DEUXIÈME PARTIE
c'est, chose paradoxale, depuis qu'il est disparu. Je préciserai : surtout depuis six mois.
— Oserais-je, dit Vernois, vous demander par quoi marque plus précisément ce que vous appelez
l'interveation d'Heuland ?
— Si je vous réponds : par un esprit de révolte, vous risquez de voir en moi ce maniaque de l'autorité qu'on imagine en tout militaire; mais les circonlocutions ne feraient que rendre avec moins de netteté le sens de ces mots-là. Je fais la part de la douleur, mais j© suis chagriné par l'amertume. Mme Heuland n'est pas de ces femmes qui formulent volontiers leurs préoccupations. Une phrase fortuite, une incidente laisse inopinément apercevoir le travail qui s'est fait en elle. Ce sont des éclats presque sans voix ni regard, mais qui dénotent l'inquiétude, le malaise, et qui, me semble-t-il, se sont multipliés ces derniers temps.
Piqué par un mauvais sourire que Vernois n'est pas attentif à réprimer, le général poursuit :
— Ce qui m'irrite, ce n'est pas telle ou telle idée, mais la manifestation de tendances tout à fait étrangères à la vraie nature de ma nièce. D'entre nous tous, elle est la plus aristocrate, car elle l'est en profondeur. Elle est la plus racée. Jamais elle n'avouera combien elle a dû souffrir auprès de ce pauvre Heuland, elle
qui n*a pas le goût de la fortune mais qui pousise jusqu'à la préciosité certaines élégances du cœur. Nous ne l'avons compris que trop tard : elle était faite pour épouser un homme de même éducation qu'elle, de mêmes préjugés, si le mot vous paraît plus sincère ; un homme qui eût des hérédités plus fines, auxquelles ne suppléent ni la bonne volonté ni l'intelligence.
Avec la morne volupté de la délivrance, Vemois laisse descendre en lui ces paroles dont chacune le déchire ; mais son silence commence d'inquiéter M. de Pontaubault.
— Si j'ai souhaité cet entretien, ce n'était pas pour A ous dire tout ceci que vous aviez certainement deviné. Mais puisque vous voulez bien montrer à ma nièce de l'amitié, j'espérais en votre aide pour lui rendre une paix dont elle a besoin. Ce ne sera pas la première fois que nous collaborerons.
Vemois se décide enfin :
— Mon général, je pense comme vous le faites que mes quelques rencontres avec Mme Heuland n'ont pas contribué à son bonheur. Si vous aviez tardé quelques semaines à me demander cette explication, vous auriez constaté qu'elle n'avait plus d'objet. Il était dans mon intention d'interrompre toutes visites et de ne jamais paraître dans la nouvelle maison où Mme Heuland