PREMIÈRE PARTIE
— Je ne me suis habitué facilement à rien de ce que j'ai retrouvé depuis la guerre, mon général. Cette subordination parfaite que nous avions acceptée, on la dégrade à nos propres yeux, quand on manque de respect à ceux qui étaient nos chefs. Si ces gamins font les importants en face d'un homme devant qui je me suis incliné, ils se placent par trop au-dessus de moi.
La vivacité de cette sortie est un hommage assez délicat :
— Vous m'amusez, mon ami. C'est vous qui n'êtes pas souple I
— Je n'essaie pas.
— Et pourquoi donc ?
Nul moins que le général de Pontaubault n'est capable de s'intéresser à la vie intérieure d'autrui. Vernois le sent bien et se dérobe :
— Oh, question de caractère.
Mais, dans le fond, il ne lui déplaît pas que ce cavalier dont il admire la promptitude ait peu souci de ces nuances. Comment Vernois ne se souviendrait-il pas de l'allégresse animale qu'ils ont ressentie certains jours, ses camarades et lui, à se trouver lancés par le général de Pontaubault, comme un cheval enlevé par-dessus l'obstacle ? Il voudrait mettre à profit cet
instant de familiarité et cette demi-nuit favorable aux aveux, pour lui faire comprendre sa gratitude. Il cherche un biais :
— Vous rappelez-vous, mon général, ce que vous nous expliquiez dans votre poste de commandement sur l'assouplissement des volontés ? J'y ai songé bien des fois depuis, dans mes rapports avec mes subordonnés et, plus encore, si je puis dire, dans mes rapports avec moi-même.
Au reste tout, ce soir, l'invite au bien-être, depuis les lambeaux de musique que le vent happe aux baies ouvertes du casino, jusqu'à la présence, contre son épaule, de l'homme qui fut si longtemps, pour dix mille soldats, comme un mur dans leur dos et une protection contre toute faiblesse. Il se laisserait conduire, indifférent à la route et à l'heure, si M. de Pontaubault ne l'arrêtait au tournant de la digue:
— Mon ami, je me suis emparé de vous, parce que je trouve plaisir à votre conversation, mais il me semble tout à coup que vous n'étiez pas seul. C'est bien vous qui vous teniez sur ce banc, dans un renfoncement du parapet ? Et même (excusez-moi si je irfjuis indiscret) je ne vous avais pas reconnu, mais j'avais bien cru distinguer l'institutrice de mes petitsneveux, Mlle Gassin.
— En effet, hier je l'ai rencontrée au pied de la falaise. Heuland s'est toujours montré pour moi bon lîamarade. Quand j'ai su que sa famille était ici, j'ai îu la curiosité de voir ses enfants. Je cherchais un prétexte pour m 'approcher, quand justement un filet de pêche a perdu son manche...
Tant de détails précis ne font que rendre l'histoire plus suspecte, comme aussitôt d'ailleurs M. de Pontaubault ne manque pas de le lui faire sentir :
— Je vois que les folles mèches de l'institutrice vous ont plus intéressé que les caboches rondes des élèves.
— Oh, mon général, l'impression qu'elle donne est ua mélange de franchise et de fausseté qui fait qu'on re^te sur ses gardes.
— Eh bien, puisque nous avons le même sentiment, je\ vous avouerai que je verrais sans déplaisir Mitie Heuland la mettre à la -porte . C'est une fille aigrie et prétentieuse. Je ne lui ferai pas grief, puisque c'éiait à votre profit, de venir causer le soir sur la digi^e...
Le général prévient la protestation de Vemois :
— Tant qu'à faire, mieux vaut que vous me laissiez vous présenter à ma nièce. J'ai déjà prononcé votre
nom devant elle et je sais lui être agréable en vous amenant.
— Vous avouerai-je, mon général, que j'ai failli la faire prier de me recevoir, mais qu'au dernier moment de sots scrupules m'ont arrêté.
— Lesquels donc ?
— Quelques mots de Mlle Gassin m'ont déjà prouvé que ma prudence était déplacée. Mais convenez qu'on peut tomber mal en venant rappeler à une jeune veuve le souvenir d'un homme enterré depuis bientôt troif ans.
— Si vous estimez la constance, vous en trouverez chez Mme Heuland un exemple qui impose le respect.
Une certaine causticité pointe souvent dans l3S phrases les moins ironiques du général, mais le ton de celle-ci surprend Vernois au point qu'il ne peut s'empêcher de le laisser voir :
— Pardonnez-moi si je me trompe, mon généial, mais il y a, dans la façon dont vous prononcez cek... je ne sais comment dire... une arrière-pensée.
— Mon Dieu, pour parler franc, simplement cette idée qu'il doit y avoir proportion entre le deril et celui qu'on pleure. Je ne voudrais pas manquei à la mémoire de mon neveu, mais vous l'avez conni...