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Mosaïques d’une salle de palais dans le Gamaliye.
De grandes tiges vertes sont parfois liées en gerbes aux devantures des fruitiers. Ce sont les cannes à sucre. Certains les prennent entre leurs dents, les brisent en petits morceaux dont ils sucent la moelle blanche, au goût douceâtre d’eau sucrée. Les dents en prennent une blancheur éclatante.
Voici une boutique d’un aspect sévère qui tranche sur ses voisines. Quelques planchettes portent simplement des livres et des feuilles de papier. Un homme attentif, l’encrier posé devant lui, écrit sur un buvard posé sur son genou ; un individu penché vers lui répond à ses questions.
L'écrivain public est un homme de bon conseil, on doit venir le consulter dans tous les cas un peu difficiles de la vie.
Mais le comique reprend bientôt ses droits; un perruquier avec un entrain étonnant, badigeonne de mousse de savon la tête ronde et crêpue d'un nègre. Dans un instant elle apparaîtra totalement rase, comme une bille, à l'exception de la petite touffe, que tout bon musulman doit con-
Vue du Caire. Medresseh de Kaït Baï, mosquée Rifai et mosquée Hassan.
server. C’est par là que Mahomet, au grand jour, le saisira pour l'emporter au Paradis des croyants.
Ainsi à chaque pas le spectacle varie sans cesse, et jamais n’est banal et indifférent. Et de ceci, le Caire n’a pas le privilège exclusif : il en est de même dans toutes les villes d'Orient, du moins celles qui ont encore conservé un cachet personnel. La foule très dense qui circule dans ces rues y apporte un mouvement et une vie extraordinaires. À l'encontre des rues de Damas, par exemple, on n’y rencontre pour ainsi dire jamais de riches costumes : le fellah y est uniformément vêtu de la kamid, la longue blouse de cotonnade bleue échancrée sur la poitrine, et laissant
souvent transparaître un gilet de couleur vive, et d’un caleçon simple et à coulisse qui ne descend guère au-dessous du genou. Il est coiffé du tarbouch de laine rouge autour duquel est enroulé le turban de mousseline lanche. Les oulémas se distinguent par le volume du turban ; les descendants du prophète le portent vert, les Coptes et les Juifs noir ou brun. La femme de condition moyenne sort toujours enveloppée dans une grande pièce de soie noire, la Sebleh, qui l’alourdit. Elle semble avoir un goût fâcheux pour les bas mauves ou roses, d’un désaccord choquant avec les étoffes noires qui la couvrent. Un voile, bourko, rattaché à la Sebleh par un petit cylindre de cuivre ou d’or au milieu du front, ne laisse apparaître que les yeux. C’est la seule chose visible de la femme voilée; et derrière ce rempart du voile, ils prennent une singulière importance. Ce mystère doit donner aux yeux les plus ordinaires un accent tout particulier, que vient aviver encore la teinture. Et puis celles qui sont vraiment belles trouvent toujours le moyen de le laisser voir. Il est si naturel d'apporter parfois un peu de négligence à maïintenir ses voiles ! C’est bien le pays des rêves et des illusions! La laideur est cachée, et l’on peut toujours entrevoir ce qui est grâce, jeunesse et
beauté.
La femme fellah ne redoute pas les regards du passant; elle circule à visage découvert. Elle porte la longue robe de cotonnade bleue largement échancrée sur la poitrine nue, et sur sa tête la grande écharpe qu’elle laisse tomber sur ses épaules et jusqu’à terre. Son menton est presque toujours tatoué de trois lignes vertes, et ses ongles rougis de henné. Sa démarche est lente et mesurée, et si elle porte quelque fardeau sur la tête, son attitude prend aussitôt une noblesse de canéphore antique. Souvent on en rencontre portant leur enfant à califourchon sur une épaule, une jambe pendant sur la poitrine, l’autre sur le dos.
Parfois la rue est traversée de cordes où flottent des banderolles éclatantes, et ceci est pour fêter un mariage. Il n’est pas rare d’ailleurs de rencontrer un bruyant cortège, précédé de musiciens qui soufflent éperdument dans des cuivres, et de porteurs chargés de chaises, de fauteuils et de divans : les époux aiment ainsi à faire parade en cet heureux jour de leur joli mobilier du plus pur goût viennois.
Que si d'aventure vous croisez un enterrement, il est bon de vous garer, car il marche à vive allure. Il semble que tous ces gens-là sont très pressés de porter le mort à sa dernière demeure. Le cercueil est en
tête, recouvert d’une longue étoffe et porté sur les épaules de quatre hommes. Les parents et les amis marchent à côté en psalmodiant des prières. Derrière suivent à grands pas les femmes, au milieu desquelles des pleureuses à gages font entendre de temps à autre d’aigres et déchirantes plaintes.
Les grandes cérémonies religieuses n’ont jamais cessé d’être en vive faveur. Jadis les Européens n'y pouvaient assister que de loin, sous la
Retour de la caravane de la Mecque.
protection des gendarmes et de la police, un peu comme à Constantinople on leur permet de considérer le sultan se rendant une fois la semaine au Selamlik. Mais aujourd’hui, les mœurs se sont bien adoucies, et même en ces journées exceptionnelles, la rue appartient à tout le monde. Ces fêtes ont d’ailleurs beaucoup perdu de leur ancienne solennité, Une des princi- pales est demeurée celle de la « Coupure » à la date anniversaire ou les eaux bienfaisantes du Nil pénètrent dans les canaux de la ville.
Une des plus ferventes est celle du départ «dite du Tapis », puis celle du retour de la caravane qui va chaque année à la Mecque; un cha-
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meau harnaché de housses brodées, de panaches, de cuivres, porte la litière enfermant le présent du Khédive à la Kaaba de la Mecque. Des musiciens et des soldats le précèdent, la foule des pèlerins de toutes races et de toutes couleurs le suit.
Les fêtes qui en accompagnent le retour sont peut-être plus brillantes
Mirhab et minbar de la mosquée d’El-Mardani.
encore. Dès le matin, la population sort en masse par la porte Bab-en- Nasr (porte de la Victoire), pour se porter au-devant des pèlerins. Les Hadjis apparaissent montés sur des chameaux chargés de bassours, et tout sonores de grelots. Toutes les races musulmanes de l'Afrique se trouvent confondues, Turcs, Arabes, Maugrabins, Marocains, Nègres, Syriens. Leurs visages amaïigris accusent de longs jeûnes et de grandes
fatigues. « Soyez les bienvenus, » leur crie-t-on. Et eux de répondre :
« Et vous, soyez les bien retrouvés ». À côté d'eux, des cavaliers montés sur de beaux chevaux font tantasia. La foule se presse autour d'eux, on s'appelle, on se retrouve, on s’embrasse, et on se complimente. Des derviches s’avancent en psalmodiant des versets du Coran. Puis marche le chameau qui porte le tapis « Mak-Mal », abrité sous un catafalque pointu en drap rouge, brodé d'or. De longs cordons pendent de chaque côté, tenus par les imans qui marchent en l’accompagnant.
Autour d'eux, des musiciens frappent à coups répétés sur des darabouks. Derrière viennent des cavaliers de toutes armes qui ferment la marche. Le cortesé va: ainsi jusqu’à la place de la Citadelle ou le Khédive l'attend pour recevoir le tapis sacré qu'il baisera en se prosternant.
Le retour de la caravane de la Mecque coïncide toujours avec la date anniversaire de la naissance de Mahomet, et ce jour et les suivants les derviches, les fakirs, les psylles, et les jongleurs deviennent les maîtres de la ville.
C’est une des bonnes occasions pour les étrangers d'étudier les races multiples du Caire.
Palais de l’'Emir Bechtak (1330.)
En dehors de ces fêtes qui sont pour eux de grandes occasions d'officier, on peut, en temps ordinaire, assister à une représentation des derviches tourneurs. Je dis « représentation », parce qu’il n’est guère admissible que cette cérémonie ne soit pas réglée d'avance en ses développements.
C’est en un quartier assez éloigné de la ville, du côté de Rôda. Les voitures, au jour dit, y amènent à peu près tout ce que le Caire contient
de nouveaux étrangers. On pénètre dans un jardin tout ombragé de treilles enguirlandant les piliers qui forment un couloir d'entrée. Ce jardin borde le petit bras du Nil, qu'il domine en terrasse, et sur lequel s'ouvrent aussi les chambres des derviches. Au centre de la cour, une large estrade surélevée de 50 centimètres au-dessus du sol, autour de laquelle sont disposées plusieurs rangées de chaises pour les spectateurs. Sur l’estrade, assis à l’orientale sur une ligne, une vingtaine de derviches, faisant face à l’iman, chantent à toute poitrine les deux cent douze épithètes traditionnellement consacrées à célébrer le Prophète. Tantôt assis, tantôt debout, les têtes couvertes du turban ou nues, ils scandent leur prière d'une voix successivement lente et précipitée, tranquille et saccadée, et la rythment d’un mouvement du corps latéral ou en avant, qui parfois prend une allure violente et convulsée jusqu'à leur faire presque toucher du front le sol. La précipitation du débit à certains instants devient extrême, la voix haletante se brise, les yeux se voilent à demi disparus sous la prunelle, la face prend une expression d’hébétude, jusqu'à ce qu’un brusque arrêt détende tous les visages, et calme cette folie.
Mais ces gens sont-ils convaincus? On ne saurait ni l’affirmer, ni le nier. 11 n’est pas douteux qu’en ce jour hebdomadaire de mise en scène, il apparaît que quelques-uns se moquent de la galerie. Mais d’autres paraissent y mettre une conviction effrayante, l'œil fou, la bouche écumante, les traits convulsés. Chez ces derniers, il ne peut y avoir de feinte.
Tel est le Caire actuel, fleur exquise de l'Orient. Les monuments fameux de ses Khalifes, les merveilles de son musée, l'attrait unique de ses vieux quartiers, suffiraient seuls à retenir et à captiver le voyageur. Mais le Nil est attirant. Par la largeur de son lit, l'abondance et la force irrésistible de ses eaux limoneuses venues des grands lacs équatoriaux, par la beauté de ses rives où se groupent de grands bois de palmiers, il apparaît ainsi avec tous les prestiges dont l’imagination des hommes l’orna, depuis l’époque si reculée où les premières civilisations s’éveillèrent sur ses bords. Il invite au voyage, au plus doux des voyages, ce fleuve sacré, le plus riche en passé que l'intelligence humaine ait pénétré.
Mosquée de Daher Beibars