‹ Le calvaire d'Héloïse PajadouChapitre 4 sur 15 · SO LE CALVAIRE · texte numérisé non relu

SO LE CALVAIRE

— Veux-tu savoir ? Ben, y nous mettra tous sar la paille, aussi vrai que j'te l'db !

Héloïse eut une défaillance. Des barres, comme celles qui, sur les images, figurent les éclairs, zigzaguaient ^vant ses yeux, et elle dut s'accoter contre le mur pour ne point tomber.

Les deux femmes se turent, une paix subite les endormait dans unç Muàieié bienheureuse, un découragement amollissant.

Héloïse s'était rassise. Ainsi cette honte domestique qu'elle connaissait, qu'dle pouvMt toucher du doigt et qu'elle avait, par pudeur, gardée au fond d'elle-même, enfermée à triple tour, cette saleté transpirait audehors, courait les rues ! Elle passait à côté de l'oifense, allait droit au scandale et à ses conséquences probables : une défection des clients entraînant la ruine de la blanchisserie. Elle n'était pas une boui^eoise, une mijaurée se lamentant sur la trahison de son mari, cherchant des pièges et des interventions pour l'arracher aux bras des filles ! Que demandait-elle & son homme, maintenant que la somme de fidélité qu'on en pouvait exiger lui était connue î Est-ce qu'elle s'était lancée à travers ses amours de la blanchisserie? Les lui avait-elle reprochés? Non pas ; elle avait espéré, en fermant les yeux sur

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ses liaisons avec les ouvrières, le dégoûter des noces de la rue, crapuleuses et compromettantes. Et voilà que des clients le trouvaient dans leur lit avec des bonnes !

La mère VaillantdeioaQdasoudain : — Veuxtnqueje lui parle!

— Non, répondit Héloïse ; demain, nous Terrons.

— Demain ! Tu es bien la fille de ton père !

Pas ça de volonté !

Héloïse eut un geste suppliant qui signifiait: Ali! si vous me harcelez tous !...

Toute remuée, elle avait une respiration pénible et des yeux d'aveugle. Elle ne remarqua point le départ de sa mère, mais soudain une dispute é.clata au-dessus d'elle. Le mot : garce ! garce ! que la mère Vaillant jetait à plein gosier, dominait le tumulte-

Héloïse, quittant sou travail, s'engagea dans l'escalier, où les phrases lui arrivaient plus distinctes. Pajadou et sa belle-mère donnaient de furieux coups de gueule. La blanchisseuse venait de gifler la grande rousse en lui criant de ne plus reficber les pattes dans la maison, et Pajadou n'admettait pas qu'on renvoyât les onvrières sans te consulter. Qui était le maltreî Lui ou elle? H se contenait pourtant ; il prenait le parti de s'en aller pour éviter une scène.

mais d'un mot sa bette-mère l'arrêta : -— Ëh bien ! c'est ça, allez retrouver votre guenon rousse 1 Elle lui jeta la phrase dans le dos, rageusement. Pajadou s'était retourné ; il hésita, puis, se voyant seul à seule, il eut une brusque colère, à voix sifQante, il se découvrit. Oui, il avait couché avec la rousse Après? C'était pas la première, ni la dernière non plus, et ceux que ça fâcherait viendraient le lui dire ! . . .

— Je crois que Madame Ledieu s'est chargée de la commission, répliqua la mère Vaillant.

Il eut un léger sursaut et reprit, méprisant :

— Madame Ledieu? Cette ratichonne! Une punaise à lit de curé !

Après ces deux coups de boutoir, la blanchisseuse pensait qu'une pointe de sentiment aurait bon air.

— Vous devriez être honteux, dit-elle, apaisée, honteux de mener une vie pareille devant vos enfants et votre femme !

Sa femme! Ce mot l'exaspéra. — C'est elle qui vous envoie, hein?

Il pinça les yeux méchamment, heureux de se venger sur la fille des coups droits de la mère. — Dites à Héloïse que je vais chercher dehors ce que je ne trouve pas chez moi !

J'suis pas encore vidé, moi... J'suis pas d'boîs comme vot' fille, savez-vous? Nous couchons

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ensemble pour la frime; elle sent la vieille femme !

Il sortit. La blanctiisseuse lui cria : Jésuite! Mais comme elle se disposait à le suivre, elle vit Héloïse qui, cachée au fond du corridor, n'avait pas perdu un mot de leur conversation. Les deux femmes mirent toutes leurs angoisses, toute leur désespérance daojs le regard qu'elles échangèrent. La mère Vaillant eut un bel élan de tendresse maternelle, un de ces rares écroulements qui la crevaient, lui tiraient un fleuve des yeux et lui faisaient sauter la poitrine à coups brusques, à sanglote bruyants ! C'était encore une faconde dépenser sa vie débordante.

Pendant une heure, un vieil amour pour l'enfant qu'il y avait derrière la femme mal mariée et larmoyante, bousculait les rancœurs amassées, pergait quand même. Elle saisit Héloïse à pleins bras ; et elle lui embrassait les cheveux, pleurait dans son cou. Soudainement elle la couvrit de son corps, s'eiforçant de lui boucher les oreilles, afin qu'elle n'entendit pas Pajadou qui sifflait un air dans la cour.

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A dater de cette scène, la vie à la blanchisserie fut pour les deux femmes une inquiétude, an éveil de tous les instants. La mère Vaillant, comme pour se punir de n'avoir pas, la première, percé à jour les ruses de son gendre, oi^anisa un espionnage en rè^Ie, un harcèlement sans trêve. Elle roulait autour de Pajadou avec des yeux furieux, un souffle de machine et le vent de ses jupes en coup de balai. II la trouvait partout, dans les combles, à la cave, au séchoir, à l'atelier et ce filage muet l'exaspérait comme une menace de danger dont un ennemi retarde l'effet pour prolonger le plaisir âpre de la vengeance. Jam^s elle

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ne s'attaquait à Pajadoa directement, mais elle fïlaqiiait les filles qai sortaient chaudes encore et rouges de ses bras 1

C'étaient alors des batailles sourdes, des prises aux cheveux, des coups d'ongles et de becs terribles !

La fille n'en restait pas moins & la blanchisserie, jusqu'à ce que le patron eut tiré de ses charmes toutes les jouissances qu'il s'était pro-

Le Pajadou intime avmt jeté lo masque, mais an dehors ou bien & ta blanchisserie devant des étrangers, l'homme se transformait avec une souplesse féline. C'était un bon enfant à paupières lourdes.la face bouffie, ensommeillée, un inoffensif parlant avec mesure, caressant ses enfants, saluant sa femme d'un mot aimable.

Héloïse, avec une pénétration profonde, une connaissance secrète de son mari, une observation muette et enveloppante, était la seule qui pAt dire, rien qu'à voir Pajadou, quelle femme il convoitait. Devant cette femme, il Sd pelotonnait, avec des yeux mi-dos de chat lascif, une atonie de la face, le jeu des paupières des gens que l'éclat d'un lustre aveugle. Et il séchait ses lèvres à petits coups de langue, replié sur lui-même, confit dans une quiétude qui lui élai^issait les joues.

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Héloïse, sous un air de détachement résigné, souSrait mille morts. Cette femme de trentedeux ans avait uo corps de duègne, ridé des pieds au front. Quand elle suspendait, à de rares moments de repos, le travail de bête qui assourdissait sa douleur, endormait son mal, c'était pour s'enquérir des remarques dont elle croyait qu'ils faisaient l'objet dans le paya.

Elle fut malade pendant deux jours en apprenant qu'une ouvrière, la maîtresse de Pajadou, avait conté l'histoire de ses amours un peu partout, de dépit que son amant l'eût quittée.

Ce cancan venant corroborercertains bruits, que les méchantes langries avaient répandus, causa un étonnement dans la commune.

Comment! monsieur Pajadou!

C'étaitmaintenant monsieur Pajadou, patron.

Le maître de la blanchisserie avait tué le trousseur de filles, le cavalier seul irrésistible des anciens bals de la fête . Alors il retourna chez le marchand de vin, qu'il avait un peu délaissé depuis son mariage. Il appelait les passants à l'heure de la verte, payait une tournée. Adroitement il manœuvrait pour que les femmes fissent le sujet de la conversation, et, assis sur un coin de table, avec des sous-entendus finauds il en arrivait à raconter lui-même sa liaison.

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avec la fille qui avait bavardé. Mon Dieu, oui ; il n'en iaisait pas mystère! Quoi! il n'avait pas dit son dernier mot, — lieureusement! D'ûlleurs c'était, le sang; le sang l'avait toujours gêné!

On ne pouvait vraiment tenir rigueur à un honune qui se livrait ainsi, confessait ses légers coups de canif dans le contrat. Et même on riait quand il insinuait que sa femme, — ob ! ime brave et bonne femme ! — toujours malade, de sang pauvre, se dérobait aux devoirs du mariage.dont ses appétits d'homme solide réclam^ent l'observation stricte.

Il contait ces choses posément, l&chait on mot cru pour faire image etfuder à la compréhension de la confidence. Et les rieurs étant de son côté, il avait aisément gain de cause. Tontes les femmes furent pour lui. Elles détestaient Héloïse et sa mère, des taupes qui ne voisinaient jamais. Une blanchisseuse, longue et plate, fit même cette remarque: que bien des femmes s'estimeraient heureuses d'être mariées avec un tel m&le!

Alors Pajadon, fort de l'appui qu'il trouvait an dehors en payant d'audace, posséda toutes ses ouvrières. Il avait deux maltressesà la fois, bouleversait le travail pour en jouir. D avait pris un second garçon et ne travaillait plus.

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bornant ses fonctions à nue seule surreillance qai autorisait les flânes, les chuchotements, le pelotage derrière les portes.

A Paris, ot il allait deux fois par semaine, il emmenait un petit gargon qui gardait la voiture pendant sa visite aux clients. Héloïse interrogea le gamin. Elie apprit que Pajadou restait souvent une heure dans une maison de la rue Grétry, en face de l'Opéra-Comtque. Elle consulta les livres. Us n'avaient pour clients, dans cette rue, que les dames Josëphe, trois femmes seules, sans profession. Eéloïse ne crut pas devoir questionner l'enfant davantage, mats un soir au dîner, elle risqua une observatioB :

— Tu sais que les Josôphe doivent 80 francs ? Pajadou, interpellé, répondit :

— Ah!... Rien ne presse! Elles paieront, parbleu!

Héloïse n'insista pas ; elle demanda simplement à sa môre, le lendemain, qui étaient ces dames. La bonne femme ne savait pas; des clientes amenées par Pajadou, sans doute.

Maintenant, la vie pour Héloïse devenait intolérable entre son mari et sa mère. Elle redoutait surtout l'heure du repas qui les réunissait autour de la table. Tous mangeaient sans parler, gravement. Mais la mère VaiHant avait une physionomie d'une mobilité si expres-

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sive. elle trouvait de telles intonations pour demander du pain, avec accompagnement de coups d'œil fulgurants, que souvent Héloïse, repoussant son assiette, écœurée, demeurait les yeux au plafond, pleins de rêve. Ou bien elle disait à sa mère : Je t'en prie, change de figure, tu me coupes l'appétit !

Alors la grosse femme se levait, la bouche tordue! C'est boni Ipu moment que je te gène! Elle emportait sou couvert et, dans la cuisine, achevait de dîner sur un coin de table. Mais un bourdonnement continu, un bougonnement obsédant de vieille femme têtue, perçait les murs comme un refrain qu'un oi^e a moula et qui chante dans la tête longtemps après qu'on l'a entendu.

PAJADOU, depuis quelque temps, se donnait des journées entières de congé. Outre les voyages forcés du lundi et du vendredi, il allait à Paris tout à coup, dans l'après-midi, sans rien dire. Léontine, qu'il avait alors pour maltresse à la blancliisserie, s'étonnait que leurs amours, à peine nées, fussent ainsi interrompues. Hélo'ise, très inquiète, flairaitune nouvelle tuile. La mère Vaillant, sur des indications vagues, avait fait deux voyages à Paris, sans résultat. Enfin elle usa d'un subterfuge pour s'introduire naturellement chez les dames Josëphe. Elle leur reporta elle-même une camisole qu'elle avait retirée à dessein du paquet

LE CALVAIRE D'IIÉLOISE

de linge rendu par Pajadou. Elle fut reçue par une vieille femme à tire-bouchons gris et à peignoir ramage. Une autre femme plus jeune, en peignoir aussi, mais tout blanc, k manches trô3 courtes, entrebailla une porte, montra sa tète ébouriffée et disparut en criant : Te dérange pas, c'est personne !

La mare Vaillant, fort bien reçue d'ailleurs, ne remarqua, dans la seule pièce où elle fut introduite, qu'une image encadrée représentant un cygne énorme, le bec voluptueusement coulé entre les seins nus d'une femme vautrée. Mais dans la rue, en levant la tète, la blanchisseuse aperçut à une fenêtre unejeune femme, sa troisième cliente, sans doute, qui cousait. Elle portait, comme un drapeau, une de ces longues camisoles, appelées matinées, et jetait an trottoir, fréquemment, de longs regards qui enfilaient toute la rue de Marivaux, jusqu'à l'angle de l'Opéra-Omîque.

Un soir, en rentrant, Pajadou se coucha et demanda qu'on fît venir le médecin. Les deux femmes ne furent pas admises à la consultation qu'il donna au blanchisseur. Pajadou garda le lit pendant deux mois. Des boutons poignaient, en couronne, sur son front ; des cheveux tombaient. On vint le voir et on le plaignait d'autant qu'il geignait à chaque mouvement qu'il

LE CAI.rAIRE

faisait, parlant d'an effort qu'il avait attrapé eu déchai^eant des paquets de linge. Le médecin appelait son mal une... une hernie... Ah ! pas de médicaments, pas de drogues, des bandages, Toilà tout !

Aussi bien les tablesn'étaient pas encombrées de fioles et de produits pharmaceutiques, — devant les visiteurs du moins. Mais Pajadou qui, eu réalité, suivait un r^ime, faisait préparer à Paris les ordonnances du médecin et les observait à la lettre, mais à portes closes, sans que personne s'en dout&t.

Un détail avait frappé Héloïse. Son mari, au début de sa maladie demanda de but en blanc : Les Josèphe ont-elles payé ?

Non, elles n'avaient pas payé. Il s'emporta, jura, les traita de garces qu'on devrait foutre en prison... ou ailleurs! Mais il regretta tont de suite cette addition à sa phrase et, pour donner le change sur son allure équivoque, il ajouta que « ses moyens ne lui permettaient pas deperdre ainsi quatre-vingts francs. •> Enfin, un lundi, la mère Vaillant, qui faisait la tournée de son gendre, rapporta la réponse de ces dames : Que Monsieur Pajadou vienne luimême, nous nous arrangerons ensemble! D ne répliqua rien et n'en reparla plus.

Son inquiétude des premiers jours, dissipée

D'HELOISB PAJADOU

par le médecin, renaissait à certains moments. Alors les paroles d'un ami qui avait mené avec lui la vie de garçon lui revenaient en mémoire. Toi, disait l'ami en lui tapant familièrement sur le ventre, un peu bas, c'est par ce boyau-là que tu ta videras !

A la fin du deuxième mois, il entra en pleine convalescence. Il se levait, restait assis devant la fenêtre des journées entières, s'ennuyant ferme. Enfin, guéri, il put vaquer h ses affaires. Et ses cheveux repoussaient avec un crespèlement qu'ils n'avaient pas avant sa maladie.

Il sortit peu, d'abord, rangea sa vie. Aux avances de Léontine, il opposa une froideur oublieuse qui la déconcerta. Dépitée, elle s'absentait maintenant plusieurs jours de suite.

Héloïse en était venue k se réjouir de cette maladie, qui semblait lui rendre son homme corrigé. Aussi n'osa-t-elle profiter des absences de son ouvrière pour la renvoyer, de peur qu'uu éclat ne rejetât le patron aux bras de la Me, en attirant à nouveau son attention sur elle.

Elle fit bien. Un samedi soir, Léontine vint elle-même au devant de son désir.

— J'm'en vas, réglez-moi !

Héloîse, heureuse au fond, crut devoir feindre une surprise.

— J'm'en vas, quoi! payez-moi.dit l'ouvrière.

« LE CALTAIBB S-HËLOISB PAJADOD

Elle s'en alla sans dire adieu, sans chercher k voir Pajadou. Elle rejoignit, le soir tombant, sur la route d'Orléans, un homme coiffé d'une casquette à haute forme qui l'attendait.

Alors, côte k côte, ils s'enfoncèrent dans le sombre.

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HÈLOïSE eut quelques bons mois. Pajadou semblait avoir fait vœu de continence et la mère Vaillant se relAchait de sa surveillance de chien de garde que rien n'autorisait plus.

Héloïse n'exigea pas de son mari qu'il retra- Taillàt immédiatement; il se pouvait faire, pensait-elle, que le frottement journalier aux ouvrières vint encore fouetter sa chair et son sang dan» toute la force du terme.

Pajadou put donc se livrer à la quiétude de ce qu'il appelait un repos réparateur. II y gagna une habitude de désœuvrement et de bien-être ^oïste parfaitement en harmonie avec son

tempérament et des projets anciennement formés.

Héloïse, après une rude journée detravail, tûmatt à Tenir s'asseoir dans la cour, qui formait un carré long séparant la maison principale, ayant sa façade sur la rue, des ateliers construits à l'oppoaite. Son enfance heureuse s'était écoulée là. Elle accrochait un souvenir à chacun de ces trois étages, au rez-dechaussée ob se triait le linge et où les ouvrières le repassaient , puis, au-dessus, dans les chambres qu'ils habitaient; dans le grenier enfin, formant un vaste séchoir qu'elle adorait et qui était bien la physionomie de la maison avec ses fenêtres sans croisées, ses larges poutres, ob pendaient et couraientdes cordes minces, et ses perches allongeant dans le vide, entre les fenêtres, leurs bras maigres de squelette.

Elle revivait ses heures d'école, voyant encore la bonne sœur récitant le : Je vous salue, JI/am...EIlerentraità la blanchisserie, donnait un coup d'œil au hangar, aux pieux soutenant des traverses pour étendre le linge, et courait à l'atelier, qni l'attirait avec ses deux vastes cuviers, le réservoir et la boite & laver que faisait tourner le cheval. Puis elle revenait, dans la cour, aux cabanes à lapins, et elle avait avec eux, en frisant leurs fines

D-HÊLOISB PAJADOU «

moustaches, ouavec le chien, ou avec le cheval, des conversations interminables, interprétant leurs étonnements muets, combinaDt les demandes et les réponses. Quelquefois elle disputait aux poules, qui grattaient l'herbe sale de la cour, une tartine de confitures chancies qu'elle Snissait parleur abandonner, tes mains déchirées.

C'étaient des heures joyeuses 1 Elle avait poussé au soleil dans l'odeur des lessives, et î'àcre parfum des buées chaudes que mettent dans l'air les fumiers en fermentation, le long des terrains de maraîchers.

Sa mère était toujours la même femme derrière laquelle, intimidé par son embonpoint, sa largeur de reins vraiment imposante, s'effaçait, disparaissait, le corps étroit, veule et court, le front bas etlenez en lame de couteau. Monsieur Vaillant, son père,

Héloïse avait encore devant les yeux les eSarements du pauvre homme, son air humble de chien battu, vivant dans l'ombre du maître. Jamais une révolte ! Il pliait sous sa femme, comme sous les paquets qu'il portait, — par habitude. C'était cet annulé moralement qui, à son Ht de mort, déclarait, les mains de sa femme dans les siennes, que la chère créature l'avait rendu bien heureux !

La blancliisserie restait aux maÎDg des deux femmes. Héloïso revivait lajournée tout entière où elle avait remarqué Pajadou parmi les ouvriers ; ils échangeaient un regard et elle sentait vaguement que ce regard les liait, les rirait l'un à l'autre, à jamais. Ils ne s'étaient pas adressfi une parole pendant quinze jours ; ils évitaient même de se rencontrer. Seulement Pajadou, pour donner un démenti aux insinuations des gens qui faisaient de lui un juponnier dépensant en noces et en tentatives de levages toutes les heures de loisir que lui laissait la blanchisserie, affecta les allures paisibles d'un garçon rangé. Il passait tous les soirs dans la rue, la cigarette aux lèvres, l'air absorbé.

Et derrière une fenêtre du second étage, une ombre glissait,quidisparaissaitlorsque Pajadou était hors de vue. Puis un jour, sans préméditation, ils s'étaient trouvés lace à face et seuls. Il l'avait prise dans ses bras et serrée longuement sur sa poitrine sans un mot.

Toute autre qu'Héloïse " y aurait passé, pour employer l'expression de Pajadou ; il la respecta, par calcul, voulant la prendre non quand elle se donnerait mais quand on la lui donnerait.

On la lui donna. Hèlofse, mûntenant qu'elle

D'HÉLOISE PAJADOU «

se rappelait la scène qu'elle avait eue avec sa mère, était étonnée d'avoir montré cette fermeté, cette énei^ie dont elle ne se sentait pins capable aujourd'hui. La mère Vaillant, il est vrai, n'avait consenti au mariage que la main forcée, disait-elle. Informations prises, elle ne pardonnait pas aux trente-cinq aus de Pajadou, les débauches dont elle eut lavé nn jeune bomme inexpérimenté et curieux.

On avait même, charitabiement, signalé à Héloïse plusieurs liaisons que Pajadou avait eues avait des femmes d'Arcueil, mais la jeune fille avait reçu ces confidences et ces avertissements avec le beau dédain de la femme qui se sait présentement aimée. Sa droiture naturelle lui faisait un devoir de n'être pas jalouse du passé de son mari, une flamme morte qu'il enterrait sous les cendres tièdes du mariage saus songer à la rallumer jamais.

Les premières années de ménage avaient été heureuses avec les quatre accouchements qui, malgré leur succession fatigante, étaient encore des joies. Héloïse ne s'était pas aperçue que la maternité la flétrissait, lui fanait le teint. Le travail rendu chaque jour plus âpre par l'extension que prenaient les affaires, les exigences des enfants qu'elle avait nourris, ne lui laissaient pas le loisir de passer des heures

devant la glace à chercher le moyen d'atténuer la griffe des pattes d'oie, les plis précoces du nez, le hàle des joues.

Chez elle.l'âme seule recevait les impressions, ressentait les piqûres et les froissements, l'enveloppe demeurait impénétrable, le masque n'avait pas un froncement, mais sous le masque la chair saignait, criait, bouleversée. L'hostilité sourde qui régnait entre son mari et sa mère l'avait peu inquiétée. Elle pensait que le temps aurait raison de cette rancœur basse et réunirait ces deux ennemis, ces deux forces qui se compléteraient pour la plus grande gloire de la blanchisserie. Car Héloïse sentait bien qu'elle était, entre eux, le bras qui travaille, non la tête qui pense, l'initiative qui décide. Le sang du père coulant dans ses veines avait eu sur son organisation une in&uence trop grande pour qu'elle pût se soustraire à cette hésitation continuelle,ramenant à tout acceptersans lutte ou du moins sans défense efficace. Aussi travaillait-elle sans rel&che, comme une bête, et c'était pour l'observateur une surprise que ces contrastes : le système physique acceptant vaillamment la bataille de la vie et faisant figure dans lamêlée, et le système moral veule, impuissant, nul ; cette extrême sensibilité du cœur et cet abandon du moi intellectit, en dérive.

D'HBLOISB PAJADor il

Avec la première faute de Pajadou, chez qui l'appétence charnelle devait reprendre le dessus ioéluctablement, Héloïse commenoa de monter au calvaire. Le coup fut violent, mais ITiémorrhagie interne. Elle mit, pour les voisins, un masque à sa douleur, afin d'éviter le scandale et les papotages faisant la tache d'huile. Elle n'avait point lutté, comprenant qu'elle était vaincue d'avance dans ce combat inégal de sa féminéité malléable contre la rouerie expérimentée de Pajadou.

Et c'était à ces choses que rêvait Héloïse, le soir, dans la cour de la blanchisserie- Maintenant que Pajadou lui semblait corrigé, elle se reprenait & espérer. L'âge aidant, la chair calmée, il gardait son rang, et menait entre sa femme et ses enlants la vie familiale.

Un serin, dans une cage pendue au mur. lançait des cni!... cui!... oui!... perçants, couronnés de roulades et de trilles; un souffle animait des plantes maigres en bordure, derrière une rangée de briques couchées, et une vigne poitrinaire courait au milieu des clous à fortes tètes et des fils de fer tordus sous le zinc des conduites.

M'sieuPajadou!...Hé! patron!

Pajadou se retourna et vit Camiche qui, du seuil de sa porte l'appelait. Le blanchisseur revint sur ses pas .

Camiche était journalier à Gentilly. Il y occupait avec sa femme et sa fille un rez-dechaussée composé de deux pièces petites, très propres. La première était celle où le ménagâ travaillait ; on y dressait le soir un lit pour la petite. Dans la seconde chambre couchaient les parents.

Camiche était un type, le type du bûcheur, endui-ci, têtu. Apre au gain, mais d'une honnêteté stricte. D ne se donnait pas, par jour.

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en dehors des repas, une demi-heure de repos. Il travaillait chez les maraîchers, toute la semaine; le dimanche, les boui^eois l'employaient pour retourner leurs jardins, et à do menus ouvrages. Enfin chez lui, le soir, il faisait des caisses d'emballage pour un confiseur, ou des filets de pèche. Il s'interdisait, comme un passe-temps portant préjudice à ses intérêts, la lecture des journaux et les fl^es chez le mastroquet, et il n'admettait pas que sa femme et sa fille restassent devant lui les bras ballants. Madame Camiche était une petite créature pâlotte, humble, effacée, qui faisait des ménages, soignait les malades, gardait les enfants et aidait son mari dans la fabrication des filets. Elle avait une figure résignée, tranquillement triste, oii éclataient, comme deux fleurs bleues, des yeux très doux. Mais avec sa bouche édentée, elle paraissait plus vieille que son mari, quoiqu'elle eût trente-six ans à peine.

— Qu'y-a-t-il pour votre service, père Carniche? dit Pajadoa en entrant.

Alors, pendant que sa femme allumait la lampe, Camiche conta son afiaire. H -avait décidé que leur petite ne retournerait plus à l'école; en l'y envoyant jusqu'à treize ans, il croyait avoir fait son devoir. Bref, il voulait

placer la gamine, quelque part où elle serait bien et où elle apprendrait un métier.

— Chez vous, par exemple. Monsieur Pajadou, comme apprentie...

Sa demande lâchée carrément, Carniche, estimant qu'il avait perdu dix minutes, saisit une poignée de clous qu'il mâchonna, puis, le marteau à la main, frappant à petits coups afin de ne point couvrir sa voix, il continua, en tournant autour d'une caisse :

— Voyez-vous, M'sieu Pajadou, à c' t' heure faut que tout le monde travaille chez nous; la p'tite comme la mère! J'travallle bien, moi ! Vous pensez que nous ne pouvons pas la garder à rien faire; c'est pas une bourgeoise. Alors elle en saura toujours assez long pour servir honnêtement ses maîtres et gagner sa vie. J'ai déjà liait crédit d'une année à la mère, qui trouve Reine délicate, pas formée...

Des bêtises! Le travail la développera; faut qu'a travaille!

Mais il apeTQut devant lui Madame Carniche rêvant, les yeux noyés...

— Tas rien à (aire, femme î

Elle baissa vivement la tête, sans récriminer, et fit trotter ses doigts agiles, qui tremblaient un peu. La porte s'était ouverte, Reine entra.

D'RËLOISB PAJADOU 51

Elle dit bonjour sans fmbarras à Pajadou, qu'elle connaissait.

— J'ai pensé, dit Camichs au blanchisseur, j'^ pensé .. enfin, ça vousva-t-il?

— Vous comprenez, répondit Pajadou, faut que j'en parle à Héloïse, mais je crois bien qu'elle consentira à prendre votre gamine en apprentissage. Il se tourna vers Reine :

— Serais-tu contente de travailler chez nous?

Elle murmura : Oui, Monsieur.

— Eh! bien, j'arrangerai cela; envoyez-la demain matin à la blanchisserie.

Pajadou s'en allait, les mains croisées dans le dos, lentement.

Camiche avait ressaisi sa caisse ; il regarda Heine plantée devant lui, songeuse, et gronda : Viens ici! Tiens! tu vas coller du papier sur cette boite... ce sera toujours plus utile que de faire de l'œil aux mouches qui dorment !

LE lendemain matin. Madame Camiche accompagna Reine à la blanchisserie.

Pajadou était absent, elles furent reçues par Hélo'ise, que son mari avait avertie.

Reine n'avait pas encore quatorze ans ; elle en paraissait douze à peine. Elle était petite, toute mignonne, d'une joliesse infiniment douce. Ses cheveux très blonds et très ans disparaissaient sous un petit bonnet blanc qui lui couvrait les oreilles. Mais ce qu'elle avait de particuliârement beau, c'était le teint. Sa peau blanche, d'un blanc transparent délicatement rosé, sur lequel ses cils faisaient de l'ombre, lui donnait un visage lumineux : elle

LE CALVAIRE D'BËLOISE PAJADOU S>

était une gerbe liée par des maios d'enfonts qui auraient oublié à dessein, pour fleurir les regards, les yeux en bluets et les lèvres en coquelicots dans la pousse folle des boucles blondes s'échappant du bonnet.

Telle quelle, avec ses jambesde coq, ses bras en lattes et son corps sans lignes arrêtées de l'enfant qui grandit, elle plut tout de suite à Héloïse- Le lendemain, elle entrait à la blanchisserie. Elle venait de Gentilly le matin, en traversant Arcueil. Son père l'accompagnait et venait la chercher le soir; mais il en résulta pour lui une perte de temps assez sensible pour qu'il renon(;^t à s'arrêter chez Pajadon, avant de rentrer à Gentillj. La petite s'en allait seule alors, quelquefois nne ouvrière d'Arcueil la reconduisait. '

Un soir, Léontine se présenta à la blanchisserie, disant qu'elle désirait voir la patronne. Reine alla la chercher et laissâtes deux femmes seules, sous le hangar.

La fille avait quitté la maison depuis deux mois; Héloïse crut qu'elle venait demander qu'on lui rendit sa place, mais elle fut tout de suite désabusée. Léontine exposa les &its, crânement. Elleétaitgrosse.Lepëredesonenfant n'était pas loin; cette particularité lui avait donné à penser qu'Héloïse ferait quelque chose

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