LE FESTIN SOUS LA LUNE
A Guillaume Apollinaike
Aux flammes de ballons oranges, Pareils au turban d'un rajah, Des artistes boivent et mangent Et plusieurs sont ivres déjà.
Comme des filles qu'on dégrafe S'efl'euillent trois rosiers tortus Mais l'eau claire dans la carafe Ajoute un parfum de vertu.
Si l'un suit la chute des roses Parmi le clair de lune bleu, L'autre, moins fou, ne se propose Que d'allumer sa pipe aux cieux.
Une rousse rêve accoudée Et je lui pressens le destin D'une reine dépossédée Ivre d'un orgueil clandestin.
Mais, puisque sa nuque se penche Sur le linge étoile d'alcool, Je dois presser sa molle hanche Et surprendre sa lèvre au vol.
Le plus noble fils de Pindare, Par caprice ou par appétit Pétrit bien un bras d'ambre rare Sans en être plus diverli.
l8 LE CALUMET
Un fleuve coule aux pieds des saules, On entend respirer ses eaux ; La nuit qui courbe nos épaules Est pleine du chant des roseaux.
Qui rôde ? Le feu d'un cigare Brille, monstrueux œil sans cil, Comme un falot dans une gare Entrevue un soir, en exil.
Et le jet d'eau qui ne se lasse, Honneur de ce jardin français, Vit parmi nous, bien qu'il s'efface, Tel un cœur à jamais blessé.
Nuit des fous et des somnambules Nuit des esclaves reposés !
Nuit des tonnantes libellules Que sont les astres naufragés I
LE CALUMET ÎÇ
Nuil blanche de ceux qu'on va pendre ! Nuit des larrons, des déserteurs O nuit dévorante, ô nuit tendre Ou je vois si clair en mon cœur.
C'est mon sort que je lis en songe :
Je vois un miroir suspendu Tout chargé d'une nuit que ronge Un rayon oblique et têtu.
Il nous reste du vin, poètes, Et des roses pour vos cheveux, O belles inclinant la tête Sous le désastre de nos yeux.