PREMIÈRE PARTIE
La voix de MU© Gassin, qu'elle a nette et timbrée, prend plus d'éclat :
— Mais qu'elle se marie donc, qu'elle se marie, et que c'en soit fini de ces voiles, de ces soupirs, de ces photographies sur tous les meubles. Vous me voyez en demi-deuil (Vernois remarque, en effet, une ceinture noire et un liseré de même couleur autour de la cravate) ; mais j'y suis par ordre, comme les enfants et les domestiques, pour honorer son chagrin à elle. Le mien, il faut que je le cache. Ces lettres, vous pensez bien que j'aurais eu la générosité de ne pas m'en servir ; mais enfin, dans le fond d'un tiroir, pour mon propre réconfort, j'aurais eu cette preuve de mon bon droit. La vie est dure pour une femme seule, qui ne doit compter sur aucun appui.
Sentant qu'il importe de serrer son jeu et de ne perdre aucun indice, Vernois scrute ce visage avec une insistance qui achève d'abuser Mlle Gassin.
— Je suis peut-être ingrate, reprend-elle, car dans toute votre attitude il me semble discerner... une loyauté... je ne sais comment dire... presque une sympathie... qui m'est déjà un grand soutien. Vous non plus vous n'êtes pas de leur monde ; cela nous rapproche. Soyons amis, voulez-vous ?
Elle tend la main avec cette franchise qui passe pour
anglaise et prend celle de Vernois qui retombe aussitôt. Pour n'avoir pas à répondre, il s'empresse de demander :
— Vous avez cherché ces lettres ?
— Vous ne sauriez croire combien je m'en suis tourmentée. Elles ne peuvent être qu'à Paris. J'ai vainement fouillé toute la maison. Mais il y a des bureaux et des ateliers où je n'ai pas facilement accès. Si seulement vous vouliez m 'aider ?
Pris au piège, son premier mouvement est de se dégager :
— Malheureusement, il faudrait un hasard bien extraordinaire...
Mais il comprend encore à temps sa gaucherie. Va-t-il perdre sa dernière chance de mener à bien le projet qui l'a conduit sur cette plage, et comme un enfant boudeur s'en ira-t-il en laissant le champ libre à ceux qui le froissent ou qui lui déplaisent ? Il reprend donc :
^ Jamais je n'ai mis les pieds dans cette maison, 'fantôt M. de Pontaubault m'offrait de m'y conduire, mais j'ai refusé dans un accès de mauvaise humeur, pour n'avoir pas à reprendre une conversation qui m'irritait...
— Allez-y pour moi, murmure-t elle.
— Eh bien, soit, je verrai Mme Heuland.
Le lendemain, Vernois ne fait pas attention à un petit garçon d© dix ans, la nuque et les jambes doféeSi qui se tient sur les planches, à l'angle de l'établisse ment de bains, et qui le regarde fixement. Mais à l'autre bout de la palissade, il le retrouve, qui a dû faire en courant un détour par le sable pour venir se poster dans la même attitude. Et soudain il se souvient de l'avoir déjà croisé, cinq minutes plus tôt, à côté de la boîte aux lettres, tenant ce même filet de pêche et l'interrogeant de ce même regard. Dès que le petit se voit reconnu, il a un grand sourire.
— Eh bien, la pêche ? demande Vernois.
Le petit rit toujours et montre les morceaux disjoints du filet.
— Quoi ? il s'est encore déboîté ? Montre un peu. L'enfant l'observe anxieusement :
— J'ai de la ficelle, dit-il.
— Où ça ?
Pour toute réponse, la petite main le saisit par un de ses doigts et se met à l'entraîner.
— Où me mènes-tu i>
Le jeune Antoine tire plus fort et Vemois se laisse faire, ravi de cette confiance et de ce mutisme, admirant la hardiesse des pieds nus qui trébuchent sur les galets, jusqu'à ce qu'impérieusement ramené vers le sol, il se trouve assis dans un trou de sable en face de Clymène. Excuses ni protestations n'empêchent qu'ils n'aient à tenir le filet, chacun par un bout, et que Vernois ne doive commencer une liure. L'enfant veut comprendre comment le fil est conduit; avec application, il achève lui-même les derniers tours, et sitôt le bout du lien tranché, il s'empare de son bien, sans une parole, et court vers la mer. Alors seulement Vernois peut se présenter :
— Le général de Pontaubault que j'ai eu l'honneur d'avoir pour chef...
Elle l'interrompt gaiement :
— Mon oncle est impardonnable... Croiriez-vous