PREMIÈRE PARTIE
Trois sûretés valent mieux que deux ; l'enfant demande :
— Et le plus petit s'appelait comment ?
— Robert, je crois, comme son père.
Mors seulement le visage d'Antoine s'illumine.
— Eh bien, poursuit Vernois, un jour que nous cantonnions pas loin de Verdun, qui est la ville des dragées, il nous en a rapporté non pas une boîte ni cinq ni dix, mais un grand bocal tout entier, enveloppé dans un sac. La marchande n'avait pas demande mieux que de le lui vendre, parce que les bombes commençaient à mettre tout en l'air dans la ville. Seulement, pour rentrer, la route n'était pas commode ; il fallait se coucher par terre à cause des obus, et naturellement le bocal s'est cassé. Et naturellement aussi, à son arrivée, nous plongeons nos mains dans le sac pour voir quelles bonnes choses il nous rapporte ; et nous nous enfonçons des éclats de verre dans les doigts et nous lui en disons de toutes les couleurs. Il était tellement fatigué qu'il s'est laissé tomber sur sa paillasse avec son sac à côté de lui. Sa main avait juste encore assez de force pour s'avancer jusqu'à une dragée et la ramener à sa bouche. Au bout d'un moment il ronflait, mais sa mâchoire travaillait tout doucement et sa main allait toujours se ravitailler.
On croit qu'il n*a pas cessé d'un bout à l'autre de la nuit, et pourtant, le matin, il n'avait pas une coupure. On a tâché de le blaguer, mais quand il a vu nos doigts enveloppés dans des chiffons, c'est lui qui s'est payé notre tête.
Les yeux brillants d'Antoine laissent deviner qu'on ne lui parle pas souvent de son père sur un ton si familier.
— Je pense, dit Vernois, que tu te le rappelles bien. Moi j'ai perdu mon père juste au même âge que toi et pourtant je le revois comme s'il venait de me quitter.
— Il est aussi mort à la guerre ?
— Non, c'était dans un temps où l'on ne savait même plus du tout ce que c'est que la guerre. Il était garde forestier et il est mort dans la montagne, d'une congestion de froid. Eh bien, souvent je cherche dans mon souvenir tout ce que je puis me rappeler de lui — comme il faut que tu recherches dans le tien tout ce que tu peux retrouver de ton père à toi. Je l'aperçois assis à table, ou lisant son journal, ou marchant devant moi, des heures et des heures, dans les grandes forêts de sapins. Et tu devrais te rappeler bien plus de choses que moi, parce que ton père était jeune et gai et qu'il jouait avec vous, tandis que le mien commençait à se faire vieux et ne me parlait presque jamais.