‹ Le calvaire d'Héloïse PajadouChapitre 10 sur 15 · DINER DE FÊTE · texte numérisé non relu

DINER DE FÊTE

TROIS fois par an, le jour de leur fête et le premier janvier, les vieux donnaient à dîner à leurs en&nts.

Le père Gerrais et la maman Balbine avaient amassé dans la mercerie de petites rentes qni leur avaient permis, ces enfants mariés, de se retirer dans un coin de Paris et d'y vivoter boai^eoisement, à proximité des fortifications.

Des deux fenêtres basses de leur petit logement, on apercevait un horizon de toits et de clieminéea d'usines ; sur le trottoir, devant la porte, des arbres tristes poussaient vers le ciel

leurs bras maigi-es et brûlés; le soir, un réverbère emplissait de lumière pAle la cbambre à coucher et mettait sur les draps le tremblottement d'une âamme de bougie.

Le père Gerrais avait eu deux enfants.

Du garçon, l'aîné, un être souffreteux, hémoptique.il avait faitunemployéàl.SOOfirancs qui, jeune encore, s'était mis sur les bras une femme tout fiel et ongles, retrempant sans cesse dans la légitimité de son mariage une domination acrimonieuse.

Quant à leur fille, belle d'une beauté lymphatique de petite bourgeoise, les vieux l'avaient mariée avec un relieur d'origine suisse :

Fritz Schweizer.

Mais c'avait été une union ratée.

Quand la petite dot de sa femme vint s'ajouter à ses épargnes de gardon, produit d'un froid entêtement de tète carrée, Sdiweizer crut pouvoir s'établir à son compte.

Il ouvrit dans un quartier excentrique une petite boutique de libraire-relieur. Mais l'affaire, qui semblait excellente, périclita et, un matin. Fritz se retrouva relieur comme devant avec un millier de francs de dettes criardes et la perspective du retravail chez les autres, indéterminément.

n y avait entre les deux beaux-frères.

Schweîzer et Louis Gervais, mais surtout entre les deux belles-sœurs : Claire, la femme de Louis, et Simonne, madame Gervais jeune, une animosité sourde, une jalousie bote, qui prenait, avec les années, la force d'une haine îpre, sans raisons plausibles.

IjOuis et sa femme enrageaient de n'aToir point d'flQ&nts comme les Schweizer, cependant que le relieur faisait sonner haut ses charges de toute sorte. Est-ce que le chômage existe pour l'employé? Est-ce que la maladie, les fantaisies et les désirs de liberté qui font les jours de ûème empêchaient Louis de toucher ses cent cinquante francs à la ûa du mois?

Pas malin ! Pas malin de se &irâ des rentes avec une dot bien placée, quand on n'a pas à payer l'instruction et l'entretien de deux ei^wts!

Et les deux femmes, sous des airs contrits et des paroles sucrées, faisaient saigner la plaie vive de leur rancœur.

Les vieux, à leur insu, ou obéissant à un penchant naturel qui donnait & leur hllo tout le bénéâce de leur adection, de leur indulgence, envenimaient encore la jalousie qui divisait les deux ménages. Simonne arait toujours souffert de cet amour exclusif qui frustrait son mari. C'était leur enfant, après tout!

in DINBB DE PËTE

Le jour de la fête du père Gervais, la Tieille Balbine, dès le matla, courait au marché, sautillante, la nez au veut, arec une bouche édeatée qui riait. Elle rangeait sur le buffet de la cuisine les provisions toutes fraîches. Et cette cubine éclatait de propreté, nettoyée, lavée, ses carreaux rouges k peine secs. Des piles d'assiettes à fleurs bleues gamissaifflit les armoires ; une large soupière de campagne avait sur le ventre une rose énorme,

La petite vieille, ces jours-là, amusait par ses effarements naïfs, ses craintes de Yatel en jupon, son cou tendu qai cherchait, et Ba vue Ëiible qui ne trouvait plus.

Vers deux heures, Glaire arrivait avec ses deux en£ants, Georges et Lina. Alors les deux femmes allumaient les fourneaux, allaient, épluchaient, lavaient, plumaient, toutes rouges, devant le feu clair où des sauces chantaient.

n y avait invariablement : un pot-au-feu, un rôti, des liqueurs et le dessert que les enfants apportaient.

Et c'était plaisir d'entendre Balbine, avant de se mettre à table, dire de sa voix Mfée.

doucement fausse : — Vous savez, mes enfants, je n'ai que la soupe et le bœuf k vous ofiriri Hais le petit Georges se récriait : — Gnmd'mft, et la cocotte? T'oublie la cocotte !

DINBB DE FftTB lU

C'étaient des joies aussi quand les enfants da relieur déposaient sur la table, en aniTaDt. les sacs blancs rayés de ficelles bleues, et qui montraient, dans un éventrement brotal, des petits fours d'épicier, des biscuits rougis.

Le soir. Madame liouis apportait un caba qu'une rose mal peinte décorait. Car Simonne et son mari venaient au moment de se mettre à table seolement.

Cette année encore, les viens ont donné lenr dtoer, à la fête du père Gervais. Claire est arrivée k deux heures, et les enfants, quand leur grand-père est revenu du square où il va lire son journal, ont tendu vers lui leurs museaux roses : — Te souhaite une bonne f&te et une bonne santé, grand pÔ...!

Alors le vieux Gervais, pendant que sa femme et sa fille préparent le dîner, amuse les petits avec un air fin qui sait des choses et des ronronnements qui sont des chansons. A six heures, Louiaet safenm)e,qui ont eu une scène, sont arrivés, se boudant. Et tous, y compris Schveizer, ont apporté dans ce logement tout tiaot de la gaieté des bambine et du vieux, la note grise des souhaits indifiérents qu'on jette au grand-père comme une aumdne qui est ea même temps une corvée embêtante.

Tout de suite eu entrant, Simonne a dit, les

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