LES BALCONS
A Pierre Quillard.
Est-ce le soir qui pense ou la ville qui songe ? Le cœur chargé d'ennui, d'orgueil ou de mensonge, A leurs balcons de fer les femmes de Paris, Lasses d'un soin banal ou du rêve entrepris, S'accoudent et la nuit, vague et brise jumelles, Supportent les balcons ainsi que des nacelles.
Les fronts penchants, les seins gonflés, les doigts émus Disent la tendre horreur d'affronter l'inconnu ; Est-ce la seule étoile ouverte au ciel d'orage Qui vacille en vos yeux profonds, pâles otages ? Cherchez-vous le secret perdu de vos amours, Servantes d'un destin qui voudra, tour à tour, La meilleure et la pire esclave et criminelle ? O nuit d'effroi fervent c'est toi qui fais plus belles Les fleurs closes, l'espoir de matins reposés T'honore d'un désir de pleurs et de baisers. Tous les cœurs sont vassaux de cet amour qui veille. Immobile au-dessus de la sombre merveille, Des vieilles pierres, des pavés, des portes d'or Brûlant et d'où, parfois, furtive, une ombre sort Sans hâte et, tout à coup, prompte^ ouvrant un passage Ardent au souffle ailé qui, conjurant l'orage, Aux bleus arceaux du ciel heurte le chant divin D'un mécréant sensible au miracle du vin ! Les bruits accoutumés ont des échos sublimes Ce soir et l'on dirait d'une chute aux abîmes Quand un store de bois se déroule en grinçant ; Le multiple parfum des nuits monte, puissant, S'accrochant aux balcons suspendus dans l'espace Et, dans le sombre azur déchiré d'éclairs, passe L'haleine des fournils rouge où le pain cuit, L'acre saveur du bois en braise et le temps fuit.
Baigné de votre arôme, arbres qu'en vain mutilent La cruelle industrie et nos fureurs débiles. Le llamboicment des rails sous le feu des autos, Les pierres, les odeurs, la flamme et les métaux, Tout cela n'est plus rien qu'une mer d'innocence Et faite- d'éléments ennemis sur quoi dansent Les balcons de ténèbre et de lumière aussi, Lestés d'âmes en proie au charme du souci. C'est votre pur silence, ô femmes accoudées, Madeleine, Lucrèce, Hélène, Eve ou Médée, C'est votre songe obscur qui fait le soir si grand ! Noir angélus, minuit sonne au cœur du passant Qui se hâte^ troublé de pressentir l'orage. Et soudainement voit, jaloux du beau voyage, Ivre d'un rêve ancien qu'en secret il poursuit, Les noirs balcons d'amour emportés dans la nuit.