W II
Quand madame de Marbaix fut sortie, Edouard reprit ses rêveries interrompues, non sans s'être promené quelques instants avec agitation autour du salon. Ses pensées étaient imprégnées d'amertume et de tristesse, et il ne parvenait pas à leur rendre un peu de calme. Peu à peu, et tout en se remémorant les moindres détails de la scène qui venait de se passer,
et de celle du matin sous le berceau, — il en revint, par un caprice de l'imagination, à la ferme de M. Legrand. Il se retrouva avec Thérèse et Cécile, et se ressouvint du langage qu'il leur tenait et de >• de séduction.
— Il faut, se disait-il, que la femme honnête ait sur le cœur de l'homme une puissance singulière pour que, en moins d'un mois, je ine sois attaché à vouloir me mire aimer de celles que j'ai rencontrées, il semble que leur âme déteigne sur la nôtre et que ne nous, emportés par quelque sympathie merveilleuse à nous unir à elles.
En fouillant sincèrement les replis les plus cachés <ie son cœur, il s'avoua que toute- ses tergiversations étaient le résultai de l'oisiveté e4 d'une éducation détestable. il se livra encore une fois en lui un violent combat Tous ses mauvais instincts raillaient une vie mieux remplie. Une grande trial s'empara de ses esprits, et. quand M. de Marbaii rentn ûx heures, il •'•tait toujours enfoncé dans !«■- coussins de
fauteuil, les yeux tout ouverts, et comme dans un état de somnambulisme et de pétrilieatiou.
!.'• lendemain matin, M. de Marbaix et Edouard sortirent ensemble et s'acheminèrent vers le bois, l'hôte soutenant les pas de suu blessé. Il faisait un temps doux, gris et monotone ; Pair était trais, les chemins secs, et notre héros trouvait un véritable bonheur à se sentir entin libre d'aller et de venir selon ses caprices.
Les deux jeunes gens entrèrent dans le bois (iui avoisinail la maison de M. de Marbaix, traversèrent sur une planche fragile un torrent gonflé par les pluies, et, arrivés sur la rive opposée , longèrent celle-ci pendant un quart d'heure environ. Ils marchaient lentement, aspirant l'air délices, et laissant derrière eux une traînée de fumée odorante exprimée de leur- •
A mesure qu'ils approchaient du but de leur course, on entendait des bruits qui étaient connue la voix éclatante du géant Industrie, ('/était le souille puissant et le râle des machines à vapeur, le tracas des
gigantesques marteaux retombant mu l'enclume, le eri des charretiers, le bruit monotone des roues sur le pavé, — et, tout à coup, le bourdonnement des eonv.
tions mêlé à ce brouhaha formidable qui ferait croire à un patriarche, s'il ressuscitait au milieu de nos fabriques, à l'érection d'une tour de Babel moderne.
M. doMarbaix et Edouard, arrivés aune des extrémités du bois dans lequel ils avaient pénétré dix minutes auparavant.
s'étaient trouvés en face d'une fabrique, située dans un carrefour auquel aboutissaient deux chemins opposés, 61 que traversait le torrent dont nous parlons plus haut — lequel alimentait rinsatiabh-
machine.
— Nous voici arrivés, dit M. de Marbaix. C'est dans ce coin retiré que mûrissent les fruits de mon ambition. Je ne sais jusqu'à quel point vous sympathiserez avec mes goûts. Vos plaisii jusqu'aujourd'hui les antipodes des miens, etje crains bien que l'étrangeté seule* que \ous verrez ne (rappevotre esprit
— Quel bruit assourdissant! ditËdouard,
- Oui, répondit en riant M. de Markiix , c'est une ouverture à grand orchestrede l'école nouvelle; mais on s'y fait. Gela entre même pour beaucoup dans le charme crae j'éprouve à me trouver ici tous les jours. L'agitation, le mouvement, le fracas <pii y régnent, font un contraste très-attrayant avec l'intérieur paisible de mon ménage. Je suis un peu dans la position d'un marin qui, pour rompre la monotonie d'une longue traversée par un temps calme, pourrait à son gré évoquer la tempête.
— Je commence à comprendre , dit Edouard en soupirant, que vous devez être un homme heureux.
— Depuis mon mariage, ajouta M. de Marbaix , depuis que cet établissement marche selon mes vœux, une seule ombre voile parfois la félicité que le grand dispensateur m"a octroyée.
— Et laquelle, monsieur ?
— La crainte d'être moins heureux, répondit répoux d'Àdeline. Vous vous êtes, >ans doute, aperçu comme moi que la joie et In douleur sont très-souvent les
effets de causes futiles. Le moindre soufnV renverse l'échafaudage de nus plus belles réalités. Un bonheur complété à for© volonté, de courage, de vertu, dirai-je, s'écroule tout à coup, et rien ne peut pins en relever les ruines.
— Dans le monde où je vivais, reprit Edouard, le bonheur est presque toujours le résultat d'un hasard bienfaisant; — mais plus souvent encore les plaisirs auxquels on donne ce nom ne sont que les hochets (rime ambition satisfaite, d'une vanité inavouable, — un beau elieval, — une maîtresse volée à un ami, — une
à effet , — un jar [uent sur
questions puériles.
— Vous dites du mal de vnus-nirine.
monsieur Lormier, dit l'hôte en ri vmis vous donnez sur les doigts. En disant de votre vie pas
craindre que vous ne médisiez plus tard il»' votre vie présente!
— le suis versatile, voulez-vous «lue.
Il faudra bien que je le croie , "ii ni.
l'aura assez reproché, — mais pas au point que vous dites, cependant
J'aime à te croire, répliqua M. do Marbaix. Allumez un cigare et entrons à la fabrique. Je vais vous remplir la tête d'industrie et de commerce : il faut payer votre hospitalité.
— Je suis tout attention, je vous assure, répondit Edouard.
\ • s bâtiments noirs et irréguliers qu'Edouard avait aperçus en sortant du bois, contenaient une fonderie de fer et une platinerie. Je ferai grâce à mes lecteurs de détails qui ne pourraient intéresserque des industriels. J'aurais pu étudier superficiellement la partie théorique de sortes de travaux et paraître ainsi savant à bon marché; c'est de cette façon, sans doute, que certains esprits savent se faire une réputation de science universelle.
Ceci n'est peut être pas de la modestie de ma part, mais seulement l'orgueil de l'ignorance.
Si les détails (pie donna M. de Marbaix à Edouard Lormier intéressèrent celui-ci, ce fut parce qu'il voyait marcher machines et ouvriers avec un ordre admirable.
D'ailleurs, son hôte l'initiait aux mystères
de la métallurgie avec une éloquence
propre à attirer son attention. M. de Marbaix avait le génie de l'industrie; il s'exaltait en disant les commencements périlleux et ingrats de sa carrière, ses espoirs et ses déceptions, ses timidités et ses audaces. Edouard sut enfin combien une telle vie est honorable et quels puissants attraits doit avoir le travail compris d'une façon grandiose.
— Décidément, l'oisiveté esl une i :1 sotte et stérile, dit notre héros au maître de forge en sortant de la platinerie qu'ils venaient de visiter,— et j'ai quelque honte à avouer que je n'ai rien t'ait encore et <l",, j'ai vingt-huit ans accomplis.
— Il n'est pas trop tard pour établir
votre bonheur sur des bases moins
-. répondit M. de Marbaix. On n'arrive pas à votre âge sans avoir beaucoup réfléchi, presque malgré soi ; i affermissent le caractère, el ce que l'on
entreprend alors nY>t pins seulement mi
caprice que la moindre nouveauté fait oublier, mais un devoir que l'on plit avec plaisir, souvent avec ardeur.
I.lf désire sincèrement que vous ayez ison, monsieur. Mais ne croyez-vous pas que quand ou travaille uniquement pour ne pas rester oisif, on ne peut mettre .1 ce qui' Ton lait la ténacité nécessaire pour arriver à de bons résultats? Je suis riche — efje n'ai pas l'ambition de vouloir doubler ma fortune; je ne saurais qu'en faire.
— A ce point de vue, reprit M. de Marbaix, je comprends vos hésitations.
.•[suie ne peut rien produire de bon. Mais en jetant à toutes les chances du hasard la fortune qui vous adonné le bienêtre jusqu'aujourd'hui, vous vous donnerez non-seulement une occupation utile, mais vous vous trouverez le milieu d'un cercle de travail leurs à qui vous ferez une existence honorable. Croyez-vous que cette pense ne soit pas capable de stimuler l'esprit le plus énervé? J'ai là cinquante ouvriers qui se reposent sur moi du soin de leur procurer des travaux dont la rémunération est l'existence de leurs familles. Nos fortunes ne peuvent se séparer; nous sommes tout l'un par l'autre; en nous quittant, nous
-fin il in m i
détruisons peut-être uotre pré avenir. Ma fortune est un lien socii
j)lus respeetable do tous, quand il est ooué de la façon que vous voyez. — El puis, voulez-vous donc, mon cher hôte, vivre éternellement seul ? Vous n'aurez pas toujours votre mère. La solitude est lourde au cœur; au lieu de travailler au milieu d'une famille charmante, vous serea dévoré par les amis parasites et 1rs domestiques. Mariez-vous. Si je me donne pour exemple, c'est que je me sens heureux et qu'il me semble que, hors de la vie mouvement intellectuel (pif je mené, le repos d'esprit ne peut exister.
— N'est-rr pas !;i un parado- Marbaix !
— Non, monsieur. L'oisiveté seule tourmente l'homme ; donc, le travail calme son besoin d'agitation éternelle.
Edouard resta pensif. Le mariage, dont
il avait tant ri. se montrait à lui -
forme plus attrayante à mesure qu'il
Irait dan- de son hôte. Ce qui If
charmait surtout, c'est qu'il m séparer !<■ mol m de la cha
figure d'Adeline, chantonnant sous son berceau de clématite. Son imagination, vive et spontanée, l'emportait enfin vers tes 1 telles réalités, et il s'y plaisait. Étaitce la nouveauté qui le charmait? Ses luttes avec madame de Marbaix l'avaient-elles vaincu, et son cœur avait-il enfin repris possession, et pour toujours, des illusions perdues? La suite de ce récit répondra à ces questions.
Comme les deux jeunes gens étaient dans la cour de la fabrique, Edouard remarqua qu'ils n'avaient pas visité la machine qui faisait marcher les différents travaux, et ils rentrèrent dans l'intérieur des bâtiments.
Après avoir admiré la puissance de la vapeur, ils allaient enfin quitter la fabrique et reprendre le chemin du bois, quand un charbonnier entre dans la place où ils s<- trouvaient en demandant M. de Marbaix.
C'était Pierre Charrier.
— Bonjour, mon sauveur, dit Edouard en lui tendant la main. Comment se fait-il qu'on ne vous ait pas vu depuis cette fais
meuse soirée où vous m'ayez si bravement tiré de mon trou?
— Pardonnez-moi, monsieur. Le temps m'a manqué.
— Allons donc! Je sais bien ce qui vous a retenu, moi; c'est votre modestie : '
êtes mal à Taise quand on vous parle «le votre exploit, nue diable! vous rougiriez de cela comme d'une mauvaise action, si \ous n'aviez une couche de fard qui empêche votre pudeur de se montr
J.e charbonnier rit sans répondre, tout en bourrant sa pipe.
— Vous me demandiez, Charrier; que me VOUliez-VOUS? dit M. de Marbaix.
— Je viens vous avertir que le charbon va manquer chez nous, monsieur, et qu'il faudra, pendant une qui;. /.aine, VOUS procurer ailleurs. Voici une lettre du
maître,
— l) où cela vient-il îles veines de i
exploitation SOnt-elleS épiiis-
<>ii : non, M. de Mai - il > a
• ■H un éiioulemcnt et une inondation, et il Faudra du temps pour remettre ton» i en ordre.
- Quand cela est-il arrivé? je n'en Bavais rien.
— Hier soir, monsieur.
— El il n'y a pas de malheurs plus sérieux ;i déplorer?
— Non, monsieur. Les ouvriers avaient quitté la fosse : leur journée finissait. Le dernier était en route quand la débâcle est arrivée. Dix minutes plus tard, vingt ou trente nommes y seraient restés.
— Vous n'avez dune pu sauver personne, cette fois, dit Edouard.
Le charbonnier resta muet et alluma sa pipe, en regardant de côté avec un sourire narquois.
— liai ! cria-t-il tout à coup en parlant au mécanicien qui veillait à la machine, prenez dune garde, vous, vous passe/, trop près des grandes roues.
— Ça me connaît, répondit le mécanicien; nous nous frottons l'un l'autre toute la journée.
— Prenez garde que la frottée ne soit trop rude un jour, Desmaret, reprit le charbonnier; votre mécanique est plus forte que vous,
Le mécanicien haussa les épaules el s'avança vers un engrainage qu'il voulait huiler. Au même instant, le charbonnier jeta un cri terrible, fit un bond, et, saisissant Desmaret par sa blouse de toile, le ramena violemment en arrière et retendit sur le sol. M. de Marbaix et Edouard coururent à lui, ne comprenant rien à ce qu'il faisait. Le mécanicien s'était relevé et apostrophait violemment Charrier. Celuici, pour toute réponse, montra des morceaux de la blouse de l'ouvrier, que la vélocité d'une grande roue rejetait en paillettes toutes déchiquetées. Puis, le charbonnier prenant le bas du sarrau du malheureux, il lui montra que la roue en ivail mangé une partie et qu'il eût été infailliblement broyé s'il n'était arrivé à temps.
Le mécanicien devint blême comme un moribond; ses yeux s'injectèrentde larmes, et il commença à trembler de tout corps. Puis il se jeta dans les bras du char
bonnier BU lui demandant pardon et lui
■ riant merci!
Tout cela s'était passé en quelques coudes. Quand Charria se lui déban
de l'étreinte du pauvre diable qu'il avait sauvé, M. de Marbaix et Edouard vinrent le féliciter.
— Vous aurez le monopole des sauve- -, lui dit Edouard. Voilà, en quinze
jours, deux hommes que vous arrachez à la mort.
— Ce n'était pas bien difficile ici, répondit le charbonnier. Il n'y avait qu'à étendre la main.
— Mais aussi, il fallait l'étendre, reprit Edouard. Vous êtes par trop naïf, mon nègre. Sans vous, cet homme serait maintenant haché menu comme de la charpie.
— Charrier, vous dînerez avec nous, dit M. de Marbaix.
— Je vous suis bien obligé, monsieur, mais ma femme m'attend.
— Elle attendra, dit Edouard, et n'en mourra pas. Je vous invite à ne pas résister, ou nous userons de violence.
— Si encore j'avais mes habits de dimanche, dit Charrier tout confus.
— On ne vous reconnaîtrait plus, reprit M. de Marbaix. Le mécanicien ne se plaint pas de ce que vous l'avez sauvé étant ha-
bille en nègre; nous ne sommes pas plus difficiles que lui.
— le vus me débarbouiller un brin, monsieur, puisque vous le voulez.
— No le lâchez pas, M. de Marbaix, on nous no le verrons plus.
Pendant que ces quelques mots s'échangeaient, le mécanicien, éperdu, et tout entier au sentiment d'une profonde reconnaissance, ne savait que faire pour la témoigner à son sauveur.
— C'est bon, c'est bon, disait Charrier, tout aussi embarrassé que lui: une autre fois, tu écouteras l<is conseils, mattre I maret. Ne «lis rien à ta femme; G
loin- t;i blouse, et n'en parlons pins;
— Si t'ait bien, répondH le mécanicien, et nous en parlerons encore long!
créaient ! Â-t-on jamais vu un ours comme <■<• charbonnier, M. de Mari». ntre
llolls ;i |;( Nie, ;'i lu niolt !
— .le veux bien : mais soi- prudent, maintenant ; m vois qu'il ne fout qu'un moment pour passer au bleu.
— Merci, merci; je n'oublierai jamais la leeoi .
Les ouvriers de la fabrique accoururent féliciter Charrier e! le mécanicien. Ils serrèrenl les mains à l'un et à l'autre avec une joie sincère; mais tous étaient heureux de toucher celles <lu charbonnier.
— Diable d'homme! disait l'un; on ne pourra donc jamais te détester un peu?
— Il est de connivence avec les machines et les disait un autre, et il se trouve la ;i point pour faire sa besogne.
— Il veut peut-être une décoration, ajoutait un troisième; mais ce n'est pas à eé métier-là qu'on la gagne. S'il tuait des hommes, à la bonne heure!
— Allez travailler, garçons, répondit enfin le charbonnier, le ne veux pas que l'imprudence de Desmaret fasse perdre une heure de travail à M. de Marbaix.
Après avoir reçu de nouvelles marques de gratitude dn mécanicien, le charbonnier dut accompagner M. de Marbaix et Edouard, malgré sa résistance. Ses protestations finirent quand le maître de forge eut envoyé un apprenti apprendre à madame Charrier que son mari ne reviendrait pas dtner ce jour-là.
WIII
En arrivant à la maison de M. de Marhaix, Charrier voulut d'abord, et avant tout, aller changer la couleur de son épiderme. Mais Edouard le poussa dans la chambre à manger, où se trouvaient madame Leroy et Adeline.
— Je veux qu'on vous voie et qu'on vous admire tel que vous Êtes, «lit le jeune homme. J'aime la couleur locale.
Puis il raconta aux doux daims le nouvel exploit de sou sauveur. La chose était si récente, qu'Edouard mil dam sou récii une exaltation qui fit une grande impression sur madame Leroy el sa fille. Celleci, ne pouvant contenir sou admiration, alla au charbonnier, serra sa main noire et rude dans ses mains rosées el do comme le satin, et la baisa avec une grâce si touchante el une si profonde émotion, «pic tout hors de lui, le charbonnier ne put que s'écrier en frémissant :
— Madame! ah! madame!
Alors, portant la main ;i -
détournant, il pleura.
Madame Leroy, Adelîne, M. de Marnais et Edouard l'entourèrent; il lova la tète el dit en sourianl el montrant sw joues deux sillons de larmes :
— Vous voyei bien qu'il faut que Je me débarbouille, maintenant que la m déborde. Ça me bit du bien. A la labriqne, la peur m'a suffoqué un instanl comme un poids sur l'estomac
El ayant jeté a A (tel i ne un regard plein de reconnaissance pour la manH-re dont
il ( \mi:i.i.o\
lu- lava i t récompensé, il sortit rapidement
— Je le suis, dit Edouard. Si nous le perdons il»1 vue, il nous échappera. Madame, ajoutait-il on s'adressant à Adeline. après ce que vous avez fait, il es! bien difficile d'offrir encore quelque chose au charbonnier. Votre ame a dos délicatesses sublimes que je n'eusse peut-être jamais découvertes sans ce! événement.
El il sortit à son tour.
M. de Marbaix, resté avec madame Leroy et Adeline, prit celle-ci dans ses lu-as el lui dit en la baisant au front :
— Tu es une sainte!
— Kt toi aussi, s'écria Adeline, tu veux me félicitera ta façon parce que je me suis laissée aller à un mouvement irréfléchi. Ne vas-tu pas nie faire accroire que c'est moi qui ai sauvé ton mécanicien?
— Je ne sais quel sentiment ce que tu viens de faire a soulevé dans mon coeur, Adeline, mais je me sens plus fier et plus heureux de te nommer ma femme.
— 11 est fOU, maman.
— Oui, dit madame Leroy dont les veux
m LE CAMÉLÉON.
étaient encore humides, mais lais en sorte qu'il ne guérisse pas de cette folie-là.
Une demi-heure plus lard, les acteurs de cette dernière scène se trouvaient réunis et dînaient. Charrier se laissait voir enfin avec ses couleurs naturelles, après avoir passé sur ses vêtements une blouse de chas se appartenant à M. de Marbaix, qu'il avait prié instamment qu'on lui prêtât. 11 était placé entre madame Leroy et Adeline, qui lui prodiguaient leurs plus délicates attentions. Les femmes ont un sens de plus que nous, semblerait-il à les voir dans taines circonstances. Elles savent, avec un regard, un geste, un sourire, donnera • les riens un charme qui pénètre jusqu'au cœur et y laisse comme un rayon de lu mière céleste. Elles devinent un désir, aident l'esprit embarrassé à donner uni forme à ses pensées et rendent aimables les plus vulgaires détails de la vie du G Aussi l'hospitalité est une vertu qui leur
appartient bien plus qu'aux hommes*
Le charbonnier ne s'était jamais trouvé
à pareille tète. Sous son embarras, qui du reste \\r dura pas i<mutemps, son vi-
sage rayonnait, ses yeux étincelaient. Sa dure enveloppe, ses gestes contraints et souvent maladroits, étendaient un voile sur ses impressions; mais Edouard, placé en lace de lui, et qui l'étudiait, découvrait le sourire caché aux coins de ses lèvres i harnues, l'éclat de ses yeux ombrés par des sourcils épais : un tressaillement, un geste lui était une révélation ; rien ne lui échappait. La voix d'Adeline paraissait surtout l'émouvoir avec ses notes mélodieuses comme un chant d'oiseau. 11 semblait l'écouter toujours, et la jeune femme, s'apercevant sans doute du plaisir qu'elle lui procurait, mettait à lui parler une coquetterie adorable qui eût lait tourner la tète à un autre homme.
Notre héros se sentit au cœur un peu de jalousie pour le succès de son sauveur. Tout en prenant part à la conversation, il taisait des réflexions et posait des principes, selon son ordinaire.
— Qui sait, se disait-il, ce qui se passe au cœur de madame de Marbaix? La femme est un étrange problème pour notre pauvre intelligence. Nous aurons beau —
m LE CAMÉLÉON.
nous autres hommes à l'esprit grossier— vouloir définir ses merveilleuses qualités el ses défauts ultra-mesquins, nous n'arriverons jamais qu'à un à-peu-près incolore dans lequel germeront éternellement le doute et le mépris. — Ah! mon ami Charrier, si tu comprenais ce regard et ce sourire! si elle me disait ce qu'elle te dit, avec ces finesses auxquelles tu souris d'instinct, je boulevers inonde pour qu'elle m'appartînt. — Madame de Marbaix aimerait d'amour ce bon charbonnier, qu'elle n'agirait pas autrement fard. Et ce mari qui ne voit rien!
.Notre héros recommençait à divaguer.
La jalousie le mordait au cœur et y glissait ses poisons subtils. Usesentail atteint dans sou orgueil de citadin et d'homme du monde huppé. — Quoîl une belle et
jeune femme prodigue ses plus d<> chatteries ;i ce paysan qui ne les comprend pas; c'est presque un affront pour moi.
La jalousie étrange qu'il ressentait lui donna l'idée de lutl r avec le héros du Iour.
Bttr
LE ' VMKI.KOV 193
Je veux, se dit-il, attirer l'attention sur moi; il y a assez longtemps que madame de Marbaix encense mon charbonpier.
Que 1»' lecteur me pardonne d'avoir sténograpliié aussi rigoureusement certaines pensées d'Edouard Lormier. Je n'ai pas voulu, en écrivant ce conte, l'aire de son principal personnage un type exemplaire, un modèle à suivre, un héros de roman, enfin, mais un portrait aussi vrai que me le permettra mon inexpérience littéraire,
— Vous avez, dit Edouard eu s'adressa nt à Charrier, un état peu agréable, tres-daBgereux à exercer, et qui ne vous permettra guère d'économiser pour vos vieux jours,
— nue voulez-vous, M. Lormier : il me semble que tous 1rs états ont leur mauvais côté ; je n'en connais pas qui n'ait son danger, plus ou moins grand. L'habitude t'ait qu'on l'oublie; et, quand le malheur vient et qu'on a tout t'ait pour l'éviter, on meurt à moitié tranquille.
— Mais vous avea un»' femme et des •Mitants.
i»6 LE CAMÉLÉON.
— C'est vrai, monsieur. Et quand on voit tant seulement une petite traînée de feu grisou, ou quatre gouttes d'eau qui percent une voûte, on a tout à coup froid dans les reins en songeant à sa femme. Mais il n'y a rien à y l'aire, — et on travaille.
— J'ai souvent pensé à cette indifférence de l'homme continuellement entouré de dangers inévitables, dit M. de Marbaix, et je l'ai comprise comme Charrier. Les marins sur un océan en foreur, les soldats qui se battent, le mineur au fond de la bure, le terrassier qui pioche dans des sables mouvant, ne Boni pas mus par leur courage naturel. Ils sont simplement emportés par le devoir, le
besoin, les circonstances, et ils accomplissent leur tâche, j'en suis certain, le
coeur presque calme.
— Cela peut être, mon (.lier bote, répondit Edouard, et je m- chercherai p vous contester cette vérité relative; mais «c a*esl pas cette pensée qui me préoccupait. — .le suis assuré que si Chai
trouvai! une occupation aussi lucrative «•!
LE CAMELEON. I«>7
toins désagréable que celle de mineur, il changerait volontiers d'état du jour au lendemain.
— Je n'en sais rien, dit le charbonnier. Je n'ai jamais pensé à cela, et je n'ai pas de goût pour autre chose. En restant mineur, je deviendrai peut-être porion, et alors je pourrai faire des économies. Tandis que si je change d'état, à mon âge, je n'arriverai à rien.
— Je suis certaine, dit madame de Marbaix, que madame Charrier ne pense pas comme vous, et qu'elle a bien mal au cœur chaque fois que vous la quittez pour entrer dans ce vilain trou noir, qui a dévoré déjà tant de malheureux.
— Mais, non, madame, reprit le charbonnier en riant, ma femme n'a point de ces peurs-là. Elle n'a pas le temps d'y songer. Sa marmaille lui donne assez d'ouvrage.
— Enfin, dit Edouard, si vous pouviez être fermier, ne le voudriez-vous pas, mon nègre?
— Fermier, monsieur ! exclama le charbonnier en regardant Edouard avec étou-
nement; puis il rit silencieusement sans ajouter un mot.
—Oui, fermier, ajouta le jeune homme.
N'est-ce pas un état agréable, ordinairement lucratif et point dangereux?
— Mais, pour être fermier, il faut des terres, monsieur Lormier.
— Et des chevaux, des chariots, charrues, etc., continua notre héros* i sais cela, mon brave ami. Il faut m une ferme.
— Ah! bien, s'il faut tout <
— Mais enfin, — en supposant (pie \ ayez tout ce qu'il faut pour monter une petite terme, - cela vous plairait-il de remuer la terre, de l'en
féconder des semen
— Je crois bien que ça me plaii répondit le charbonnier. Quand j'étaii faut, nous demeurions a Landelies, sur l- bords de la Sambre, vis a-vis d'une I
rende ferme où j'étais toujours fourré.
i \ couchais plus souvent que i mère; j'aimais l'odeur chaude du foii je me cachais le soir pour dormir jusqu'au
r du soleil. le conduisai svaux
au pâturage avec le garçon de ferme; et, sitôt que nous étions hors de vue, nous montions chacun notre bidet et le faisions galoper dans les prairies jusqu'à le fatiguer. J'étais bien heureux. Au mois de septembre, j'accompagnais les semeurs et les aidais; en octobre et en novembre, je menais le bétail dans les prés. Quand il faisait froid, le vacher et moi, allumions de grands feux de bois mort et de racines arrachées n'importe où, et nous y faisions rôtir des pommes de terre. Je me rappellerai ça toute ma vie. Ma mère me battait parce que je désertais de l'école pour courir les champs; mais, ma foi! j'aimais mieux ça que d'apprendre à lire : une bonne course me faisait oublier ses calottes, et je recommençais le lendemain.
— Eh bien, Charrier, demanda Edouard, voulez-vous vivre de cette vie-là un peu plus sérieusement, en montant vos chevaux et ensemençant des terres qui vous appartiendront?
Le charbonnier, dont les souvenirs de jeunesse avaient égayé le visage, où une ame chaude et radieuse se réfléchissait,
devint très-sérieux à cette question, re garda fixement le jeune homme pendant quelques secondes, puis baissa les yeux sur son assiette sans répondre.
11 n'était pas, du reste, le seul étonné. M. de Marnant, madame Leroy et Adeiîne regardaient notre héros de ce regard qui ressemble à un point d'interrogation, el ne savaient que penser.
— Écoutez el comprenez-moi, charbonnier, mon ami, continua Edouard. Vous m'avez sauvé la vie: c'esl comme qui dirait que j'ai deux mères : l'une qui m'a au monde pour y vivre jusqu'à vingt huit ans accomplis, l'autre qui m'a 1 quand j'étais mort. Je dois Aune faire quelque chose pour cette seconde n mon cher nègre. — Or, je suis riche, veux me a rvir de ma fortune pour vous apporter une dose quelconque de bonheur. ; un à-COmptt sur la reconnaissance que je vous doia el que .
nierai en aucune façon, Ainsi, du moins, mon aflectîoi aéra pas stérile. M
VOUa compris*
Le charbonnier comprenait parfaite-
ment, niais ne répondait pas. 11 semblait. à le voir si calme en apparence, qu'il assistât à une scène sans y participer et en simple spectateur. 11 ne pouvait croire que son bonheur pût se faire ainsi, sans qu'il y eût songé, entre la poire et le fromage. Charrier, en voyant se dérouler devant lui la réalité possible de ses rêves cachés a tons, se croyait le jouet d'une plaisanterie et gardait un visage sévère.
— Acceptez donc, reprit Edouard. Je vous assure qu'il y a un peu d'égoïsme de ma part au fond de tout ceci, et que je serai aussi heureux de vous avoir donné que vous serez content d'avoir reçu.
— Vous êtes bien bon, monsieur, dit enfin Pierre, dont le cœur se fondit et que l'émotion gagna. Vous êtes bien bon! répéta-t-il plusieurs fois.
Puis, un scrupule le prit. — C'est pourtant une aumône, se dit-il.
— Dites oui, Charrier, vous le pouvez el le «levez, dit madame Leroy.
— S'il disait non, il commettrait une mauvaise action, dit Edouard en riant.
puisqu'il m'empêcherait de faire le bien.
— Je ne peux pas, monsieur, reprit le charbonnier, je ne peux pas être aillai payé pour avoir fait mon devoir.
— Vous êtes entêté comme un vrai moricaud, dit Edouard avec uu peu d'impatience. Donnez-moi d'autres raison-
de meilleures que celle-là pour me fuser.
— Pensez à votre femme et à vos enfants, ajouta Adeline. Un oui les rendrait fous de joie. Vous avez tout leur avenir dans un signe de tète. Si vous n'ae. i pas, vous ne pouvez plus vous compter au nombre de nos amis.
— Monsieur Lormier, dit Charriée, m je ne suis pas venu vous voir le lendemain du jour où foi fait votre cotmaimnee, c'est dans la crainte que voua ne
que vous faites aujourd'hui Probablement, me suis-je (lit, il voudra me donner un souvenir, quelque chose de beau, que fe n'oserai ni porter but moi ni tenir dans ma maison. Je mus bien ce qu'on dit «le ceux qui portent leur médaille de sauvetage; on les appelle des orgueil H.» veux pas entendre bourdonner de pa-
rei
reils mots à mon oreille. Si j'acceptais ce que vous m'offrez, je n'aurais plus de plaisir à faire mon devoir. Je craindrais toujours qu'on ne m'offrît de me le payer.
Ces raisons et la résistance sincère du charbonnier firent réfléchir Edouard.
— Cet homme, se dit-il, a des délicatesses que je ne possède pas, et son succès continue crescendo.
M. de Marbaix et madame Leroy essayèrent à leur tour de vaincre l'entêtement du charbonnier. 11 demeura inébranlable.
— Eh bien, dit tout à coup notre héros, vous serez fermier malgré vous, vilain homme. Vous me louerez une ferme avec une vingtaine d'hectares; je vous prêterai o- qu'il vous faudra pour commencer votre exploitation —je vous prêterai, entendeztous. Vous me rendrez quand vous pourrez. Serez-vous content ainsi?
— J'accepte, monsieur, dit Charrier en se lovant, et la figure rayonnante. Nous lrrons un bail quand vous voudrez. Dieu nous rende le bien que vous me failes !
El il se l'assit violemment ému.
Sûf LE CAMÉLÉON.
— Je scelle le marché, dit M. de Marbaix en serrant la main à ses deux hôtes.
Adeline sourit à Edouard. C'était ce sourire qu'il voulait.
— Voilà une bonne action qui ne me coûtera guère, dit-il à la jeune femme.
— C'est la façon d'obliger qui donne du prix à l'œuvre, répondit celle-ci.
Edouard vit dans ces mots un reproche indirect et redevint froid et presque malheureux. Lorsque Charrier fut parti et que M. de Marbaix eut repris le chemin de la fabrique» noire héros se retrouva senJ Adeline, madame Leroy étant allée visiter, de l'autre côté du bois que la rouie côtoyait, nue amie malade.
Madame de Marbaix sortit un instant du salon où elle se trouvait avec Êdooaad, et relui ci, en son absence, se prit à réfléchir, enfoncé dans les coussins d'un fauteuil.
Xl\
— Que faire? se demandait-il. Je l'aime, cola est certain. Aucune femme ne m'a jamais causé des émotions aussi vives que «■«■lle-ci. Il y a en elle des mystères radieux que je voudrais pénétrer. C'est une énigme chatoyante que je ne puis deviner et dont les caractères hiéroglyphiques attirent sans cesse mes regards. J'ai soif des parfums que son àme exhale. Il y a des
moments où il me semble que je ne puis plus résister au charme qui me subjugue et où je me sens emporté à vouloir l'enlacer avec.irénésie dans mes bras. Mais je ne sais quoi de noble et de chaste danregards, dans son maintien, me retient, m'anéantit devant elle. N'est-ce pas là de l'amour? Puis, elle ne touche pas du piano: cette qualité est immense. Ensuite, elle ne parle pas colifichets. Depuis que je suis ici, une autre femme m'aurait fait cent questions indirectes, à la façon des diplomates, pour me faire causer toilette, parait ne pas savoir que l'on doit aujourd'hui posséder une garde-robe fabul [tourne point déroger à son titre de l'en. — Comment ne l'aimerais-je p taire, cependant'.' Partir, sans doute; l'oublier, en Ûmer une autre! nue j'aim
mieux rester! — Ah! M. de Mari pourquoi ai-je pour \ous une sincère estime et pourquoi vous dois-je de l,.
connaissance! Pourquoi a'êtes-vous
un de ces maii> comme j'en connais tant. qui font tout ce qu'il faut pour donner à leur femme d< - antimatrinn
tes? Je partirai, c'est dit: une fois en ma vie j'aurai vaincu mes désirs. Je veux goûter des plaisirs d'un homme vertueux. Ce sera un yerre d'absinthe morale : mon àme a peut-être besoin d'amertume pour se guérir et jouir de l'honnête santé des platoniciens. Après cela, je pourrai me comparer aux héros de l'antiquité.
Il se leva. En ce moment Adeline rentra.
— Madame, dit-il, quand elle fut assise, et demeurant debout, me voici, grâce aux soins que Ton m'a prodigués, en état de partir. Je ne veux ni ne puis abuser d'une hospitalité qui me deviendrait trop chère : je vous quitterai demain.
— C'est là une résolution prise bien rapidement, répondit Adeline. 11 n'était pas question de cela tout à l'heure.
—Ne croyez-vous pas que j'aie raison de vous quitter? reprit Edouard. Avez-vous oublié déjà tout ce que je vous ai dit, et nf avez-vous pardonné ? Croyez-vous cependant que je puisse rester ici plus longtemps et vous voir sans me rendre malheureux ?
— Décidément, monsieur Lormier, vous
voulez épuiser votre thème, dit Adeline en riant.
— De grâce, madame, causons sérieusement. Ne faisons ni du marivaudage inutilement, ni de la raillerie, si elle peut blesser mon cœur ou le vôtre. J'ai l'âme pleine de vous, et je vais partir. Je ne désire plus qu'une seule chose, c'est que vous me croyiez sincère, et que vous me rendiez votre estime. Cela ne vous sera point difficile, puisque je m'amende.
Votre pureté m'a vaincu. Si vous vous étiez regimbée à la manière de certaines femmes vertueuses, j'eusse sans doute, et quand même, marché à mon luit, il if e>t pas dans
nia nature de battre en retraite au>si facilement. Mais vous avez triomphé de toutes 1rs rébellions de mon cœur par votre attitude sereine et Traie. VOUS nie pardonnez donc.
— Je vous ai pardonné depuis loi temps, M. Lormier, répondit madanx
M;nii;ii\. Kt eussé-je voulu 1 er à
votre égard une rigueur peut-être juste
n aurais plus pu le taire m découvrant 60
vous des seiitimt'iits généreux. Voua
porterez mes affections et je vous estimerai. Je désire surtout que vous emportiez
de ma maison des souvenirs qui vous forcent à ne point nous oublier.
— Vous oublier, madame! Le pourrais-je, môme en le voulant? Ce n'est plus possible, croyez-le bien. Ali! si je rencontrais une femme qui vous ressemblât, qui fût votre sœur par 1 âme, une seconde vous, enfin, je lui ferais explorer le domaine du bonheur sans la jeter jamais dans les bras de la hideuse satiété. Je croyais avoir tant aimé déjà, et je sens aujourd'hui que mon cœur est encore vierge de toute véritable affection. Il y a en moi des trésors d'amour à peine déflorés et qui pourraient satisfaire les appétits les plus insatiables rie l'àme. — Mais à quoi me sert-il de vous dire toutes ces folies? Je fais comme le blessé à qui l'on coupe un membre, je crie, — cela soulage. Mais je dois partir ou vous aimer.
Sans doute Edouard était sincère, car sa voix était persuasive, et ses gestes naturels révélaient des vérités. Adelinele crut et s'émut de sa tristesse. Un amour vrai,
conlé avec une certaine éloquence, impressionne toujours les femmes, quand < sont pas de ces vertus systématiques que plus rien ne peut émouvoir.
— Il faut partir, dit madame de Marbaix. Vous emporterez mon estime et mon amitié.
Puis elle tendit la main au jeune homme Celui-ci s'avança, la prit vivement, et la porta à ses lèvres avec un respect peutêtre un peu trop ardent. Il s'assit à d'Adeline sur le sofa.
— C'en est donc fait, dit-il avee tristesse; il faut que je tue le premier-»
mon cœur, et c'est vous qui l'aurez voulu. Je vais devoir verser la glace de l'oubli sur mes meilleures sensations. Qui i peut-être, une rois loin i
drai-je à eeiie vie toute pleine de beaux mes ' de sentiments sup
qui ne nous laisse pour souvenirs qn dégoût.
— Est-ce là montrer le caractère d'un homn ienr Lormier! I faiblesses ei des décour don! une
jeune lille senil honU 184 IToUTC ânn-
change à chaque instant d'enveloppe, el TOUS êtes comme le caméléon du sentiment.
— Ah ! madame, est-ce avec ces du- - que vous me donnerez du courage?
— Oui ; je l'espère, du moins. Si je vous plaignais trop, si je m'étendais trop complaisamment sur vos souffrances, vous vous croiriez véritablement malheureux et gagneriez un caractère détestable. Voudnez-vous maintenant passer pour un de ces cœurs incompris qui font de la terre une vallée de larmes? Si je n'avais pour vous une affection sincère,— si je voulais satisfaire certain désir d'une petite vengeance qui m'a traversé l'esprit, je vous
serais vous morfondre dans des jérémiades indignes d'un homme comme vous.
— Singulière façon d'aimer les gens! dit Edouard avec amertume.
— Vous ne vous connaissez pas vousmême, M. Lormier. Vous ressemblez à ces enfants gâtés dont on a fait toutes les volontés, qui gagnent des colères terriblos au premier obstacle qu'ils rencontrent
l2li LE CAMÉLÉON.
dans la vie, mais qui n'ont pas la force de les surmonter : ils le heurtent du pied en pleurant, pendant que quelque autre, mieux avisé qu'eux, le franchit ou le tourne.
— Eh! madame, vous parlez à votre aise de mon caractère parce que VOUS tout votre sang-froid. La raison el 11 sagesse sont de fort belles choses, nais je ne crois pas qu'elles puissent jamais s'harmoniser avec un amour véritable.
Sais-jeceque je veux, moi' Dans le trouble où je suis, et avec cette idée de départ qui me brise le cœur, je ne distingue plus ]<• bien du mal. On perd vite son énergie dans une latte semblable. Si encore, V i vous quitterai, je oe craignais point qu'en
pensant à moi, vous n'a\e/une railler*
les lèvres; si, dans mes moments de tristesse, je pouvais nie dire : mon amour a laissé des traces, quelqu soient, dans le cœur d'Adeline, — Je partirais moins malheureux, à demi — Mais non, vous riez et voua me rudoyez.
— Prenez garde, monsieur Lormier, il
LE CAMÉLÉON. HZ
pensée.
— Eh bien, oui, madame, cela est possible; je suis un pauvre homme tout pétri de défauts et que de faciles succès ont
: \( ms avez raison ! mais je vous aime! Si je divague, si mes pensées sont celles d'un égoïste, si je vous outrage, il faut encore me pardonner. Je vous aime et je BOOflfee. Si vous aviez quelque pitié de moi, au moment où je vais vous quitter pour toujours peut-être, vous trouveriez en vous des paroles pour adoucir mon martyre. 11 vous coûterait si peu de me >er un souvenir que rien ne pourrait effacer jamais.
— Parlez, monsieur, que désirez-vous?
— Ah ! votre cœur est mort pour moi, puisqu'il ne peut rien faire sans conseil. La vertu est impitoyable; elle distribue son bonheur avec une parcimonie cruelle qui ressemble à de la sécheresse de cœur.
— C'est cela; accusez-moi pour vous défendre : tous les moyens vous sont donc
Pbons, monsieur?
— Oh ! je sais que j'aurai éternellement
2U LK CAMÉL1
tort, madame. J'ai eu tort de vous'aimer, j'ai eu tort de vous le dire, j'ai tort d'en être malheureux. Tenez — savez-vous à quoi je songe toujours depuis tantôt?
— Non, vraiment; il me serait difficile de deviner une de vos pensées.
— Je songe à ce baiser que vous avez donné à la main noire de mon sauveur.
Pouf obtenir semblable faveur, je ne sais s'il y aurait au monde une chose à entreprendre, dont je ne pusse venir à bout, oh ! mes désirs ne vont pas jusque-là baiser, donné devant moi avec une simplicité céleste, m'a brûlé le cœur comme un poison violent. Laissez-moi donc me guérir de cette blessure nouvelle que vous m'avez faite sans h1 vouloir; laissez-moi
VOUS faire ici, dans ce tète à-têté «loi
anges seraient jaloux, mes adieux éten Supposez que vous ôtes ma bobut et tendez votre iront à mes \i serai beun
Eb disant g douard s'était rap-
proché de madame de Marbaix, et l'hnplorait du regard. Celle-ci, se tournant \ lui avec un calme d'enfant et un sourire
enl -"u front
bé, où notre héros déposa un baiser en frémissant et sans la toucher des mains,— comme il eût fait à une sainte.
En ce moment, la porte du salon s'ouvrit et M. de Marbaix entra.
Adeline se leva vivement et dit, en prenant son mari par la main :
— D'où vient que tu rentres déjà ! Qu'est-il arrivé? Un malheur à la fabrique? Réponds vite.
— Il n'y a rien, répondit M. deMarbaix en reconduisant sa femme au sofa et l"y rasseyant doucement. Il m'a paru, au contraire, que tout marchait bien, et je suis
venu passer mon après-dîner ici. Voilà tout.
— Tu m'as fait bien peur en rentrant ainsi à l'improviste, reprit Adeline en palissant.
— J'enverrai une estafette à l'avenir, ajouta M. de Marbaix. *
Pendantqueees phrases s'échau-vaient.
Edouard ne savait quelle contenance tenir et se troublait visiblement. Dans ces sortes de circonstances, quel que soit le Bi froid que l'on possède, il n'est guère possible que l'esprit reste calme.
— M'a-t-il vu embrasser sa femme demanda notre héros.
— \u moment où tu entrais, continua
madame de Marbaix, M. Lormier me sait ses adieux.
— Vous nous quittez, monsieur? dit M. de Marbaix.
— Oui, monsieur, répondit Edouard, quoique bien à regret
— Attendez qu'on vienne vous prendre, au moins. Je ne vous conseille pai faire une lieue à pied et tout d'une tra
ce serait imprudent
— N'est-ce pas demain que mon fermier doit venir, ajouta Edouard en reprenant sa tranquillité. Je suppose qu'il viendra en cabriolet, et il m'emmènera.
— Êtes -vous bien décidé, monsieur?
Cette résolution vous prend comme une attaque de nerfs.
— Il n'a rien vu, se dit Edouard tout à fait rassuré. Je ne veux pas, ajouta-t-il à voix haute, abuser de votre charmante hospitalité. J'aurai déjà assez de mal à vous payer ma dette de gratitude. Oh!
je sais bien que vous m'avez accueilli de tout cceur, j'en ai des preuves manifestes. Votre maison, M. de Marbaix, est le temple de la charité. Son souvenir me sera cher a bien des titres. Puissé-je un jour vous rendre service pour service!
— Merci ! monsieur, répondit M. de Marbaix. Supposez la chose faite, votre dette payée, et qu'il n'en soit plus question. A mon prochain voyage a Bruxelles, je viendrai mettre votre conscience à l'aise en vous demandant l'hospitalité.
— Ce sera me faire plaisir plus encore que me rendre service, monsieur. Je vous
no LE CAMÉLÉON.
regarde donc comme engagé d'honneur à tenir votre promesse. Et maintenant, pef-
mettez-moi de me retirer un instant pour préparer mon léger bagage.
Il sortit, monta à sa chambre, s'y assit, et rentra dans l'abîme de la réflexion.
— M'a-t il vu embrasser Adeline, ou ne m'a-t-il pas vu? se demanda-t-il. Tout est là. S'il ne m'a pas vu, sa conduite est naturelle. S'il m'a vu, on c'esl un homme d'un grand caractère, qui sait cou dignité dans les plus épineuses cin stances, ou c'est un mari aveuglé pai tendresse pour sa femme et que rien n'étonne, venant d'elle. Ce que je m'explique moins, c'esl la diplomatie demadame
de Marbaix, et la manière ingénieuse avec laquelle elle a su cacher à son
gneur et maître la fonte qu'elle venait de commettre. Car enfin, elle a commis une faute, in baiser d'homme à fanon
Chaste qu'il BOit, contient loujoi
d'amour pour paraître une faveur ni esprits les plus tolérants. Qui sail quelles roses cette belle Adeline cadw fond candeur!
I I i W1KLI-0N. fil
J'ai peut-être tort d'abandonner le combat au moment où elle faiblissait.
Il se leva, el se promena dans sa chambre, la tête peraue dans des incertitudes passionnées on des calculs égoïstes.
— Je donnerais, se disait-il, je ne sais quelle chose à laquelie je tiens beaucoup, pour savoir ce que M. et Mme de Marbail se racontent en ce moment : ces ('•poux sont pour moi deux êtres indéchiffrables. Si je m'étais trouvé à la place de mon hôte tout à l'heure, je n'aurais pu agir comme lui en aucune façon. Adeline est-elle une coquette bien masquée qui veut donner du prix à ses faveurs? C'est impossible! Et pourtant on ne sait jamais à quoi s'en tenir sur les sentiments des femmes à notre égard. Que nous leur servions de jouet ou que, par miracle, elles aient pour nous au cœur une parcelle d'af fection sincère, leurs grimaces adorables sont les mêmes toujours. On ne peut vonla différence qui existe entre le masque et le visage. Leurs sourires sont autant des pièges que des rayonnements d'amour.
. One coquette, quand elle connaît bien son
métier, a plus d'attrait dans -le geste et dans le langage que la jeune fille à sa première passion. Toute la sagesse de madame de Marbaix est peut-être une embuscade propre à m'attirer, que j'apercevrai trop tard, et dont je ne pourrai plus me tirer avec honneur aussitôt que mon amour aura acquis une certaine vitalité. Où est la vérité dans tout cela, el que faire pour n'être pas bafoué? Je D< suis jamais trouvé dans une semblable impasse. Le pire est que je l'aime! ete.
Après une bonne heure de en zigzags, et sans plus songer à son départ, il descendit au salon en se disant :
— Nous verrons bien!
Madame Leroy était revenue de < son amie et se trouvait av< fanls
quand Edouard vint l.s retrouver. S
mirée ne causa aucun. dilu-
tion, il s'était dit que peut-être uneexplicati(in avait eu Heu entre les époux, «-t il >oi tendait ;i «l.s visages froids ou triste
nt'U fut point ainsi. « M) causai! et on riait ;
on continua <!<• causer el de rire en l*entortillant dans Les filets de la a
tion. Quand il fut là d'un moment, ou parla de son départ, des relations à entretenir, de sa mère, que l'on voulait connaître et qui devait venir passer quelque temps à la campagne, aussitôt que les feuilles seraient sorties de leurs bourgeons. Beaux projets faits de tout cœur el qui embellissent l'avenir que Ton ignore î Ainsi se passe une moitié de l'existence pour la plupart des hommes : il y a sans doute un grand charme dans ces vœux que Ton forme et dans ces événements que Ton semble vouloir imposer au mystérieux futur. Notre esprit est dans une éternelle inquiétude à propos de ce fantôme qui n'existe point et qui est plus menaçant pour nous qu'un danger véritable. Nous semblons, en plantant des événements dans l'avenir de distance en distance, — comme les bornes d'étape en étape sur une route que l'on parcourt, — nous semblons ainsi vouloir nous accrocher a ce fantôme insaisissable que nous craignons et vers lequel tendent toutes nos curiosités.
— Ma mère sera heureuse de vous cou-
tu LE CAMÉLÉON.
naître, disait Edouard. Je vous ramènerai. C'est une femme de l'autre siècle, simple et confiante comme un enfant. 11 me serait doux de vous réunir tous chez mon fermier, au printemps. Je me trouverai ainsi au milieu des êtres qui me sont les plus chers. Je vous quitte avec moins de grets, parce que j'ai l'espoir de revenir bientôt. L'avenir est à nous.
— Voilà une parole bien hardie, dil M. de Marbaix. Qui sait ce qui serai
— Personne, sans doute, répondit DOtre héros, et c'est là uu des grands bienfaits du Créateur. Comment s'in il-on à des événements connus d'avance? où serait le plaisir de vivre, si Pou pouvait lire dans L'avenir comme dans un roman, jusqu'au tombeau, celte dern
laquelle es! écrit le mol fin) Cette i| rance de ce qui sera, que nous ;,\ en nous, prouve l'absurdité des pn tions el des prophéties antiques et modernes, i a seconde vue esl une création poétique et elle n'est admissible qu'ainsi comprise* i a i onversation une Fois sur ce eha.
pitre, notre héros oublia qu'il voulait étudier la physionomie et les paroles de M. et Mni" de Marbaix. La soirée se passa ainsi en causeries intimes qu'aucun nuage ii«' vint assombrir et qui effacèrent peu à peu le doute du cœur de notre héros. Il regardait Adeline coudre aux vêtements de l'ange qu'elle portait dans son sein, et, tout en discutant avec M. de Marbaix le pour et le contre du principe de vérité qui peut exister dans la science de l'avenir, il laissait errer ses regards avec une joie seèrète sur la figure sereine de la jeune femme.
Vers dix heures, chacun se retira chez soi. Notre héros dormit peu. On comprendra facilement ce qui le tint éveillé, uns que je cherche à débrouiller encore les fils nombreux enchevêtrés dans son cœur.
Le lendemain, le fermier du Vivier arriva en cabriolet. Edouard, quand il le vit s'arrêter à la porte de la maison, sentit gronder la colère dans son cœur et fut sur le point de feindre une rechute pour pouvoir demeurer quelques jours de plus.
1! eût voulu causer avec Adeline et chercher à approfondiras pensées de la jeune femme; mais il n'en eut plus l'occasion. Ne pouvant lui parler, il la questionnait du regard; il observait sa contenance; il scrutait son geste, sa démarche; il ne demandait- qu'un indice d'affection, un soupçon d'encouragement, pour s'attacher à ce nouvel espoir et sourire à son amour. Mais tout cela ne le conduisit à rien. Adeline était affable et gracieuse avec lui ; mais elle l'était aussi avec M, Legrand et sans que notre héros put établir la plus légère différence entre sa main avec lui et sa façon d'agir envers le fermier. C'est incroyable! se répétait-il sans cesse, je m'y perds !
Après le dîner, vers trois heores, M. h grand parla de partir pour le Vivier.
Au moment où le fermier Bnissail d
[trimer ce désir, Edouard regarda Adeline et crut lire dans ses yeux un regret fugitif.
— Elle m'eut aimé, >e dit-il; miifl
connais mon devoir d'honnête homme reparaîtrai plus ici, remportera
souvenir de sa résistance et la certitude qu'avec le temps pour auxiliaire, j'aurais pu triompher de cette belle vertu campagnarde.
Cette pensée le rasséréna. Il avait besoin de caresser certaine fibre très-sensible de son amour propre. A partir de ce moment, il fut sincère; ses adieux furent pleins d'eftusion et en harmonie avec ceux de ses hôtes. Notre caméléon, rentré pour un instant dans sa nature réelle, sentit en lui une tristesse vraie au moment de quitter nue maison où il avait essayé de mettre le désordre. C'eût été véritablement dommage de jeter la discorde au milieu de eette paix patriarcale, se disait-il. Je suis content de moi : en triomphant, j'eusse agi en criminel.
Il embrassa madame Leroy avec émotion et en lui disant : — Ma mère serait jalouse de savoir comme je vous respecte et vous vénère.
Il embrassa aussi Adeline, et non sans une assez vive commotion. 11 avait trop longtemps joué avec les armes de la passion et peut-être s'y était il légèrement
blessé. Il ne dit rien à madame de Marbaix, craignant sans doute que le son de sa voix ne le trahît; mais ses yeux forent plus éloquents que des paroles, et ils montrèrent une tristesse si vraie, qu'Adeline lui dit en le quittant et avec un abandon tout de sentiment:
— Souvenez-vous de nous !
Enfin, notre héros monta en voiture fermier fouetta le cheval, qui partit d'un trot rapide et en faisant résonner le sol sous ses larges pieds. Une demi-heure plus tard, le cabriolet faisait à la/ermesonentrée triomphale. Cécile et Thérèse, debout but le perron de l'escalier qui conduisait au vestibule de l'habitation, accueillirent Edouard comme reniant prodigue « t des baisers fraternels, si le jeune nomme n'avait été préoccupé des botes qu'il venait de quitter el n*avaii eu la tète encore pleine choses qui venaient de B'accomplir, — il eût sans doute remarqué l'émotion profonde qui pâlit les joues de Thé quand il vint l'embrasser. Quand Edouard fut entré, accompagné d mi< r, de
Gécileetde Joseph Marin, sonamoureux,—
qui arrivait de Chaiieroi au même moment où M. Legrand mettait pied à terre.—- The-
demeura quelques minutes encore appuyée au perron ; une singulière tristesse, mélangée de plaisir, se voyait dans ses regards, dans son sourire, dans toute sa personne. Quand elle rejoignit nos autres personnages, elle avait repris toute sa gaieté et son allure vive et gracieuse. Elle s rinpara de Joseph Marin et lutta de taquinerie avec lui, au grand détriment de Cécile, que ce jeu n'amusait guère.
Edouard, absorbé dans ses souvenirs, causait distraitement avec M. Legrand.
Joseph Marin le trouva fier et méprisant, et il le dit aux jeunes filles.
— Vous vous trompez, lui répondit Thérèse, il est très-affable avec tout le monde. S'il n'avait dans la tête quelque grande préoccupation, il ne serait pas aussi peu sociable que vous le voyez aujourd'hui.
— N'attaquez pas M. Edouard, dit Cécile à demi-voix; c'est l'ami de Thérèse et elle serait malade si vous en disiez du mal.
— Peut-on dire de pareilles balivernes?
reprit Thérèse en se levant. — Joseph, ajouta-t-elle, vous aurez là une bien sotte femme.
— Pas si sotte, puisqu'elle sera mienne, dit le jeune homme en riant.
— Voyez-vous le présomptueux! reprit Cécile en faisant une moue. Je ne suis pas encore madame Marin.
— Tant pis! fit l'amoureux.
— Ah ! c'est trop fort ! cria Cécile*
— Tant pis pour moi, ajouta Marin. V ne me donnez pas le temps de compl ma pensée.
— Ils sont heureux! pensait Ti écoutant ces enfantillafi
— M'aurait-elle aimé? se demanda Edouard en montant à sa chambre. I die m'avait aimé, combien de temps mon bonheur eût-il duré? Moins de temps doute que m« de l'avoir
puis donc du
\iiioiii- r>t bon qui finit mal !
1 1 il s'endormit sur cette ; lante.
Edouard se réinstalla donc à la ferme avec le même ordre que s'il eût dû y passer l'hiver. 11 reçut des lettres de ses amis et de sa mère, dans lesquelles on se plaignait de sa longue absence. Mais la pensée dos rues de Bruxelles, de leur mouvement, des personnages qu'il devait y rencontrer, des soirées el des bals auxquels il devait assister, de sa vie à reprendre enfin,
une vie de désœuvrement et de fatigues pleines d'ennui, l'effrayait, comme l'approche d'un danger. Ce n'est pas cependant que les conseils de madame de Marbaix eussent fait une profonde impression sur son esprit, ni qu'il songeât a réaliser quelque plan d'une existence moins vagabonde ; sans avoir oubli préceptes de ses hôtes, il commençait déjà à se rendormir dans sa pa n'avait pas la volonté de sortir de cette torpeur de son âme.
Plusieurs jours se passèrent ainsi, uniformes, sans incidents, sans joies, s;ms plaisirs. Edouard trottait comme pu Anglais atteint de spleen, sans trouver nulle part le repos ni la distraction. Peu à peu cependant, il sembla se dégourdir; et quoique le souvenir d' Adeline résistât à l'absence et qu'il sentit encore un grand vide dans son cœur, il recommença de
papillonner autour des jeunes tenu:
par nature plutôt que par goût, comme le ruisseau coule, — comme le nuage
avance, - comme l'oiseau (liante. Quand
il était seul, il sentait qu'il avait emporté
de lu maison de M. de Marbaix un malaise qui le tourmentait et que l'amabilité de ses nouveaux hôtes n'était point parvenue à chasser. Aussitôt qu'il rencontrait Cécile ou Thérèse, il reprenait ses refrains d'amour et ses grâces d'homme aimable. Comme il avait passé une moitié de sa vie a débiter ces jolis riens dont les femmes raffolent, il mettait dans ses discours, et sans qu'il s'en doutât, une vérité d'intonation et d'expression qui pouvait être dangereuse pour des cœurs jeunes. L'aînée des filles de M. Legrand fut ainsi en butte à des attaques nombreuses, et son cœur s'y fondit sans qu'elle s'en aperçût d'abord. Elle commença par rire de ce qu'elle nommait les folies de M. Edouard; puis elle y prêta plus d'attention, cl enfin les écouta avec une émotion qui pouvait lui devenir fatale.
Quand Thérèse comprit que ce jeu avait de l'attrait pour son cœur, elle ressentit un grand effroi. Nous l'avons dit déjà, la jeune fermière s'était souvent étonnée des tergiversations du caractère de notre héros; ses principes et sa conduite, presque tou-
jours en opposition avec eux-mêi:
l'avaient pour ainsi dire forcée à songer à lui. Elle ne se rendait pas bien compte de ce qui pouvait se passer dans l'esprit du jeune homme, et, en voulant en découvrir toutes les singularités, elle s'habitua à \ réfléchir sans cesse. Elle était ainsi sur la pente d'un sentiment d'autant plus inoffensif dès l'abord, qu'il germait sournoisement et s'insinuait sans bruit dans une âme jeune, ouverte à toutes sations.
Thérèse, quoique ayant vingt-trois n'avait jamais aimé. Elle se trouvait coin me isolée au milieu de paysans simples qu estimait, mais pour lesquels il était impos sible qu'elle eût de l'amour. Les till. nos fermiers forment une i part,
qui touche à la société villa ar le
travail et a la sociét.'- bourgeoise par Pédu cation. Aussi, la plupart (rentre elles finissent par aller habiter quelque ville de province, dont les maris leur viennent, attirés plus par la dot que par i<- sentiment I rèse avait découvert cette délicate au chea quelques j< > is qui se
sentirent et furent poliment éconduits.
Joseph Marin avait été du nombre de ces derniers; mais comme Thérèse, au premier mot qu'il avait prononcé sur ses espérances, lui avait immédiatement fermé la bouche avec un argument irrésistible, le jeune citadin s'était rabattu sur la sœur cadette, dont peut-être l'inexpérience avait été une des causes de sa réponse affirmative.
Ainsi Edouard, en semant dans le cœur vierge de la jeune fille la graine de sa galanterie, devait y faire naître ces désirs vagues qui sont les premières aspirations vers l'amour. Il avait une éloquence brillante et eût rendu des points à bien des donJuans sur ce sujet intarissable, si vieux el toujours si neuf. A force de l'entendre, Thérèse l'écouta donc avec plaisir et malgré sa raison qui lui criait: Prends garde ! tu le connais; tout cela est faux !
Ce qui prouve qu'Edouard n'avait point
oublié madame de Marbaix, c'est qu'il ne
ivùt pas plus tôt de l'impression qu'il
faisait sur le cœur de Thérèse. Tout en
lui parlant avec feu, son esprit se repor-
2ÔG LE CAMÉLÉON.
tait, malgré lui, vers Adeline; ses souvenirs lui revenaient en foule. Il aimait à se retrouver en pensée sous le berceau de chèvrefeuille, ou, mieux encore, dans le salon où madame deMarbaix s'était laissé embrasser. Il regrettait ces moments de bonheur fugitif, plus peut être que s'ils eussent été plus complets. Les par qu'il adressait à Thérèse, il lés débitait avec le visage d'Adeline devant les yeux ; il devaitdonc, de cette manière, s'aveuj lui-môme, et c'est ce qui arriva.
Cette nouvelle distraction ne l'empêchait pas de s'ennuyer. Sans le souvenir de madame de Marbaix, il eût sans doute poursuivi la nouvelle édition de son éternel mensonge avec plus d'acharnement, et
la vie lui eût paru moins monotone.
quand, après de longues causeries avec Thérèse, il se retrouvait seul- ou entouré .le toute la famille — il recomm< déclamations pleines d'amertume.
Il se mit à parler contre l'existi la même pale ironie qu'il mettait à nier la constance en amour et la vertu femmes. U fallait un thème philosophique
à son ennui, et il abusait des sophismes 1rs plus extravagants pour pouvoir remuer sa bile. Assis autour du foyer, M. Legrand, ses filles et notre héros discutaient sérieusemçpt les raisons que l'homme a de vivre ou de ne pas vivre. Thérèse écoutait Edouard, et, tout en réfutant certaines de ses idées, admirait son audace et la couleur entraînante qu'il mettait dans ses discours. Le fermier, avec sa verve campagnarde , débrouillait les problèmes posés par Edouard et les résolvait d'une façon simple et logique qui démontait souvent notre héros.
Enfin, ce sujet s'étant épuisé, Edouard, ne trouvant sans doute guère de charme dans ses entretiens distraits avec Thérèse, lit ses préparatifs de départ.
Quand il prit cette nouvelle détermination, huit ou dix jours s'étaient écoulés depuis son retour à la ferme; il se trouvait assis dans le salon de M. Legrand en compagnie de Thérèse.
Il lisait, mais son esprit vagabondait; il posa son livre à côté de lui et leva les yeux. 11 rencontra sous son regard le
visage de Thérèse, assise de l'autre du foyer. Les yeux de la jeune fermière semblaient observer son hôte depuis long temps déjà, car elle rougit quand elle vit qu'Edouard la regardait, et elle baissa la tète trop vivement pour n'avoir pas été surprise. Un sourire déplissa les lèvres de notre héros, à la vue de rembarras qui se lisait sur le visage de la jeune fille.
— Je suis un sot, n'es-ce pas, Théi dit-il.
— Pourquoi donc cela ? demanda celle-ci.
— Parce que je suis là occupé à lire un roman, qui ressemble à tous les romans du inonde, en ce sens qu'il ne parle que de passions sublimes et de vertus cèles!
— au lieu de m'occuper de la charmante réalité qui me tient compagnie. Savez-ï à qui vous ressemblez en ce mon- Tlién
— A une paysanne endimand
m. Edouard, à la paysanne de dimanche et à celle de dimanche prochain.
— Vous, un»* paysanne! reprit Edouard Voilà une modesti<
blc fort à de l'hypocrisie. Les paysannes, Thérèse, n'ont ni distinction dans les luîmes, ni délicatesse dans l'esprit. Ce sont des femmes à l'état naturel , point perfectionnées par l'art, que certains poètes se plaisent à grandir dans leurs moments de fièvre, mais qui n'ont en partage aucun des sentiments que l'on nomme humains — l'amour maternel excepté, peut-être, — et encore!
— Vous ne savez ce que vous dites, répliqua Thérèse avec feu ; vous êtes plus faux dans vos appréciations que les poètes dont vous parlez. En connaissez-vous, seulement, des paysannes?
— Dieu m'en garde! dit notre héros. Je ne tiens nullement à étudier cette espèce d'être, moitié raisonnable, moitié animal, qui tient beaucoup trop au côté matériel de la création.
— Voilà, dit Thérèse avec tristesse, des pensées que je n'aime pas à vous entendre exprimer : elles me font mal.
— Je garderai donc le silence sur les paysannes, reprit Edouard. Si vous en.
étiez une, ou plutôt si elles étaient toutes
comme vous, mes appréciations seraient tout autres. Vous êtes, en effet, une villageoise peu commune, ma chère Thérèse.
Pendant la semaine, on vous voit trottant dans les écuries, souvent des sabots aux pieds, aidant les domestiques, soignant les bestiaux comme une fille des patriarches de la Bible. Puis, quand vient le dimanche, vous vous métamorphosez complètement. Vous vous montrez gracieuse et élégante, sans afficher de toilette luxue vous changez de physionomie sans que celle-ci perde la bonté qui j est comme incrustée; il semble qu'en vous dépouillant des vêtements de la fermière, vous éloigniez aussi les éléments vulgaires qui entourent votre esprit sans y pénétrer Jamais. Kn vérité...
Thérèse interrompit le discours du
jeune nomme.
— a qui donc resserablais-Je tantôt? lui
dit elle en riant.
— Vous n'aimez, reprit Edouard, en»
tendre devérités agréables que quand elles s'adressent Si d'autres qu'a vous. Tout fa l'heure, lorsque j'ai levé la tête, vous -
I »liez être, assise au coin du foyer et souriante, l'image la plus vraie de l'hospitalité
— De l'hospitalité villageoise, dit Thérèse.
— Oui, répondit le jeune homme. Je ne sache pas que la véritable hospitalité ait jamais habité chez d'autres peuples que les peuples primitifs, et les paysans sont ceux qui s'en rapprochent le plus.
— Les paysans ont donc du bon , M. Edouard, dit Thérèse avec une Légère ironie. Mais vous dites du bien du village parce que vous y êtes; quand vous ne nous verrez plus, vous vous moquerez de notre air gauche et de notre pauvre esprit.
— Vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites, Thérèse. Certainement, la première fois que vous entrerez dans un salon aristocratique, vous y serez un peu dépaysée; mais vous n'y ferez jamais une gaucherie.
— J'aurai soin de ne pas m'y présenter, dit Thérèse.
— Vous pourriez y être forcée par votre position ou quelque circonstance, reprit
Edouard. Quant à votre esprit, je n'en dirai qu'un mot : — Vous n'en avez pas, si l'esprit consiste exclusivement dans les saillies marivaudées qui semblent aujourd'hui s'introduire dans notre langage, et qui nous viennent de France. Mais si l'esprit est le parfum de la raison, le rayon filtré dans un cœur pur et qui s'échappe par deux beaux yeux, l'essence, enfin, du langage naturel, vous en avez beaucoup et du meilleur.
Ces louanges firent monter au front de Thérèse les tons roses de la confiai mais elle ne baissa pas les yeux et ; défendit point à la façon des pré<
— Je voudrais être comme vous i répondit elle; et si vous DM msi, je vous en remercie. Si vous deviez n longtemps avec nous, je tâcherais de \ montrer mes mauvaises qualités, afin de ne pas vous donner une (a
mon caractère. Hais comme vous d pas destiné à vivre a j'aime autant que vous emportiei de moi la meilleure opinion.
— En î qui vous dit, Thérèse, qim j.
voudrai pas un jour m'établir à la cam pagne. Voilà deux mois que j'y suis, et je ne m'y ennuie pas. J'y serais heureux avec un amour au cœur. On s'attache aux lieux où l'on aime. Une société plus ou moins raffinée n'est pas toujours un élément de bonheur. Je suis quelque peu blasé des caractères façonnés par la civilisation, et je trouve une incroyable vitalité du cœur dans votre simplicité et la sincérité des paroles que l'on prononce autour de moi. J'envie l'avenir de l'homme que vous épouserez, et si je ne craignais que vous ne voulussiez pas de moi...
Edouard hésita un moment. Thérèse écoutait, avec un voile d'inquiétude sur le visage.
— Si je vous aimais et que je voulusse vous épouser! dit, enfin, le jeune homme.
— M'épouser! s'écria Thérèse.
— Oui, reprit Edouard. Pourquoi non?
Thérèse ne répondit rien d'abord. Notre
héros vil son visage pâlir et ses mains trembler, et sa voix était altérée quand elle dit:
— Vous avez une singulière façon de
2i4 LE CAMÉLÉON.
plaisanter; vous savez bien que le mol mariage trouble toujours une jeune fille. Puis, levant la tête, elle regarda Edouard en souriant.
— Qu'elle est jolie ainsi ! pensa le jeune homme. Qu'est-ce donc que cette chasteté de regard, ce maintien pudique, ce sourire, doux et sincère comme celui d'un enfant, si ce ne sont les rayonnements d'une àme vertueuse? Thérèse, ajouta-t-il à voix haute, il ne me serait donc pas possible de vous faire croire que j<* tous aime? Quelle singulière fille vous Ignorez-vous que vous êtes belle? El ne connaissez-vous poinl votre àmeî Qu'j aurait-il d'étrange à ce que je voulusse sérieusement abandonner les plaisirs d'un monde qui n'esl pas le vôtre, pour entrer dans celui où vous \ï\.
— il est trop tard pour prendra une pareille détermination, répondit la jeune fille. Quand vous croirez m'ainx ; .
la nouveauté qui VOUS plaira dans un semblant de passion pour une paysanne.
Mais celle-ci, si elle a du bon sei refusera net.
— Croyez-vous? lit Edouard incrédule.
— J'en suis certaine, répondit Thérèse.
Vous n'avez pas de constance, et puis vous
gâté : vous n'êtes plus l'homme que la nature avait fait de vous. Il me semble que la réflexion, chez vous, combat plutôt un bon sentiment qu'elle ne l'aide à se produire. Vous avez des défiances qui vous rendent mauvais. Vous tombez dans des accès de méchantes pensées, et alors ceux qui vous aiment sentent contre vous un mécontentement qui leur t'ait beaucoup de mal. Edouard ne dit rien et se mit à songer.
— Je vous ai fâché, dit la jeune fille d'un air triste.
— Non, répondit Edouard. Madame de Marbaix me parlait comme vous. Votre àme est la sœur de la sienne, une âme pleine de sérénité et d'aimable franchise.
— C'est vous qui êtes trop aimable, reprit Thérèse; mais pensez donc comme vous parlez légèrement de choses sérieuses. Vous disiez : —Je pourrais vous épouser.
— Eh bien, Thérèse?
—Eh bien, mettez de côté l'impossibilité d'une semblable chose, et faites-en un
jeu, le mal n'en sera pas moins grand. Les jeux qui ont des apparences rieuses peuvent tromper de pauvreprits comme les nôtres. Nous entendons rarement parler le langage de l'amour comme vous le laites. Vous avez une intelligence sans doute plus élevée ou mieux cultivée que celle des autres, qui fait que l'on aime à vous entendre et que Ton peut vous croire.
— Vraiment! fit Edouard intérieurement Hatté de ces simples louaiu
— Depuis votre retour, continua la jeune fille dont la voix tremblai! et qu'âne singulière émotion faisait rougir pendant cet entretien, — savez-vous à quoi ?OU8 avez passé VOlre temps?
— Mais à me laisser endormir pat sensément dans un bonheur facile que
vous semliliez évoquer pour moi.
— Pour vous distraire, reprit Tin'" vous m'avez lait la COUT eoinme à une belle dame de Bruxelles. loue
bien que f avais raison de vous gronder.
Edouard , en ce moment , s'aperçut du trouble de la jeune tin»'. Quoiqu'elle sourît
en parlant, une teinte d'amertume et de tristesse assombrissait son iront. Quand elle eut Uni de parler, elle baissa les yeux, el Edouard put à son aise admirer ses traits et l'ensemble de sa pure beauté. Thérèse était petite, souple, nerveuse. Sa ehevelure brune encadrait un visage pâle, un peu maigre, au milieu duquel brillaient deux grands yeux noirs. Elle avait une physionomie sympathique et passionnée, peu rustique, et qui semblait, par son expression même, appartenir à une des castes privilégiées de la société.
Elle demeura silencieuse et perdue dans (1rs pensées profondes. Les deux mains appuyées sur ses genoux, comme une statue égyptienne, elle avait dans cette pose simple, dans la manière dont sa jolie tète >e penchait sur sa poitrine, quelque chose de digne et d'éloquent qui lit battre le cœur du désœuvré.
— Oh! Thérèse, dit-il en lui prenant la main, Thérèse, si vous m aimiez!
La jeune fille se leva tout effarouchée, sans cependant cherchera retirer sa main emprisonnée dans celles d'Edouard. Un<
lutte semblait se livrer dans son cœur, lutte solennelle peut-être, qui la lit pâlir et rougir alternativement, au profond étonnement de notre héros. Il allait reprendre la conversation interrompue si brusquement, quand la voix sonore du fermier se fit entendre sous les fenêtres du salon où se trouvaient les deux jeunes gens.
— Mon pure ! cria Thérèse en dégageant sa main.
Et, sans regarder Edouard, elle s'enfuit éperdue.
— Tout ceci est bien singulier, pensa notre héros. Voilà une énigme dont Je veux avoir le mot.
Au même instant, M. Legrand et Cécile entrèrent au salon.
— Qu'a donc Thérèse pour courir de eeite façon? dit le fermier. Klle v;i comme un lièvre poursuivi par les chiens; elle a failli nie renverser dans le vestibule.
— Peut-être avait-elle oublié le rôti, ajouta Cécile; ne trouvez-vous pis qu'il tente le brûlé?
— Ce sera cela, répondit noire bérOf songeant ;i tout antre chose.
Edouard sortit, et fut se promener dans la prairie, derrière la ferme, l'esprit dans une certaine agitation. La bonne opinion qu'il avait de lui-même l'encourageait a poursuivre la conquête d'un nouvel amour.
— Ce n'est pas tant son affection qui mitonnerait, se disait-il, que l'oubli de sa fierté native : si son père n'était pas arrivé, qui sait où cette conversation brû-
lante en tut venue? Quand je tenais sa main dans les miennes, elle me semblait toute prête à un aveu, dont la pensée rougissait son front et humectait ses beaux yeux. Me voici maintenant dans une position singulière, si je suis aimé connu»' tout me le fait croire. Quel rôle jouerai-je ! Il y a un an, la question eût été vite résolue. Aujourd'hui, soit faiblesse, soit satiété, je manquerai de décision. Si nuidame de Marfoaii était ici, elle me donnerait un conseil. Il me plairait assez de faire en cette occurrence ce que ferait à ma place un homme vertueux en amour.
Mais que ferait cet homme vertueui puis, ne serài-je pas la dupe de cette vertu tardive , qui me viendrait comme le remords vient au cœur di criminel qui sent la mort approcher 1 Peut-être aussi me trompé-je el l'émotion de Thé-
venait elle d'une tOUt autre «
que cetledont mon esprit s'entretient
tant de complaisance. Si tout cela n'était qu'un jeu pour répondl ^ra-
tions d'homme <»i>it ': Les femmes sont si bonnes comédiennes! Sa main tremblait
cependant — et il doit être difficile d'amener sur les joues ce feu pudique qui embellissait la jeune fille. Je veux en avoir le cœur net, dussé-je mentir pour connaître la vérité.
Tout en songeant ainsi , Edouard se promenait de long en large près des murailles de la ferme, sur laquelle le pâle soleil de la fin de novembre glissait ses rayons filtrés dans une atmosphère brumeuse.
—J'irai à elle, continua le jeune homme, et j'exprimerai de son cœur ses plus secrètes pensées. Avec un peu d'adresse, je pourrai faire du résultat de mes essais diplomatiques une chose sérieuse ou plaisante, selon mes désirs. De toute façon, je veux sortir du mystère ou m'entraîne la curiosité, — avec l'estime des autres et de moi-nirmc.
Quand il eut ainsi arrêté le programme de ses faits et gestes, il fut s'asseoir sur un banc adossé à la muraille de la ferme, et placé au-dessous des deux fenêtres de la chambre de M. Legrand. Il demeura là quelque temps, absorbé dans ses rêves et
ses plans égoïstes, et retournant dans son esprit la même pensée de mille façons différentes. 11 en vint même à se dire trèssérieusement :
— Mais pourquoi ne l'épouserais -je pas? Qu'y aurait-il dans cette action de répréhensible ou de ridicule? Qui sait si ma mère n'en serait pas très-heureuse.' Thérèse est belle et a reçu de l'éducation; de plus, il y a dans son caractère une grandeur native qui , développée par l'adoption de mœurs plus délicates, en ferait peut être une femme remarquable.
N'est-elle pas l'Adeline rustique que j'ai sincèrement désiré rencontrer?
En partant de ce principe, il entra dans des plans nouveaux auxquels il ruinait et dont les détails, longuement créés par son inclination, étaient comme un labyrinthe attrayant où il s'égarait à plaisir. Tout à coup, une pensée nouvelle surgit dans son cerveau.
— Je suis riche, se «lit-il.
A cette parole défila devant lui le corlégedee hypocrisies qu'un oœur int.'i peut employée pour arriver au bul d<
LE CAMELEON. VI
désirs. Il vit dans Yaction de Thérèse un truc ingénieux qui devait l'envelopper rapidement dans des filets invisibles où il se débattrait vainement, comme la mouche entre les rets délicats d'une toile d'araignée.
— Voilà, continua-t-il pour finir son monologue, à quoi est en butte un homme qui a trente mille francs de rente.
En pensant ainsi, il haussa les épaules, et allait se lever, quand son nom prononcé tout près de lui le retint sur son banc.
— Avant tout , papa , disait la voix qu'Edouard reconnut pour être celle de Thérèse, assurez-vous que M. Edouard n'est pas à sa chambre.
— Je l'ai vu sortir de la ferme ; il doit être à se promener au jardin, répondit II. Legrand. Dépêche-toi de parler; ta figure m'inquiète; on ne pleure pas pour rien, et tu n'as pas d'ordinaire les yeux rouges. Je veux tout savoir, entends-tu bien.
— QuTest ceci? se demanda notre héros.
Un secret que je ne peux connaître. Thérèse a pleuré. Je suis sur la piste de la
vérité, et je serai indiscret, j'y suis trop intéressé. Pourvu qu'ils n'aillent pas termer les fenêtres !
— Papa, dit Thérèse avec une certaine solennité, dites-moi d'abord, et sans que la crainte de me faire de la peine vous arrête, si vous avez eu a vous plaindre très-sérieusement de moi depuis que fal Page de raison.
— Quelle question! lit le fermier. Tu sais bien que non; je n'ai jamais eu besoin d'indulgence à ton égara. Le seul défaut que je te connaisse es! cette
de plaisanter qui met tant de gaieté dans ma maison. Je ne veux pas que tu te liges de ce vice-là, entends-tu bien.
— Je suis bien heureuse de vous entendre parler ainsi, reprit la jeune lille; Cela me met à l'aise pour VOUS l'aiiv l'aveu d'une foute que j'ai eoniin
— Tu as commis une (bttte, toi? dit
M. Legrand en riant, mais avec an peu d'inquiétude. Qu'es! ce que cela pool bien être? Tu vas me conter quelque gaudriole. Prmds garde; si tu te moqe «, je
te corrigerai de la bonne (bçon.
— Ai-je l'air de vouloir me moquer de vous, papa? demanda Thérèse avec iris*
— Eh! non, mille diables! s'écria le fermier. Je ne reconnais plus ton visage. Voyons, dis ce que tu as à dire, et finissons-en.
— Il faut, reprit la jeune fermière avec précipitation et comme pour échapper à la première partie de son aveu, toujours difficile à faire, — il faut que M. Edouard quitte la maison.
Edouard attendit quelque temps une réponse à cette injonction formelle. Le fermier était sans doute trop étonné pour entrer immédiatement avec sang- froid dans le problème que sa fille lui posait ainsi brusquement Edouard , aussi stupéfait (pie son fermier, écoutait avec la plus grande attention. Enfin, ce dernier reprit la parole :
— Allons, dit-il, je ne pouvais m'attendre à rien de raisonnable. Ce n'était pas la peine de me déranger pour avancer une pareille sottise.
— Écoutez-moi, papa, dit Thérèse, et
regardez-moi. Ce que je vous ai dit n'est nullement plaisant. J'ai pleuré tout à l'heure, et les larmes de joie ne laissent pas sur le visage les traces que vous v< sur le mien.
— Et tu dis que M. Edouard doit partir? demanda M. Legrand.
— Oui, papa, il doit nous quitter de suite.
— Explique-toi plus clairement, al Thérèse; je commence à croire que ce n'est pas le moment de rire
Un bruit de chaises qu'on remuai' fit entendre, et, après un court sil. : Thérèse reprit d'une voix basse et altérée :
— M. Edouard doit partir, parce qui présence ici sera cause d'un grand malheur avant peu.
— D'un grand malheurl tit le fermier comme un écho.
— Oui, papa, «i <•<• malheur Iran
toute la famille en s'ahattant sur moi Ne me compri'iiez-voiis paa
— Je n'ose, répliqua le fermier en levant r\ en marchant par la chambre i
LE CAMÉI.ËO.N. 257
vivacité. Cela est-il bien possible, mon Dion?
— Pardonnez-moi, dit Thérèse en pleurant. Que puis-je y faire? Je l'aime!
— Par les cinq cent mille diables de l'enfer! hurla M. Legrand.
— Ne vous mettez pas en colère, reprit Thérèse ; ce n'est pas ainsi que vous viendrez à mon aide. J'ai dans votre raison une confiance sans bornes, papa ; voulezvous faire en sorte que je m'en repente? Si je suis coupable, qui faut-il accuser, de moi qui ai manqué de défiance, ou de lui qui a manqué de caractère?
— Je le chasserai avec mépris, dit le fermier. C'est un misérable!
— Non , continua Thérèse , c'est un homme faible qui a passé sa vie à chercher les moyens de plaire aux femmes. Il est si habitué maintenant à parler d'amour, qu'il le fait sans le savoir. Je ne puis donc lui en vouloir.
— Et tu l'as écouté, Thérèse, toi !
— Oui, papa, je l'ai écouté, et je l'aimerai éperdument s'il ne part pas. Ne cherche/ pas à comprendre ce que je ne corn-
prends pas moi-même. Si l'on m'avait dit, il y a deux mois, ce qui nf arrive aujourd'hui, j'aurais ri au nez du prophète. Mais cela est, et je viens vous te dire pour que vous m'aidiez de vos conseils. Qui m'en donnera, si ce n'est v. Où chercherai je un ami plus sincère que vous? Où puis-jeme réfugier, si ce nVst dans vos bras?
Un long silence se fit après ces paroles, et Edouard n'entendit plus que par intervalles les soupirs douloureux de Thél qui Continuai! à pleurer , et le pas de M. Legrand qui s'élait remis à arpenter la chambre.
L'aveu de cet amour, fuit de cette ma-
uièiv, bouleversa encore une fou tous les raisonnements de notre héros, r.n entendant pleurer Thérèse, il se méprisait <-i se donnai! des noms odieux.
— Oui, je >iiis un làelie, disait-il, un
lâche el un sot. le ne vaux pas la & que j'achèterais pour me pendre, si mon fermier me cassai! les reins, je mourrais sans plainte, car Je l'ai mérité de vingt façons différentes. Pauvre pile ! I
LE CAMÉLÉON. 2.'i9
qui, il B'y a qu'un instant, l'accusais de son- .i nia fortune! Que faire maintenant?
Les mêmes paroles retentirent au-dessus de la tète du jeune homme.
— Que l'aire maintenant? que faire? disait le fermier avec douleur. Si j'en croyais mon indignation!... mais je ne peux!...
Malheureuse enfant, ne pouviez-vousvous apercevoir plus tôt de ce qui se passait dans votre cœur et partir vous-même?
— Je partirai, répondit Thérèse en se levant et avec un certain enthousiasme.
Merci, papa. Cette idée m'était peut-être déjà venue, mais trop vague pour que je la comprenne. Je partirai; et quand il aura quitté la ferme, je reviendrai vivre avec vous pour ne plus vous abandonner jamais.
En disant ces mots, Thérèse se jeta dans les bras de son père et y pleura abondamment.
— Tu as le cœur grand, ma fille, dit M. Legrand violemment ému. Je te reconnais maintenant. — Tu partiras donc. — Cependant, s'il voulait t'aimer sincèrement et féponser, partirais-tu encore?
Edouard n'entendit pas la réponse de la jeune fille. 11 se leva, bouleversé par les révélations de Thérèse, et s'achemina vers sa chambre en se disant :
— Non, tu ne partiras pas, Thérèse, et tu ne partiras pas, parce que mon cœur te retiendra. Où trouverai -je encore un amour comme le tien? Mon bonheur est ici et non ailleurs.