant fort étroits, la circulation ne se fait que par la chaussée encombrée de piétons, de voitures et de cavaliers. Jadis on ne circulait à travers le Caire qu'avec des ânes, en l'absence ‘pour ainsi dire absolue des voies carrossables. Aujourd’hui, les ânes sont devenus plus rares, et des victorias généralement bien attelées vous portent à

peu près dans toutes les directions. Le cocher d’une voix rauque domine le tumulte, demande place « Rouah, rouah! guarda, balek (prends garde) « chemalek! {ta gauche), yeminek! (ta droite), ouarek (de côté). » La foule est obéissante, et se range surtout à l’appel des Saïs; les élégants coureurs précèdent les voitures de maîtres, pieds et jambes nus, tunique blanche et flottante serrée à la taille, coiffés du tarbouch au long gland sautillant, et portant une longue canne levée à la main. Ils sont un des derniers grands luxes que les familles aristocratiques du Caire aient conservés.

Un des curieux caractères de la rue au Caire, c’est l’activité, si l’on peut dire passive de ceux qui la parcourent. Ils marchent, vont droit devant eux, absorbés en un rêve intime que vient brusquement troubler l’appel d’un cocher ou d’un ânier. Ils s’écartent, puis d’un paségal, reprennent possession de la chaussée, prêts à l’obstruer de nouveau.

Les alentours de l’Esbekyeh sont le rendez-vous de tous ceux qui comptent sur la badauderie et sur l’innocence des flâneurs étrangers pour placer leur marchandise. On les voit croiser devant les cafés : c'est le marchand de cannes, le marchand de nattes, le fleuriste, le vendeur de chapelets ou d'éventails ; leur insistance fatigue, jusqu'à ce que par l'excès, elle soit devenue totalement indifférente.

Puis c’est le mendiant, qui a le tort de vous exhiber parfois une horrible infirmité, quelque lèpre où quelque moignon d’un aspect repoussant. Le cireur vous guette, avec l’idée bien arrêtée qu'il finira bien par cirer vos bottes : il profitera même parfois de votre distraction pour commencer son travail sur un pied dont il ne semble pas redouter assez les représailles.

Des baladins cherchent aussi à retenir la foule devant leurs boniments ou leurs tours. Des psylles charment des serpents qu'ils montrent entourés autour de leurs bras ou de leurs cous. D’autres traînent derrière eux de grands cynocéphales. Le porteur d’eau marche à demi courbé sous le poids de l’outre emplie d’eau qui suinte, et palpite comme un ventre de bête. Un épais tablier de cuir le garantit de l’humide contact. Le marchand de boissons, d'une voix nasillarde et traînante, offre sa marchandise contenue dans le barillet de verre qu’il porte le ventre en avant. Des blocs de glace y fondent, et rafraîchissent une limonade que le ballottement à troublée. Les passants semblent s'arrêter rarement au tintement des gobelets qu’il fait sonner de sa main demeurée libre. Les

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petits débitants que le commerce retient à leurs boutiques semblent être surtout ses clients habituels.

Si vous traversez la rue, l’ânier vous poursuit de ses offres : « Bon baudet ! bon baudet ! Moi connaître français, Moussu ! bon baudet ! ». Il'ira même jusqu'à pousser l’animal devant vous pour vous barrer la route. Lui aussi semble avoir trop oublié qu'une canne, en Égypte, se transforme très vite en arme défensive. Les plus paisibles promeneurs s’en débarrassent d’ailleurs aisément en prononçant d’un ton bref le « La ! amchi » (fiche-moi la paix) qui fait taire les plus tenaces.

On a beaucoup vanté la beauté des ânes d'Égypte, et avec raison c'est assurément la plus belle espèce qui soit au monde; de forte taille, très musclés, très rapides, ils ont une endurance, et une souplesse de caractère remarquables. Ils tendent de plus en plus à disparaître du Caire, où les moyens de communication seront bientôt presque exclusivement mécaniques. Il fut un temps encore peu éloigné ou l’on ne pouvait s’en passer; et dans les campagnes en dehors de la voie fluviale, ils sont demeurés les montures les plus usuelles. Les gens de qualité en prennent d’ailleurs grand soin, et l’on en rencontre souvent dans les quartiers arabes du Caire, tondus de près, luxueusement harnachés, tenant fièrement la tête haute, et forcés, par la bride courte à s’encapuchonner. Chaque âne est toujours suivi de son ânier, poussant sa bête aux plus vives allures, et courant derrière elle sans jamais perdre le souffle.

Dans tout le quartier neuf, devant les portes des immeubles construits à l’européenne, sont constamment assis, durant le jour, des groupes de quatre ou cinq indigènes : ce sont les portiers. Si l’on se présente, l’un d’eux se détache du groupe, précède le visiteur, le conduit à l'étage qu'il demande, sonne à la porte et l’introduit. Durant la nuit, l’un d’eux, roulé dans des couvertures, dort étendu sur les dalles du vestibule, c’est le chien de garde du logis.

La rue d'El-Ghouryeh coupe transversalement le Mousky. À gauche c'est le Khan-Khalili, le bazar des tapis, des armes, des cuivres, des étoffes, où s’empilent toutes les marchandises dont rêvent les amateurs, et qu ils ont actuellement tant de peine à y rencontrer. Puis par les rues obliques qui par parties ont conservé leur pur caractère de jadis, avec de belles portes finement sculptées, de beaux moucharabiehs débordant des murailles, des fontaines de fondation pieuse, on arrive au splendide groupe de mosquées des sultans Kalaoun, Mohamed El-Nasser, Barqouq. À droite par des rues tournantes, entre-croisées à l'infini, où s’activent en de petites boutiques les mille métiers d'artisans groupés par corpora-

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tions, comme ils l’étaient dans nos villes du moyen âge, on arrive par d’autres groupes de splendides mosquées d’'El-Goury, d'El-Moyyaed, d'El-Ishaki, de Mardani, jusqu'à la perle du Caire, la superbe mosquée d'Hassan au pied même de la citadelle. Toutes ces mosquées, nous y reviendrons longuement, car on ne se lasse pas au cours des promenades d'y revenir et de s’y arrêter comme aux plus beaux vestiges que l’art

Le Caire vu de la citadelle. Façade méridionale de la mosquée du sultan Hassan.

arabe ait laissés dans le monde. Êt nous tâcherons de ne pas les isoler du milieu même qui les entoure si harmonieusement.

On monte à la citadelle par un chemin qui longe les flancs de la montagne, puis une grande porte fortifiée franchie, on se trouve dans un coupe-gorge resserré entre de hautes murailles, ou le 1° mars 1811 sur l'ordre de Mehemet-Ali les Beys et les Mammlouks, attirés dans un guet-apens, furent massacrés. Il les avait réunis pour assister à l’investiture de son fils Toussoum, Après la cérémonie, ils se retirèrent : mais lorsqu'ils furent arrivés dans le chemin creux, ils trouvèrent la porte fermée. À ce moment un feu terrible s’ouvrit sur eux : ils tombèrent

tous sous les balles des Albanais embusqués derrière les murailles. Un seul, Anym-bey, était resté dans la cour du palais : il entendit la fusillade, les cris de ses compagnons, il comprit le crime. Il déroula son turban, en voila les yeux de son cheval, et le lançant au galop sur le parapet, le fit sauter du haut de la citadelle d’une hauteur de quatre-vingts pieds. Le cavalier n’y trouva pas la mort : meurtri il s'était traîné jusqu'à une maison voisine. La police du sultan finit par l’y retrouver. Il fut saisi et décapité.

On arrive alors surle plateau où le sultan fitériger poursa sépulture l’immense mosquée dont les deux minarets d’un surprenantélancementse voient de tous les points de la ville. De l’esplanade la vue plonge comme d’une falaise très élevée ; très bas et à l'infini le Caire étale le prodigieux dédale de ses quartiers, de ses maïsons à toits en terrasses d’où émergent les innombrables dômes et minarets de ses mosquées que le temps a dorées d’une patine vermeille.

Une de ces coupoles retient les regards ; elle est isolée au milieu d’un quartier étendu qui vient mourir aux collines de terre grise qui le séparent d’un vaste désert. C’est la vieille mosquée du Sultan Ahmed ibn Touloun, antérieure de près d’un siècle à la fondation du Caire, et contemporaine de la première capitale des Arabes, la primitive métropole de Fostat qui s’étendait depuis le rocher de la citadelle jusqu’au Nil, à plus de trois kilomètres de distance. Elle fut d’après l'historien arabe Makrisy une cité magnifique, riche en jardins, en palais, en mosquées splendides ; on y voyait des marchés célèbres dans tout l'Orient et des ateliers de tous les métiers. À trois reprises, abandonnée ou détruite de fond en comble, elle était toujours reconstruite avec une nouvelle splendeur, au gré du souverain régnant. Puis vers le milieu du xI° siècle, elle subit enfin un anéantissement total dont jamais elle ne se releva. Elle devint alors un désert bosselé de collines de décombres, que le sable grossit chaque année un peu plus. Certaines de ces collines scintillent au soleil d'un vif éclat, de tous les débris de faïence dont elles sont pleines ; et sans fouille profonde, du bout de la canne, on y peut rencontrer quelques beaux morceaux de faïence arabe à reflet d’or, un débris de plat de Damas ou de Rhodes de la belle époque. Très loin une ligne verte apparaît, c’est le Nil et les bouquets de palmiers de ses bords; plus loin encore et fermant l’horizon, une mince bande d’un rose délicat, c’est la chaîne lybique devant laquelle se dresse avec une rigueur géométrique l'impérieux profil des grandes Pyramides.

Pour circuler dans le vieux Caire, il ne faut pas être pressé. D'abord on peut fort bien s’y perdre et errer longtemps, avant de pouvoir s’orien-

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