‹ Le calumet, poèmesChapitre 37 sur 47 · LES NYMPHES DE LA SEINE · texte numérisé non relu

LES NYMPHES DE LA SEINE

Toi, Seine, tu n'as rien, deux quais et voilà tout. Paul Verlaine,

A Fombre des rameaux amis qui se mélangent, Au giron de la source, un matin de vendange Bourdonnant de labeur, bruissant de chansons, Au cœur des cités d'or issues de la moisson. Ainsi naquites-vous, ô nymphes de la Seine Qui mîtes des rubans à nos flûtes d'ébène. Maîtresse du trésor fuyant des claires eaux Votre troupe partit enchantant les roseaux Qui pensaient haut le soir après votre passage Livrant au voyageur le secret du voyage.

Mais moi je redirai, témoin de vos ébats, Ce que la rive en fleurs a proféré, tout bas. Lumineux chiffre noir du plus obscur pantacle, Le peuple des poissons frôle et franchit l'obstacle Des cuisses et des reins et de vos croupes, fleurs Que le jour prisonnier nourrit de ses fei-veurs. Votre chœur enseignant le chœur des lavandières Fait ouvrir sur les eaux, ainsi que des paupières Libérant d'ivres yeux, les calices dormants Du bouquet d'Ophélie et des obscurs déments. Vos noms si doux ce n'est ni Naïs ni Néère, Les nymphes de la Seine ont des noms de bergères Et de Princesses, c'est Agnès et Julia, Laure, Rosine, Rose, Anne, Annette et Laura Claude, Claudine, Odile et Bertrande et Marie Et Marie-Anne et Berthc et Hélène et Julie Et c'est Jeanne la brune et Blanche aux boucles d'or Et Margot dont la bouche aimable rit et mord. Vagabondes ! Chacune à sa guise paresse, Nage et puis se balance aux îles d'allégresse Pour rebondir nageuse, épouse vierge et sœur Du flot léger quand le courlis, frère moqueur, Siffle ! Ayant dépassé les plaines, les villages. Lorsque sont effacés les chemins de halage

Lorsque l'on n'entend plus la ronde des troupeaux Ni les abois des chiens à la face des eaux, Quand le fleuve a perdu l'ombre du dernier saule, Comme un géant couché portant sur ses épaules Un peuple s'acharnant sur un butin sans prix, Formidable tressaille, à l'horizon, Paris. Et vous vous souvenez, ô nymphes de la Seine, De l'essence des bois et du baume des plaines Et des sables d'or fin pour vos sommeils jolis, Des houblons, des roseaux et des bouleaux pâlis Et des gestes royaux de vos pères les cygnes Assez pour envoûter le pêcheur à la ligne, Qui rêve au grand soleil et qu'on dirait flanqué D'une chaîne pendue à l'anneau noir du quai. Votre haleine répand, filles compatissantes, Le philtre rare au lit noir des eaux croupissantes Et vous savez encor des poursuites, des jeux Qui font jaillir du fleuve une écume de feu Sous les ponts qu'ennobht, troupe joyeuse et fîèrc, L'immobile galop des cavales de pierre.

Martyrs et possédés baisent vos clairs genoux Et de secrets appels descendent jusqu'à vous Des tours de Notre-Dame et des balcons du Louvre. Que trop d'ombre s'attarde ou que le ciel découvre

Ses mille et un colliers dont les grains lumineux Vont choir, escarbouclant vos seins et vos cheveux, Perle à perle, amies sœurs, votre chère présence En la cité tragique est la seule assistance Et pour que le jet d'eau consacre les buissons De nos parcs orgueilleux d'une avare moisson, Fallait-il pas l'amour des nymphes de la Seine, O jardins ! O fontaines !

Quand l'ennui m'accoudait aux parapets des ponts, Avez-vous, suspendant vos courses et vos bonds, Recueilli le fardeau des douleurs incertaines, Princesses nues des eaux fertiles et sereines? Trésor du vagabond, mon cœur dans un mouchoir Sanglant. Hotte. Conduisez-le. Voici le soir. Menez jusqu'à la mer mes amours insensées Et rapportez des fleurs marines, par brassées !

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