‹ Le calvaire d'Héloïse PajadouChapitre 8 sur 15 · V>/''/.VV''/.V9'/.V*/.''/.*/.*/.V · texte numérisé non relu

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A vie devint intolérable. En six semaines, Héloïse et sa mère vieillirent de dix

La mère Vaillant surtout était méconnaissable. Ses joues molles et tombantes semblaient fluer; la pauvre femme se fondait en bile. Elle n'avait plus de vivants dans la face que les jeux, des yeux de fièvre agrandis et profonds. Reine l'eut constamment sur ses talons. Elle roulait dans les couloirs, exerçtùt sur l'enfant une surveillance têtue. Mais avec son embonpoint, sa belle santé, ses forces s'en allaient. Elle avait mmntenant des essoufSements, des halètements, des geignements de vieille ma-

LE CALVAIRB D'BâLOISE PAJADOU (Q

chine surmenée. Comme elle sortait à peine, elle restait des journées, en camisole, sans corset, la poitrine effondrée, les seins ballants. C'était une ruine, Héloïse, comme au temps de ses premiers chagrins, se jeta, tète baissée, dans le travail à toute outranco, acceptant, recherchant les plus rudes corvées qui lui endormaient la pensée. Elle était debout à quatre heures, couchée la dernière. Ella ployait tous les paquets, lavait, repassait sans un temps d'arrêt, sans une plainte! Elle se dépensait en t&ches de béte de somme, inutiles et écrasantes, sans s'apercevoir du tort qu'elle faisait anx affaires, prises dans leur ensemble, sans remarquer que la blanchisserie, privée d'une direction intelligente, périclitait.

Des plaintes continuelles amenaient les clients à Cachau ; les retards qu'on apportait dans le renvoi du linge provoquaient des réclamations courroucées. Puis des créanciers se présentèrent à l'improviste, et, se heurtant contre la belle indiâérence da patron, relancèrent les deux femmes. La mère Vaillant faillit mourir de saisissement la première fois qu'on lui réclama une dette contnictée par son gendre.

Elle fit une scène terrible à Pajadou, retraça le passé de la maison que Monsieur Vaillant

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avait fondée, raconta les hésitations, les premières lattes, l'ènei^e déployée pour mettre la blancbisserie sur un bon pied !... Ala fin, elle jeta le mort à la fignre de son gendre comme le prototype de la probité commerciale, l'homme qni n'a jamais dû un sou ! Et elle jouait du cadavre, s'en servait comme d'une arme ofiensive pour assommer Pajadou !

Maintenant il passait ses journées au café.

C'était là qu'il retrouvait les gens dont il voulait capter la confiance et les n&ih ou les flatteurs qu'il apitoyait sur son sort. Le soir, entre deux parties de billard, il s'abandonnait. Il disait les dernières scènes que sa femme et sa belle-mère lui avaient faites et il ajoutait, bon enfant, que " ca ne l'empêchait pas de les aimer ! « Il feignait de pardonner à l'une, son retour d'âge qui la tourmentait, croyait-il; à l'autre la revendicationdes droits qu'elle n'avait jamais abdiqués. Le point de la question ainsi déplacé, il arrivait au café, bouleversé, ramassait les consommateurs par sa tristesse résignée, son accablement muet. Peu à peu, il s'animait. U avait encore été forcé de s'en aller ! On lui rendait la vie insupportable !

Les serrements de mains, les banalités qui l'exhortaient à la patience, les apitoiements quètés semblaient l'amollir. Il s'asseyait dans

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Uû coin, mais on avait besoin d'un partenaire aa billard ott d'un quatrième au piquet; il se levait, jouait, perdait toujours et payait les consommations avec une bonne grâce qui lui gagnait tous les cœurs !

C'était une comédie, car les deux femmes lui avaient épargné les reproches depuis la scène qu'Héloïse lui avait faite à propos de Reine. Les repas seuls les rapprochaient, réunissaient autour de la même table, les lundis et les vendredis, la femme légitime et la maltresse.

Toutes deux en souâraient également. Reine s'était d'abord refusée à suivre Pajadou dans ses tournées, mais il s'emporta, cria qu'elle pouvait s'en aller... Alors elle se vit, rentrant chez ses parents, entre Camiche impassible et sévère et sa mère, d'une tristesse douce, mais monotone ; elle recommençait sa vie entre le père, qui la battrait, et la pauvre femme, qui n'avait pour la défendre que des larmes furtives et des caresses peureuses, — et cette existence en perspective lui donna des idées de suicide. Elle rumina des projets, las abandonna ; enfin elle retomba au vice sans joie, à la débauche bestiale.

Elle avait maintenant des yeux battus, un teint plombé par les fatigues de la chair, les însommies hantées par des génies à têtes de

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gendarmes. Elle commençait toujours par refuser Pajadou avec une terreur grandissante, une appréhension qu'il ne pouvait vaincre.

Elle le recevait enfin, mais avec quelles peurs folles ? II s'en exaspérait, quoique la possession eût pour lui un charme de plus, ainsi tbuettée par les refus, les obstacles qui énervaient son désir, sans cesse.

Deux ou trois fois, le père Camiche, en passant devant la blanchisseuse, demanda à Héloïse si Reine la satisfaisait.

Héloïse répondait : Mais oui... Et elle se mettait les poings dans la bouche, pour ne point crier; — Reprenez-la! Vous ne voyez donc pas que nous vous la tuons? Est-ce que nous pouvons traîner plus longtemps cette honte après nous ?

Elle était arrêtée, aussi par la peur d'un scandale qui envoyait au bagne le père de ses enfants.

Puis, cette petite avait avec elle, par sa nature, plus d'une affinité. Héloïse se retrouvait dans cette gamine que sa veulerie d'esprit, un besoin stupide de soumission humble, jetaient dans les bras de Pajadou. Une commisération l'envahissait, et elle en était venue à plaindre l'apprentie dont le père disait:

Marne Pajadou, si vous n'êtes pas contente

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d'elle, renToyez-la-moi ; je me cbai^e de loi donner le goût da travail !

Héloïse, d'ailleurs, inquiétait sa mère. A l'activité excessive qu'elle avait déployée pour endormir sa douleur, sans y réussir, avait succédé une lâcheté physique qui concourait avec une torpeur mor^e naturelle à l'état mor* bide des deux systèmes. Héloïse restait des heures, béante, sur une chaise. Elle sonmolait debout, à table, eu marchant, partout. Elle se levait le matin avec la lassitude résultant d'une sorte d'hypnophobîe semblable à celle qui peuplait les rêves de Reine de forçats traînant leurs chaînes et de Êintômes solennels, les yeux lumineux et dansants !

Souvent, la nuit, elle descendait, en chemise, dans la cour, et ouvrait la porte à des êtres imaginaires qu'elle saluât avec des courbettes de petite fille. Quand elle ne s'enfuyait pas, aâolée par l'éclair de sabres nus ou l'ombrevague que des bicornes ^ntastiques mettaient sur le mur, elle s'arrêtât, pénétrée par cette paix qui tombaitdu ciel. Dans la rue, les perches

sortir de l'ombre des fenêtres avec une raideur menaçante, et laissant pendre à plis droite, à plis de suaire, les draps très blancs et démesurément longs qu'un souffle léger enflait.

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Une foale invisible grouillât, clamait, boulait... Alors Héloïse rentrait, saluant à leur départ les visiteurs qu'elle avût introduits, et r^agnant son lit d'un pas tranquille. Pajadou eut peur et s'enferma. Depuis quelque temps, d'ailleurs, il ne couchait plus avec sa femme, ayant scrupule à quitter le lit conjugal pour rejoindre sa maltresse, sous les yeux d'Héloïse, qui, ces nuits-là, s'enfonçait des épingles dans les cuisses pour combattre le sommeil .

Et ils ne vivaient plus, appelant de tons leurs vœux une crise décisive, une de ces crises impatiemment attendues, qui sauvent le malade on le condamnent irrémédiablement !

SUR ces entrefaites, Léontioe se présenta à la blanchisserie. Elle avait mis son eniant ' en nourrice à Rueil, mais la nourrice avait eiigé le paiement immédiat du premier mois.

Léontine demanda uns avance d'argent que la blanchisseuse lui fit. Quant à la reprendre elle hésitait. Mais la mare Vaillant eut une inspiration. Qui sait? Pajadon aurait peut-être un revenez-y pour cette fille ; il établirait une comparaison à l'avantage de Léontine, entre la plénitude de formes de celle-ci, sa chair itfiriolante de femme faite, et le corps grôle, les caisses maigres de Reine. L'accident, après tout ne compromettrait personne qui ne fût

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déjà compromis. Héloïse en arriva h accaeilUr avec ane joie secrète la rentrée & la blanchisserie de l'ancienne maîtresse de son mari. II lui &llait une femme ! On Ini jetait celle-là, — comme un os déjà rongé qu'il devait revenir flairer, sinon reprendre en bonche.

Héloïse, pourtant, comptait sur une résistance, des observations, tonte une comédie dont elle n'e&t pas été dupe, mais qui, étant donné le jésuitisme de Itiomme, eût assuré le succès de la ruse. Elle fut déçne. Si le retour de Léontine sucera des réflexions à Pajadon, il n'en laissa rien paraître. Sa passion pour Reine grandissait, excitée qu'elle était par les terreurs de la petite, qui refusait des rendezvous, se donnait avec mille réticences. Il avait d& renoncer aux visites qu'il lui faisait quand elle couchait & la blanchisserie. Ces visites l'affolaient; derrière son amant surgissaient Hélo'ise et sa mère amenant les hommes de police !

Puis Pajadou ne laissait pas d'être inquiété par la fréquence et l'aoïité de douleurs arthritiqaes qu'il endurait depuis deux ans.

Soudfùnement, un rhumatisme articaUûre l'alita. Ses cris, ses jurons retentissaient dans toute la maison. Une irritabilité d'humear causée par la maladie le rendit insupportable.

C'HiLOISB PAJADOn

Il voulait voir Reine tous les jours, s'imaginaot qn'oQ profiterait de l'absence du patron pour la renvoyer. Deux ou trois fois, Léontine traversa la chambre de Pajadou. II la regarda sans étonnement, sans mémoire.

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PAJADOD avait dit à i'issae de la visite du médecin : Je me lèverai demaia. U ne soufirait plus, redevenait gaillard, agita sur sOQ lit par des désirs, un formidable appétit de convalescent. Le féminin, le m&Ie sensael renaissait aussi avec ses ardeurs, ses convoi> tiaes, un immense besoin dedépenserànouveau des forces que le rhumatisme avait neutralisées. Léontine venait encore de demander une avance. C'était le re&ain de tons les samedis. Le petit avait besoin de vêtement, le petit demandait ceci, la nourrice cela ; l'enfant poo»sait mal, on aurait de la peine à l'élever, n'importe, elle voulait n'avoir rien à se reprocher.

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etc. . .C'était un chantage parfûtement organisé, car l'enfant étant mort-né, tout l'argent allait k Pavanne, qui yivait grassement et n'avait plus recours au bonneteau pour se passer ses fantaisies d'arsouille. Mais il commit l'imprudence devenir roder autour de la blanchisserie, et, du coup, Hélo'ïse flaira une infamie. Léontine eut beau dire que Pavanne était un ancien voisin qui venait lui donner des nouvelles de son enfant, Héloïse refusa net la nouvelle avance que Touvrière demandait. La fiUe n'ÎDsigta pas, mais elle se promit de consulter 8on amant et d'aviser. Lai, d'ailleurs, trouvait que la patronne ne rapportait plus assez et qu'il fallait taper le patron.

Héloïse, de son côté, se rendit auprès de Pajadou ; assez valide maintenant pour qu'une explication nette et franche ne le fatiguât pas. n était assis, sur son lit. Héloïse ferma la porte et conta son histoire, sans préambule. £Ue avoua les avances faites à Léonine ; Pajadou l'interrompait souvent : — Tes bëte, disait-il, jamais d'argent, jamais! L'as-tu vu, le gosse? On te monte le cou!

Et il se faisait très doux, parlait posément, étonnait sa femme, qui s'attendait à des r^roches, une violacé d'emportement rejetant tous les torts sur elle pour faire

oublier qu'il était, lui seul, la cause de ces désordres.

Qaaud elle eut tout dit, il lui saisit lesniEÛiie, la dévisageant ardemment avec un désir subit qui lui allumait la face et lui mettait une bave aux lèvres. Elle recula, mais il la tenùt par les poignets, renversé sur le flanc, l'attirant vers soi, l'invitant des yeux à s'étendre à côté de lui. — Elle s'y refusait, écoaurée, répugnant à ce commerce dont elle avait perdu l'habitude et qui, d'ailleurs, ne lui avait laissé que du dégoût. Pajadou s'entêtait pourtant et, sans la l&cber, criait : Je veux!... je veux!... Elle répondit : Non ! se dégagea les bras meurtris et, d'un bond, gagna l'extrémité de la chambre, décidée à se jeter dans l'escalier s'il voulait la reprendre.

Il s'était levé, solide sur ses jambes, pris d'une rage froide. Il répéta : Tu ne veux paB ! Fais bien attention! Tu ne veux pas» Elle dit; Non, d'un mouvement de tête. Alors il s'habilla, les mains égarées par une coidre sourde, une envie de la battre qu'il con- ' tenait.

Elle crut qu'il allait se jeter sur elle, la posséder de force maïs, sans un mot, la repoussant d'un geste brutal, il passa devant ^e, ouvrit la porte et descendît dans la cour.

DIIÉLOISB PAJADOU VT)

Lanait tombait; toutes les ouTrièresTeaaient de partir. Pajadou cria: — Reine!

Léontine, qui s'était attardée, s'arrêta pour dire que l'enfant venait de quitter la blanchisserie.

Pajadou en parut contrarié ; puis, après une minute de réflexion, il accosta son ancienne maîtresse, et ils avaient le geste et le visage animés de deux Snauds qui débattent les conditions d'un marcbé. A la fin, il eut raison des hésitations feintes on réelles de la flUe. Bah! n savait bien que l'histoire de son enfant était une blague ; n'importe, il donnerait l'argent que sa femme avait refusé.

Léontine ne partit pas.

A l'heure du dîner, Hélo'ise ne descendit pointredoutant une explication devant sa mère. Elle se coucha, prétextant une migraine. Mais elle ne dormait pas encore quand, veis dix heures, Pajadou entradans sa chambre. Héloïse ne comprit pas d'abord pourquoi Léontine l'accompagnait. Il ferma la porte quand eUe en eut passé le seuil et, sans paraître remarquer la présence de sa femme, il dit à l'ouvrière :

■ — Déshabille-toi!...

Su coup, Héloïse iiit sur son séant, pourpre, révoltée! Elle cria: Tu veux... mais elle

s'étranglait ; ane stupeur la cloua au lit.

Léontioe elle-même, malgré sa cr&nerîe de fille et toute aa rancune d'éconduite, hésitait , demeurait les bras liallants, l'air stapide.

Pajadou répéta : Déshabille-toi. Il eut un rire faux; Tu comprends? J'ai une femme qui ne vent pas coucher avec moi, autrement dit, j'ai faim et je ne trouve rien àmanger à lamaison. Gomme je ne veux pas sortir, il faut bienqu'on m'apporte mon dîner du dehors, pas vrai? Une joie mauvaise lui enfla les joues, puis la fille, plantée au milieu de la chambre, l'impatienta . . . Brutalement il la dépoitrailla, fit sauter le j>eigne et les épingles de ses cheveux qui h'épandirent, épais et gras de pommade, sur ses épaules.

Léontine murmura : Ma foi, tant pis ! — et ses jupes tombèrent.

Héloïse sauta à bas de son Ut, et s'élança sur elle, mais Pajadou s'interposa, sans se départir d'ailleurs de son beau calme, relevé par une pmnte de gouaillerie & froid qui exaspérait. Il avait pris sa femme par les poignets et il lui parlait dans la figure : — Ça t'offusque , ma chaste? Pourquoi que tu te lèves ? Est-ce que le lit n'est pas assez grand pour nous recevoir tous les trois?

Un sifilement dans la goi^ lui changea

D-HELOISB PAJADOU IW

la voix : U contïniia : — J'te l'ai dit ! Tu l'as ronln, du reste; est-ce moi qui ai fait rentrer Léontine à la blanchisserie? Maintenant, resta ou ra-t-en, mais fiche-nous la paix !

Il TÏt la fille, en chemise, les pieds nus sar la descente de lit; alors il ajouta: Coucbe-toî donc! j'suiaà toitoutde suite; le temps de reconduire madame!

Mais Héloïse lai santa à la figure, crachant sur le lit, où son ouvrière prenait sa place encore chaude. Dans la lutte, sa chemUe glissait et ses maigres épaules, sa gorge plate remontaient, exagérant la cavité des clavicules, deux trous que des poings d'enfant auraient comblés. Elle résistait, coulait entre les doigts de Pajadou, bondissait vers le lit avec des coups d'ongles et des morsures terribles. Lui prolongeait le jeu, prenait plaisir à ce contact d'une chair tiède sortant des draps, au frôlement de cette nudité fleurant bon et donnant appétit. C'était le hors-d'œuvre précédant le plat de choix qu'allait lui servir la fille vautrée dans l'alcôve !

Jamais il n'avait vu sa femme dans un pareil état de surexcitation; elle écumait, la bouche tordue, les yeux sortis des orbites. Les injures qui lai montaient aux lèvres, r&laîent, mouraient, passaient dans ses gestes fous. Et

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