‹ Le calvaire d'Héloïse PajadouChapitre 12 sur 15 · DINER DE FÊTE · texte numérisé non relu

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sentent que les parents ont des rentes. Ça n'est pas la première fois qu'ils j mordent ! Tiens ! veux-tu que je te dise ? Eb bien, tu es trop bète!

Dn coup il se révolta. Trop bête ! Comment i'entendaît-elle ?

Hargneusement, ils se déchiraient à voix basse, se parlant dans la figure. Mais comme dans la cbambre des voix montaient, de temps à autre, ils écoutaient, essayant de constituer des phrases avec les monosyllabes qui leur venaient à l'oreille.

Schweizer avait besoin d'ai^nt pour payer un billet. C'était encore de la faillite ; il lui fallait deux ceoits francs.

Il s'était assis en &ce da père Grervais, sur le parpaing de la fenêtre, tournant le dos à la rue.

Le vieux refusa net.

— Mais vraiment, Schweizer, on dirait à voua entendre que je n'ai qu'à ouvrir mon tiroir pour vous donner ces deux cents francs. Je ne les ai pas, non vrai ! Où voulez-vous que je les trouve ? ••

Schweizer l'interrompit. II ne demandait pas un cadeau ; 11 rendrait la somme et les prêts anssi qu'on avait faits à sa femme le mois dernier. Il comptait sur une commande sérieuse,

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un travail sapplémentaire qu'il dépécherait ea dehors de ses {oaniées et qui lui permettnùt d'acquitter ses dettes.

Et il Dépariait pas des vingt francs, des cent sous, des menues sommes que Glaire avait reçues des v ieux ; il ne parlait pas des factures soldées par eux, de l'aident donné pour l'habillement des enfants et de la mère, — par amour pour elle !

Mais le père Gervais, dans sa probité.aveugle et têtue de vieux bourgeois, dans ses calculs mesquins d'homme à principes, n'avait jamais pardonné la fûUite à son g^dre. Et s'il l'avait aidé à désintéresser ses créanciers, c'avait été moins pour le tirer d'un mauvais pas que pour évitw à Claire des scènes qui la torturaient et lui cernaient les yeux.

Non ! jamais il n'avait digéré cette EEÛllUe, le vieux. Pour finir ainsi, il fallut être noceur, gaspilleur ou fainéant. H ne mettait pas en ligne de compte, l'ingérance, l'incapacité eommerciale, aveugle et inavouée, les seules caus^ pourtant du désastre de Schweizer. Excellent ouvrier, il avait fait un détestable patriHX. œ sachant pas établir la balance entre le prix de vente et le prix de revient, se laissant bêtement rouler par les gens qu'il occupait et qui , flairant la déconfiture prochaine, tiraient la

oonverture à soi, en haine de tout ce qui est patron.

Euân, on ne pouvait pas lui reproclier l'inoonduite, la noce, la soulograpfaie, c'était un piocheur. Eh! bies, quoi alors?

Hais le père Gerrais refusait toujours.

— Je TOUS ferai un billet payable an aoftt.

— Je ne peux pas, non. Vrùment, vous abusez, je ne peux pas, Scbwetzer. Et puis, vous savez, il est inutile que vous envoyiez Claire cherdier demain les deux cents firancs; ma résolution est prise et définitive.

— C'est bien, n'en parlons plus!

Puis, naturellement, se faisant très doux, le relieur lyouta en renUtint dans la salle à manger.

— Une belle soirée, hein? On passerait la nuit à la croisée.

Louis avait repris son cigare; les enfants laïKjaient avec un canon de bois des mies de pain sur des soldats minuaculee.

Mais tout à coup, sur une phrase du père Gervais qui avait dit au petit Geoi^es : — Ne coupe pas la nappe avec ton couteau, on parla des enfanta, de la facàn de les élever.

— Moi, si j'avais des enfants!...

Et Louis, méchamment, avec une intention louche mal dissimulée, prit le contre-pied de ce

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qu'il savait Atre les idées de son beau-frère à cet égard. Il critiqua sournoisement ses paroles avec des <• moi, vous savez, ce que j'en dis... oa ne me regarde pas... Maisil me semble... qui étaient des réticences babiles, un baume sur une blessure sans cesse rouverte, des pattes de velours sur des coups d'ongles. >

Scbweizer fumait, crachant avec mépris.

Il sentait les pointes et les déchirures, dédaignant son adversaire, ce Trompe-la-Mort, qui crachait le sang et qu'il eût écrasé d'une chiquenaude.

Mais le vieux donna son avis. Louis avait raison, on ne devait pas brutaliser les enfants, mais plutôt les remettre dans le droit chemin par la persuasion. Les claques rendaient hargneux, dissimulés.. Lui, Gervais, par la douceur et le raisonnement, s'était toujours fait respecter.

— Ah ! ça, est-ce pour moi que vous dites cela? cria Schweizer.

Secrètement, il était heureux de saisir au passage cette occasion de se venger du refus qu'il avait essuyé : — Vous savez, j'ai la prétention d'élever mes enfants aussi bien que vous avez élevé les vôtres! Vous me prenez donc pour un imbécile? D'ailleurs, j'ai quelque part les donneurs de conseils, et si Claire

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m'écoutait, elle ne voas laisserait jamais les mioches !

Le père (Jervais se récria : — Il n'en ferait pas des mauvais sujets, on pouvait les lui confier.

Mais Schweizer reprit : — Avec votre système d'éducation, ils me diront : Zut ! au premier jour,

Le vieux pinça les lèvres et se renfermant dans sa dignité froissée de probe parvenu :

— Môssieu Scliveizer, j'ai élevé mes deux enfants-.

Le relieur lui coupa la parole :

— Med compliments! ah! ouiche! Voalezvous que je vous dise, moi, ce que vous faites de ces enfants doucement persuadés ? Des poules mouillées! — H répéta ; Des poules mouillées !

Le père Gerrais se leva : — Je ne comprends pas, mAssieu ; si c'est une allusion...

— C'est ce qu'il vous plaira que ce soit.

Ab! ca, vous âgurez-vous que mes affaires auraient mal tourné si j'avais eu une femme de tète qui me soutint et montr&t un caractère et des sentiments à la hauteur de la situation?

Il éprouvait une joie âpre â mortifier ces deux vieux dans leurs plus chères affections.

— Tenez, foutez-moi la paix! On élève ses

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eofants comme on peut. Je n'û pas de renies qui me fassent des loisirs pour sermonner mes mioches!

— Enfla, Monsieur, ioternHnjât Gervais, TOUS êtes le premier qui, devant moi, traitiez mes enfants de poules mouillées. Je souhaite que TOUS ne fassiez pas des vôtres.. .

— Des faillis, quoi! dites donc! Nom de Dieu ! Parce que tous avez amassé quatre aous dans l'épicerie, la mercerie, je ne sais pas, Toilà-t-il pas de quoi faire le béoisseur et le maître d'école !

Balbine élera la voix : — Ne coupe donc pas la nappe, mon petit Geoi^es.

Et Schweizer cria : — Coupe-la, au contraire graine de failli, flls de fainéant. Les grands parents t'apprendront à ne Toir en ton père qu'un imbécile de qui l'on ne doit point recevoir de claques sans se rebiSer!

— Schweizer!... Schweizer!... disait la vieille toute pâle et les maias jointes.

Mais le père Gervais, les lèvres tremblantes :

— Lusse donc, Balbine. Môssien me donne une leçon.

- Certainement! Et puis j'en &i assez de cette vie-là... Claire, mets ton chapeau. Quand je refoutrai les pattes ici, il fera chaud ! Allons, habille les enfants, et ho!...

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IjOais et sa femme ae parlaient bas, avec des yeux joyeux. Schweizer prit son chapeau, dit un Ixmjour sec et sortit le premier; Claire le suivit après avoir embrassé les vieux, son frère et sa belle-sœur.

Alors ils restèrent tous les quatre, silencieux.

Simonne leva la tête : — Eh bien, commwt trouvez-vous sa sortie!

Le père Gervais répondit : — C'est un goujat.

— Pauvre Claire ! soupirait Balbine.

— Pauvre Claire! Ah! bien, elle les avait peut-être soutenus, ses parents, dans leur discussion avec le relieur !

Et Simoone, les doigts irrités, battait un pas de charge sur un coin de la table. — Non, je ne vous comprends pas, continua-t-elle, ils nous traitent commelesdemiers des derniers etvous leur donnez raison, quoi qu'ils disent, n'est-ce pas, Louis .

U eut un rire bête : — Il y a des gens qui aiment cela; j'ai un chef à mon bureau...

Elle l'interrompît : — Ënân, avouez qu'elle n'a rien fait pour calmer son mari ; — pas un geste! On aurait pensé même qu'elle était, au fond, satisfaite qu'il vous donnât une leçon.

— n parait décidément que c'était une leçon, dit le père Gervais.

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Mais Balbine se récria. Pouvait-elle croire cela?

Glaire, arec le caractère autoritaire de son mari, était incapable d'une initiative quelcouque. Et elle ne prétendait pas soutenir sa fille de parti pria.

— Alors, admettonsqu'elle a raison ! Allonsnous-en Louis, il est tard.

Les ailes du nez plisséeâ, immobilisée dans sa raideur anguleuse de femme plate, elle entraîna Louis, qu'une quinte avait repris et secouait dans l'escalier.

Et la porte cochère refermée les vieux, restèrent seuls, accablés, face à face.

La lampe famait ; Batbine r^ardait vaguement une assiette où des quartiers de poire jaunissaient. Des serviettes roulées traînaient sous la table, et une grande tache rouge aux bords tirant sur le violet s'élai^ssait sur la nappe, à côté de taches plus petites dessinant, autour des verres, la pointé des couteaux et des branches de fourchettes . Il y avait encore, devant la place que le petit Geoi^es avait occupée, la grande chaise à bras couverte de raies de pain, arec des vii^les de doigts gras et des baves d'enfant.

Une voiture passa, un fiacre, dont leb roues sonnaient sur le pavé.

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Balbine murmura : — Mon pauvre homme!

oh ! mon pauvre homme !

Mais il restait muet ; elle ajouta :

— C'est comme si noas n'avions plus d'en- &nts.

A propos de quoi, mon Dieu, cette scène iju'il nous a faite?

— Il est encore sans le sou, et je lui ai refusé de l'argent.

— Il lui fallait beaucoup?... Combien?

— Deux cents francs.

— Doux Jésus! Où les trouvera-t-il?

— Nous ne pouvons pas, pourtant, nous mettre sur la paille pour ce... Monsieur !

— n ne reviendra pas. Pourvu qu'il ne l'empêche pas de nous voir, elle! Pauvre Claire!

Ah ! nous sommes bien seuls, va !

Mais une main tira sa robe, par derrière.

— J'ai sommeil, grand'mè....

Elle se retourna et vit le petit Georges que Glaire avait oublié, peut-être avec une arrièrepensée de consolation et de rachat.

Alors, devant cette tête blonde aux yeux ensommeillés, les vieux reprirent courage. On avait encore besoin d'eux! Cet enfant, c'était quelque chose de leur allé, la chair de sa chair, c'était elle qu'ils embrassaient en lui; ces deux êtres, dans leur esprit et dans leur cœur, n'en

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Élisaient qu'un sur qui ils avaient placé tout l'amour dont ils étaient capables.

C'était Claire qu'ils revoyaient toute petite et qu'ils gardaient avec eux la nuit, quand des peurs l'éveillaient. Kt les bonnes parties sur le Ut, le matin! Les cache-cache sous les couvertures, les chatouilles dans l'édredon! Le petit Georges leur faisait revivre cette vie ! Non! ils

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avaient beau se raisonner jamais ils ne s'étaient senti pour leur garçon cette affection pénétrante qui les parcourait. Us aimaient Louis d'une façon particulière. C'était un sentiment tempéré, amorti, fixé, non susceptible de s'étendre en tache d'huile comme l'amour que Claire leur inspirait.

Ils avaient soufflé la bougie. Sondainemeat, on frappa à la porte.

— Ne te dérange pas, dit Balbine. je vais demander qui est là.

Elle se lera, en chemise, sans lumière, se heurtant oontre les meubles. Elle traversa la salle à manger, le petit couloir d'entrée, s'arrêta, tendit l'oreille et demanda: — Qui est 1&?

La voix profonde de Schweizer répondit :

— C'est moi !

Alors, sans s'informer du motif qui le ramenait :

— Attendez une minute.

Elle revint dans la chambre b. coucher et dit simplement : C'est Schweizer.

Le vieux s'était mis sur son séant, répétant :

— C'est Schweizer ?

Cependant, elle passait un jupon et allumait la bougie. Puis, elle alla ouvrir la porte.

Le relieur entra.

— Je viens chercher le petit .

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— Mais...

— Je Tiens cherclier le petit, je tous dis.

— Je vais l'habiller.

— C'est bien, j'attends!

Elle sentît des larmes qui lui Tenaient aux yeux.

Elle alluma une seconde bougie pour ne pas Isùsser Schweizer dans l'obscurité, mais quand elle rentra dans la chambre, elle fut surprise de la p&leur de son homme, assis sur le lit, le regard p»du, la bouche ouTerte.

Elle réToilla le petit Georges : — Ton p6re Tient te chercher, mon chéri, il faut te lerer.

n repoussait sa grand'mëre, pleurant, gigotant, les bras raides. Schweizer cria : — Qu'estce que c'est que ça? Faut-il que j'y aille?

L'enfant arala ses larmes, se lassant habiller docilement. Ce fut long. La vieille tremblait et ses doigts cherchaient les boutonnières.

Quand elle lui eut mis son chapeau : — Embrasse ton grand-pàre, dit-elle. Il l'embrassa et elle remarqua que le Tieux ne lui rendait pas sa caresse. Alors, elle conduisit le petit Georges à son père.

— Il est à peine reveillé, tous ne le ferez pas marcher, Fritz?

U sourit méchamment et s'en alla, le chapeau sur la tète, en faisant claquer la porte.

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Balbine ouvrit la fenêtre; elle vit sortir Schwolzer, marchaDt vite et donnant la main à l'enfant. Elle referma la fenêtre à bout de forces, la poitrine fouettée par la fraîcheur de la nuit. Avant de se recoucher, elle s'assit au chevet du Ut, attendant une parole de son homme, renfonçant sa douleur près d'éclater.

Mais le père Gorvais, appuyé contre son oreiller très haut, était comme paralysé, l'intelligence alourdie par an bourdonnement continu qui chantait dans ses oreilles.

Balbine se coucha; elle entendit sonner une heure, la demie d'une heure, puis deux heures, et enSn elle s'endormit; mais, au milieu de la nuit, elle sursauta. Sa main avait rencontré une main froide, inerte.

Elle se frotta les yeux et appela, inquiète : — Gervais ! Gervais ! Elle le secoua : — Es-tu malade î Réponds donc ! Elle se pencha sur lui, visage à visage, et elle ne le voyait pas, enveloppée d'ombre, le palpant seulement.

Tout à coup la lueur dansante du réverbère éclaira la tâte du vieux. Et elle vît qu'il était très grave, couché sur le dos, le nez pincé, les yeux fixes, grands ouverts, les bras le long du corps.

Elle lui mit la main sur la poitrine, à la place du cœur, et, comme elle ne le sentait

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