‹ Le calvaire d'Héloïse PajadouChapitre 9 sur 15 · LB CALVAIRE · texte numérisé non relu

LB CALVAIRE

cet étranglement des cris qu'elle eût touIu pousser, le mutisme dePajailou.qui se contentait de parer les coups, et l'hébétement de la fille, qui faisait galerie, réduisaient le bruit de ta lutte à un piétinement étouffé, un halètement sourd.

Mais il Ëtllait en finir. Pajadou saisît Héloïse à bras-le-corps, l'emporta, la poussa dans l'escalier, lui jetant la porte dans le dos. Un verrou claqua.

Héloïse se trouva dans la cour, la tête perdue, folle. Ce fut alors, par toute la maisoni comme un galop de bête l&chée. En chemise, les cheveux dénoués, elle traversa toutes les pièces du rez-de-chaussée. Parfois, dans un couloir, elle s'arrêtait devant une porte, collait son oreille à la serrure et repartait en courant. Des gouttelettes de sueur pointaient sursa chair et elle faisait pour crier des efforts inouïs, sans parvenir à desserrer les dents -, elle avait une barre dans sa gorge, qu'elle pétrissait à pleines mains, rageusement ! Dans la chambre ob couchât Reine, le lundi, elle était tombée en arrêt devant le lit vide ! Elle le bouleversa, d'un piétinement furieux, traîna le matelas éventré, qu'elle mordait, la bouche pleine de crin ! Dans les chambres, oa du linge séchait sur des cordes, des draps lui fouettaient

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la fignre, tme fraîcheur faisait passer des frissons sar sa peau moite. Puis l'atelier traversé, une porte poussée, elle se trouva devant la Bièvre, qui coulîùt un peu en contrebas de la blanchisserie. Des planches soutenues par des pieux formaient au-dessus du cours d'eau une sorte de promontoii^, où traînaient encore les sabots d'une des femmes qui mouillent le lini^e avant sa mise dans la botte à laver. Héloïse perdit pied et tomba sur les genoux. Tout de suite un grand froid la saisit et une petite pluie âne comme un brouillard lai gla^a les moelles. Un silence régnait, la campagne, au delà de la Bièvre, s'étendait triste et nue, barrée par une rangée d'arbres maigres, chevelus au faite et qui semblaient de longs plumeaux que la terre poussait vers le vaste plafond de nuages lourds et noirs. Le hurlement d'un chien s'éleva, au loin. C'était une plainte profonde, un sanglot prolongé d'enfant qui souffre. Hélo'itee l'écoutait, la tëté penchée... Mais une trépidation la secoua, et elle comprit vaguement que ses pieds baignaient dans une flaque. Une fraîcheur entrât en elle, lui courait sons la peau, de la nuque aox talons.

Une voix avinée, le heurt d'un homme qui bat les murs, sonnèrent.

lit LE CALVAIRE imÉLOiSS PAJABOO

La voix jeta le premier vers d*im refrain inepte :

T n'a pasd'panpiaie...

Et, soudain, ta plainte lointaine du chien derînt déchirante hoquetante, par moments, puis stridente, éclatant dans la nuit comme un appel désespéré, les notes de clairon d'une sonnerie suprême !

La Toix acheva le refrain, daoa l'éloigaement :

Il est trempé jusqu'aux os!...

Et,toutdesuLte,comme pour donner rûson aupocharà, le ciel creva. La pluie cliquetait dans la Bièvre, battait les vitres, chantait son chant clair dans la paix de la nuit. Le chien s'ét^t tu... Alors, comme si les hurlements avaient pour Héloïse un charme que leur roulement éteint rompait, la blanchisseuse se releva, la chemise collée à la peau. Mais comme elle rentrait, une conduite creva sur sa tête, la couvrant d'eau trouble qui rigolait dans son dos avec un clapotis de cascade.

Quand la mère Vaillant se leva, le lendemain matin, elle trouva peletonnée, blottie contre sa porte, Héloïse demi nue et dormant 1

LA âëvre s'était déclarée, le délire ne quitta plus la pauvre femme. La mère Vaillant s'était installée & son chevet; Pajadou avait condamné la porte de la malade dans la crainte que le bavardage incohérent d'Héloïse ne lui jonàt un mauvais tour. Les visiteurs, d'ailleurs, étaient rares, les deux femmes ne voisinant pas. Aux personnes qui, en passant, se croyaient obligées de demander des nouvelles de la blanchisseuse, Pajadou répondait:— Ne m'en parlez pas! Du diable si je sais oCi elle a attrapé ce chaud et froid; le médecin a bon espoir de la sauver! La chambre dans laquelle il se tenait n'était séparée que par le mur de celle oa cou-

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chait Héloïse. Et il recevait les visiteurs l'air sérieux, avec une voix mouillée d'émotion contenue, parlant bas. Ah! il perdrait beaucoup si le malheur voulait que sa femme lui fût enlevée. Il n'avait pas vécu douze ans avec elle sans qu'elle lui fût attachée par d'autres liens que ceux de la chair !

Des amis que sa comédie du café avait toachés, risquaient des allusions discrètes aux scènes qui troublaient le ménage.

Ils disaient, comme si Héloïse ne laissait déjà plus, dans la mémoire, que le souvenir d'une mort ancienne :

' — Est-ce qu'elle n'était pas un peu... acari&treî

Pajadou hochait la tête. Bien, oui, il n'av^t pas toujours été très heureux; mais c& ne fusait rien... il la regrettait tout de même. Pour lui, comme pour ses amis, sa femme avait vécu; leurs phrases l'enterraient, chaque mot qui tombait de leurs lèvres était une pelletée de terre jetée dans la fosse ouverte. Quand le médecin eut condamné Héloïse, Pajadou se décida à doubler la mère Vaillant d'une voisine qui avait offert ses services.

Maman Lapointe était une petite femme vieille et sourde qui vivait d'une rente que lui faisait un de ses frères étabU en province. Elle

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n'avait jamais eu, n'avouait du moins, que deux passions qui s'étaient partagé sa vie : le thé&tre lorsqu'elle était jeune; la lecture depuis que sa surdité lui fermait les salles de spectacles. Elle faisait une consommation eâroyable de romans, menait de front quatre feuilletons publiés par des petits journaux, mettait à sac les cabinets dits littéraires.

Elle arrivait tous les matins chez les P^adou, avec, sous le bras, un lot d'histoires terribles découpées par des mains complaisantes au rez-de-chaussée des feuilles à un sou. Elle s'asseyait devant le Ut, n'iaterrompant sa lecture que pour égrener un chapelet de remèdes extravagants dont les héros de Dennery avaient éprouvé l'efBcacité. La maladie d'Héloïse la frappa, éveilla dans son esprit mille souvenirs. Elle repassa tous les cas de folie qu'elle connaissait. Elle avait vu, dans sa jeunesse, la « Grâce de Dieu , » » Marie- Jeanne, » la • Tireuse de cartes, <• dix autres drames des célèbres escamoteurs habiles à faire partir la muscade. Alors, regardantlamèreVMllant pardessus ses lunettes, elle disait, en désignant Héloïse : — Voyez-vous, &udrait la faire pleuror ; si elle pleure elle est sauvée ; c'est comme je vous le dis !

Seulement elle hésitut entre les vingt

moyeDs que le charlatanisme dramatique mettait à sa disposition, à l'effet de tirer des larmes aux fous. Il y avait bien les diguedom des clocbers ou encore les tintins des sonnettes d'enfants de chœur. II y avait aussi les chants des moines oa des religieuses, les ronflements d'orgue... mais le moyen infaillible, & son avis, c'était le retour inespéré d'une personne bien aimée, depuis longtemps absente.

— Voyons, Marne Vaillant, cherchez bien.

Vous n'avez pas dans votre famille une personne qui remplirait ces conditions? C'est f&chenx : des larmes et elle est sauvée !

Elle baissait la tête, s'absorbait dans la lecture du - Ravin des Torrents," pleine demépris pour la mère Vaillant, que laissaient froide ces remèdes de bonne femme ou de dramatui^ en quête d'un dénouement!

Héloïse ne reconnaissait plus personne, et sa mère, qui ne la quittait pas, avait peine ellemême à débrouiller le âl des idées dans las mots sans suite qu'elle l&chait. On avait dû décrocher du mur deux lithographies, le Départ et le Retour, d'après la permission do dix heures du peintre Gérard. La mère Vaillant crut comprendre qu'Héloïae voyait tantôt Reine et tantôt Léontine dans la fille pendue au cou du garde-franij^ise. Mais la moribonde

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poussa des cris d'écorchée vive quand on Toulut, du même coup, faire disparaître une bondieuserie encadrée : Image synoptique de la religion catholique. Dans un ovale, des commoniauts étaient agenouillés, les maina jointes et levant vers le prêtre des fecea onctueuses. Alentour, dans l'encadrement, riaient des tètes ailées, des roses ouvertes, des lys et des colombes. Des cœurs de Jésus et des cœurs de Marie semblaient pleins detoupe enflammée.

A côté du baptistère, où une femme à qui sa crinoliueformaît des hanches invraisemblables, tenait un enfant sur les fonts, s'élevait l'autel. C'était le moment où les communiantes mettaient, le long de la sainte table, des blancheurs idéales qui semblaient des fimiées d'encens.

Mais ces vierges exaspérèrent Héloise après l'avoir amusée. On enleva l'image.

La mère Vaillant avait des étonnements continuels. Elle faisait edbrt pour comprendre les mots que disait sa fille : parapluie... jusqu'aux os... revenant sans cesse dans tous les tons avec un dodelinement de la tète. Alors la mare Vaillant prenait Héloïse dans ses bras, la berçait comme un petit enfant. Elle seule consex'vait encore des doutes illusoires sur la gravité du mal qui tuait sa fille.

• Lesparoîesmusicaleslaiferaieiitdubien. <•

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Et la mère Vaillant coatrefaisait madame Lediea, cherchait à retronver les caresaea et les modulations de sa voix de flûte. Elle susarrait, entrecoupait de trilles et d'app(^iature» des phrases comme celles^i qui lui reveoùent en mémoire : Nous montons tous au calvaire, ma chérie, chacun porte sa croix en ce monde... Le bon Dieu ne nous abandonnera pas, va !...

Mais sa nature reprenait le dessus; des colères assouiiîies, bougonnes, passaient dans sa voix; puis elle se calmait encore une fois- Elle guéririût, pardié I Elles quitteraient la maison ; elles vivraient toutes les deux dans un coin, avec les petits... Seulement fallait boire ça... et puis qa encore !...

Et la pauvre vieille devenait un peu folle elle-même. Elle parlut à Hétoïse dans le langage petit nègre des enfantelets et des femmes amoureuses, avec des chansons de nounous endormeuses comme des baisers, des risettes de maman, des r&tisses taquines. Elle réunissait leurs deux têtes sur l'oreiller, disait: Gomme nous sommes sages ! Loïse bien gentille... boira tisane I Nous sommes de grandes filles que l'on couche de boime heure, parce qne nous devons aller promprom, demmn...

Btelle diantoniûiit : Dormez, mademoiselle;

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qui va laire on bon dodo ? c'est l'enfant à sa mère !...

Mais Hélo'ise, un moment assoupie, se dressût, bégayait : Parapluie 1... parapluie !... Et la mère Ydllant s'écroulait, ravalant ses larmes, se mordant les poings pour ne pas éclater !...

Pajadou, qui était aux écoutes derrière la porte, entendit un grand cri...

n pensa : " Ça y est ! i — et il entr'onvrit la porte doucement.

Sa belle-mère, assommée, sanglotait sur la poitrine de la morte. Maman Lapointe, le regard perdu, roulait dans sa tête un cinquième acte de mélo... et une caresse de violons trémolisant l'endormait dans une béatitude intime et quiète!

CA&NiCHE,âa seuil de saporte,h£la Pajadon.

— Entrez donc; on ne vous voit plusl

Pajadou revint sur ses' pas. Le journalier reprit : C'est pas parce que vous avez été obligé de nous rendre la petite qu'il taxtl passer sans nous dire bonjour. Parbleu ! nous savons bien que le nouveau blanchisseur a ses créatures.

Ah ! <i&, qu'est-ce que tous faites à c't'heure ?

Pajadou raconta qu'il avait vendu la maison, ne gardant que sa voiture et son cheval, qu'il louait à des collègues dont il fiûsait les tournées. Mon bénéfice est plus clair et j'suis plus tranquille, conclut-il.

— Et les enfantsî demanda Garniche?

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— Ds vivent avec leur grand'mère.

— Ils ne travaillent pas encore?

— Us sont bien jeunes ! dit P^adoiu

— Ah ! voyez-Tous, s'ils prennent le goût du désœuvrement, de la faignantise, c'est fini!

Tenez ! depuis que la petite est ici, je l'emploie à la fabrication des filets... Seulement, je préférerais la voir placée, vous comprenez. .. Mais entrez donc un moment...

La nuit était tombée. Pajadon devina, tlans l'ombre du fond de la chambre, Reine assise, une navette entre les mains, les yeux baissés sur son ouvrage. En &ce d'elle, la mère Carniche, ployée en deux, coulait dans un moule des petites balles de plomb.

— Dame ! continua le père de Reine, elle s'ennuie ici, seule... La mère et moi, nous sommes dehors toute la journée...

n secouait une caisse énorme, la couchait, la retournait, disparaissait dedans. A la fin, il se redressa et demanda carrément : — Vous ne pourrïez pas îaxcQ entrer la petite diez un de vos coliques?... je n'osais vous en parler... j'ai peur d'abuser...

Pajadou, adossé contre le mur, réfléchissait, semblait chercher une combinaison qui satisfît Camiche. Des souvenirs d'un passé peu ancien fusaient descendre en lui on grand bien-être ;

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il avait, à flenrde peau, un léger chatoDillis qui le troublait comme des caresses de femme. Reine ne levait pas la tête, et il la devinait pins qa'il ne la vojiùt, songeuse aussi, rem&chant des mots et des baisers.

n sentait vaguement qu'il n'avait qu'à étendre la main pour la reprendre. Tout la lui donnait. Le passé, l'ennui, un travail bâte qui la cloîtrait.. . Alors il rôva de nouvelles amours auxquelles la séparation, des chaînes rompues, une liberté recouvrée, donnaient un regain de jeunesse. Il avait encore quelqnes bonnos années devant lui,, les noces crapuleuses ne le tentant plus, l'idée d'un bonheur calme l'amollissait... et il se réfugiait dans cet amour, savourut les délices d'un revonez<j qui était comme le couronnement de sa vie d'action, le passage transitif de l'&ge mûr à la vieillesse.

Camiche l'interrogea des yeux et sa femme risqua une courte suspension du travail, attendant une réponse.

Pajadou, l'air bonhomme, se prononça. II verrait, (ja pouvait se feire. Il avait même une bonne maison en vue. . . La petite y serait bien... n intriguerait pour qu'on la laissât venir à Paris avec lui, ce qui la distraindt. Camiche lui serrait les mains : — Ah ! merci ! Il chercha une l^irase qui fbt l'expression exacte de sa

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pensée et il accoucha de ce phœbus : Voyezvous, les bouches qu'ont pas de bras pour les nourrir, c'est des bouches inutiles!... Faut qu'à travaille!

Et il avait repris sa caisse furieusement, lui fitisant payer cher le moment de répit qu'il s'était donné.

Pajadou sortait...

La mère Camiche, qui s'était glissée derrière lui, l'arrêta sur le seuil :

— JVous en prie, ATsieu Pajadou, placez-la chez de bonnes gens, — elle était si bien chez

VOHS!

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Frères GRAVOLLET

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