CHAPITRE II
l' ARMEMENT JUSQU'AU I*' JANVIER 1871
L'armement des mobilisés de Conlie ne s'améliora guère après le départ de M. de Kératry. Sous Tinfluence de ses énergiques. réclamations, le camp reçut encore quelques convois d'armes dans les jours qui suivirent le 24 novembre : du Havre, 2,980 carabines Spencer; 2,724- de Brest; de la Rochelle, 2,000 carabines Joslyn; de divers lieux, diverses quantités de fusils à percussion de modèles variés. A quel point ces envois d'armes étaient insuffisants en nombre et en qualité, le rapport du général Haca nous l'apprend :
« Toutes les troupes détachées au camp d'Ivré, tt dit-il, sont armées, quoique d'une manière fort a irrégulière. Quant à celles du camp dç Conlie, a elles n'ont d^ armes que pour un tiers environ de a leur effectif. Une partie de ces armes est par sa a nature impropre au service de l'infanterie, et tt presque toutes le sont par leur qualité et leur état a d'entretien. Celui-ci serait d'ailleurs impossible ttà assurer, puisque non-seulement les maîtres tt armuriers et les ouvriers d'art font défaut, mais
tt même les nécessaires d'armes et les accessoires tt manquent absolument ' . »
Les deux tiers des mobilisés sans armes et un tiers avec des armes impropres au service, telle est la situation le 5 décembre.
Le 16, elle n'a pas changé : M. de Freycinet fait part à M. Gambetta a du mécontentement qu'éproutt vent les hommes de Conlie à être maintenus sur biplace sans être armés « , et M. Gambetta avoue, le lendemain, à M. de Freycinet « que Vahsence ft d'armes décourage ces 40,000 hommes *. »
On n'essaya de remédier à cette insuffisance numérique d'armes qu'au moment où Ton prétendit donner aux mobilisés bretons un armement général et uniforme avec les fusils Springfield du navire FEriéj substitués à toutes les armes de formes et de systèmes divers, dont jusqu'alors on ne leur avait, pour ainsi dire, montré que des échantillons. Mais c'est seulement dans les derniers jours de décembre, ou plutôt dans les premiers de janvier, que les fusils de VErié parvinrent aux mains des Bretons. Us constituent la dernière phase de leur armement, qui sera examinée à son tour. Ce que nous voulons en ce moment, c'est préciser par des chiflres la situation, nettement accusée d'ailleurs par MM. Gambetta, Haca, Freycinet, et qui, comme on vient de le dire, se prolongea jusqu'à la fin de 1870.
1 Voir Annexes , p. 219-220.
2 Voir cMessus, p. 9i et 94.
Nous ne nous flattons pas de pouvoir atteindre une entière exactitude. Le document principal, le Registre des armes de la direction d'artillerie de rarmée de Bretagne, s'est perdu dans la débâcle du Mans. Les pièces et les renseignements que nous avons pu recueillir, bien qu'émanant de sources officielles, sont pour la plupart peu explicites et même, sur quelques points de détail, un peu diver^ gents. Le tabjeau général des distributions d'armes, dressé depuis la guerre par M. le colonel JuUien à l'aide de notes et de pièces restées entre ses mains, et par lui communiqué à la Commission , n'est même pas absolument à l'abri de cet inconvénient. C'est lui toutefois que nous suivrons, parce qu'il offre seul un ensemble assez complet et assez autorisé ' .
Au point de vue qui nous occupe, il contient quelques éléments d'erreur, qu'il importe de signaler. Ainsi (M. JuUien a eu soin de nous en avertir) il s'y trouve uii certain nombre de ce mouvements d'armes » , c'est-à-dire certaines quantités d'armes qui passent par plusieurs mains tour à tour, et produisent nécessairement un nombre égal de doubles emplois, impossibles à discerner d'après la construction du tableau. Dans ce tableau on a aussi compris les distributions d'armes faites à Conlie , non-seulement aux mobilisés bretons , mais encore à d'autres troupes, ligne, mobiles, francstireurs, etc. Ce qui, si l'on n'y prenait garde, induirait en de singulières méprises. Ainsi l'on voit,
^ Voir ce tableau aux Annexes , p. 148.
au bas d'une colonne , 5,339 cbassepots distribués à Conlie; on croit tout naturellement que c'est Tarmée de Bretagne qui les a eus; maïs quand on rechercbe les noms des parties prenantes, on s'aperçoit que sa part y a été bien petite, guère plus d'un dixième, 560.
On trouve enfin portés à ce tableau pour un gros chiffre les springfields de VÉriéj qui se rattachent, comme on l'a dit, à une autre phase de l'armement, et font ici nécessairement double emploi , puisque les troupes qui recevaient ces fusils devaient déposer leur armement antérieur.
Prenant pour point de départ le chiffre total des armes distribuées à Conlie d'après le tableau de M. Jullien, soit 41,915, nous en déduirons d'abord 389 revolvers, qui ne sont pas armes d'infanterie et qui ne furent pas distribués à des mobilisés , — puis 9,657 springfields provenant de YÉrié, et que nous retrouverons ailleurs , — enfin 8,755 armes diverses données à Conlie à des troupes autres que les bataillons mobilisés : en tout, 18,801 à retrancher de 41,915, dont la différence, 23,114, exprime le nombre total d'armes distribuées aux mobilisés bretons. Ces armes, distinguées par espèces, se répartissent ainsi :
Armes se chargeant par la culasse.
Chassepots 560
Roberts^ i.365
Remingtons 2.677 ) 17.949
Sniders 2.024
Spencers (carabines) 11.323
Armes se chargeant par la bouche.
Enfields.. . 1.318 )
Fusils à percussion 3.847 j ^'^^^
Total égal 23.114
Mais ce que nous recherchons maintenant» ce sont les armes données aux mobilisés bretons , restés ou venus au camp de Conlie depuis le départ de la division de marche pour Ivré-rÉvéque (24 novembre 1870). Il nous faut donc distinguer, dans les quantités ci-dessus, la part de cette division et celle des autres mobilisés. Or, d'après le tableau du colonel JuUien, voici ce que reçurent, du 20 au 24f novembre, les bataillons qui allèrent à Ivre :
Remingtons t. 788 \
Sniders 2.024 8.108
Spencers (carabines) 4.296 )
Dans ce total de 23,114 armes données à Tarmée de Bretagne, la part des mobilisés d*Ivré étant de
1 II existe, assure-t-on, ou il a existé des fusils Roberts de plusieurs sortes , les uns se chargeant par la bouche , les autres par la culasse ; d'après certains témoignages , les roberts venus à Conlie se seraient chargés par la bouche ; dans le doute , toutefois^ je les range parmi les armes du système perfectionné. Au fond , cela importe peu , car les mobilisés de Conlie n'ayant jamais reçu de cartouches correspondantes, ces fusils — quel qu'en fût le genre — ne leur pouvaient être d'aucun usage.
8,108, celle des mobilisés de Conlie reste fixée h 15,006, qui se répartissent comme sait :
Armes se chargeant par la culasse,
Ghàssepots 560 j
Roberts 1.365 y ^ „.-
RemingtoDs 889 l
Spencers (carabines) 7.027 /
Armes se chargeant par la bouche.
Enfieds 1.318 )
Fusils à percussion 3.847 5 ^'^^^
Total égal 15.006
Pour ces 15,000 armes , combien d'bommes dans les bataillons mobilisés de Conlie ? car ici , c'est cet élément , dégagé de tout autre , que nous considérons uniquement.
Le 12 décembre^ jour où la population du camp atteignit son maximum , Conlie contenait 52 bataillons de mobilisés bretons , comptant ensemble 4-4,389 soldats et 1,305 officiers.
Sans nous arrêter à l'observation que nous avons faite plus baut relativement aux mouvements d'armes et aux doubles emplois, prenant les chifires comme ils sont dans le tableau du colonel JuIIien , nous avons donc 15,006 soldats armés et 29,383 non armés (ensemble 4?4, 389), c'est-à-dire, comme le disait le rapport du général Haca , les deux tiers sans arme d'aucune sorte, un tiers seulement avec armes. Et encore, avec quelles armes?
Les plus nombreuses sont les carabines Spencer, (7,027), puis les fusils à percussion (3,847), qui
forment ensemble plus des deux tiers du total (10,874;). Qu'était-ce que ces fusils à percussion? Un colonel des mobilisés va nous l'apprendre.
tt Mes deux bataillons , dit-il , avaient été , à leur tt arrivée au camp , armés d'anciens fusils à perçustt sion , pour la plupart hors d'état de servir ou a même Xêtrè réparés d'une manière utile , et cera tains bataillons , voisins des miens , n'avaient tt même pas de fusils ; il est vrai qu'il n'y en avait a pas dans les magasins du camp. Un de ces batailtt Ions , coftimandé de grand'garde , partait un jour tt armé de ses bâtons de tente ; je lui prêtai mille tt fusils — pour sauver les apparences, car il n'y avait tt point de cartouches ', et d'ailleurs eUes eussent été a inutiles j vu Vétat des armes *. »
Quant aux spencers, il faut distinguer le fusil et la carabine. Le fusil Spencer, à canon long et à baïonnette , est une arme d'infanterie ; on en a beaucoup promis à l'armée de Bretagne *, elle n'en a jamais eu. On lui a donné seulement lia 12,000 carabines Spencer. Cette caral>ïne, canon court, sans baïonnette , est un vrai mousqueton de cavalerie ; elle a d'ailleurs une très-longue portée (8 à 900 mètres) et dans la crosse un tube contenant sept cartouches, de façon à pouvoir tirer huit coups de suite sans charger. Au reste, d'un entretien et d'un maniement si délicat, que le soldat, au lieu de
1 Voir Annexes,^. 136.
? Voir çi-dessus, p.* 23, 25 et 29.
poser la crosse sur le sol , doit aroir soin de Tappuyer sur son pied , pour éviter qu*un grain de sable ou quelque parcelle de terre , entrant dans le tube à cartouches , dérange le mécanisme. Arme excellente pour une troupe d'élite, mais d'un usage impossible pour une troupe neure, sans instruction militaire , très*-experte au maniement de la houe et de la charrue, très-inhabile à celui du tourne-vis. Aussi le général Gougeard, qui avait, comme on Ta vu, dans sa division (la division de marche de Tarmée de Bretagne) plusieurs milliers èe ces spencers, dit dans sa déposition : a Le défaut de cette tt arme, c'est d'être trop bonne, trop délicate ; dans tt les mains des paysans bretons elle ne valait rien, n Plus loin, il explique comment, ayant formé de ses soldats les plus fatigués ou les plus faibles une brigade de réserve qu'il cantonna en arrière du Mans , il dut y envoyer tous ses spencers afin d'en débarrasser sa division active, (c parce que, dit-il, les a hommes ne pouvaient s'en servir utilement *. » — Un dernier trait montre bien la valeur toute négative de ces armes aux mains des mobilisés bretons. Quelques jours avant la bataille du Mans, la i^ légion d'IUe-et-l ilaine , armée de spencers depuis un mois , se les vit enlever à la veille de marcher vers l'ennemi et reçut en échange des springfields, qui se chargent par la bouche, et qu'on jugeait cependant, dans la circonstance , d'un usage plus efficace.
* Voir Annexes, p. 8â, çpl. 2, et 83/ col. J.
Conclnsîon : ces fusils à percussion et ces carabines Spencer constituaient un armement complètement fictif et illusoire, formant à lui seul plus des deux tiers (lO^T^ sur 15,006) de toutes les armes distribuées aux mobilisés de Conlie jusqu*au 28 décembre 1870.
Restaient 4,132 armes — 1,318 se chargeant par la bouche (enfields) et 2,814 par la culasse (roberts, remingtons, chassepots), — qui semblent avoir été originairement de bonne qualité et auraient pu être d*un bon usage, si nous ne savions depuis longtemps que , grâce à Thumidité , à la boue du camp , a au* cune arme n'y pouvait demeurer efficace » , et que par suite du manque total d'armuriers, d^ouvriers d*art, de nécessaires d'armes et de tous moyens de nettoyage \ Fentretien des armes, quelles qu'elles fussent, et par suite leur emploi étaient impossibles.
Cet armement, si insuffisant en nombre, était donc, quant à l'usage et à l'efficacité, radicalement nul. A vrai dire, parmi les mobilisés personne n'était armé à Conlie : les bâtons de tente valaient les fusils.
Cet état de chose souleva en Bretagne de nombreuses réclamations, non-seulement dans la presse, mais de la part de plusieurs municipalités, en tête desquelles il convient de placer celle de Rennes, qui
< Voir ci-dessus, p. 93 et 117-118. — Notez aussi que sur ces 4,132 armes, y avait encore 1,365 roberts sans cartouches, ce qui réduit le nombre des armes utiles à 2,767.
avait alors pour chef un homme dont le talent et la haute indépendance, sont connus de tous en Bretagne, Tbonorable M. Bidard, aujourd'hui député d'Ille-et-Vilaine. Malgré son opposition àTEmpire, il était sorti, aux élections du 7 août 1870, en tête de la liste des conseillers municipaux de la ville de Rennes, et après ce témoignage d'unanime confiance , quand on était venu, dans le courant de septembre, le presser d'accepter la mairie, -^ une rude charge alors plusqu'un honneur — il n'avait pas cru pouvoir refuser; mais il s'était constamment servi de cette situation pour faire entendre au pouvoir des conseils de modération et de bon sens, pour défendre énergiquemènt les intérêts du pays breton.
Déjà, sur cette question des armes, il avait porté à Tours d'utiles vérités, lorsqu'au commencement de décembre, peu de jours après la démission de M. de Kératry, il eut à Rennes avec celui-ci un entretien , d'où il retira la conviction que si les mobilisés de Bretagne restaient sans armes, ce n'est pas que le Gouvernement ne pouvait, c'est qu'il ne voulait point les armer. — Tout ému de cette découverte , le digne maire alla aussitôt en faire part au préfet et lui dit avec animation :
a Les Prussiens marchent sur la Bretagne ; nous Cl avons à Conlie 50,000 hommes qui ne demandent tf que des fusils ; ces fusils arrivent à Brest, et au tt lieu de les leur donner, on les expédie ailleurs I « Il est donc certain, évident, que la délégation de a Tours ne veut pas nous armer. »
Le préfet répondit :
tt C'est vrai; mais aussi on a eu tort de faire une ce armée de Bretons. Que voulez-vous? à Tours, Ci ces messieurs craignent que ce soit une armée de tt chouans * . »
Le préfet d*IlIe-et-Vilaine, M. Ange Blaize, était un homme grave, honnête, et qui n*avait pas coutume de parler à l'aventure ; d'ailleurs neveu de Lamennais, républicain de vieille date et de convictions ardentes, initié aux hommes, aux choses, aux mœurs du parti; sa réponse au maire de Rennes mérite attention ; c'est le commentaire naturel du mot de M. de Freycinet : Le camp de Conlie confine à la politique.
Le maire pressa le préfet de s'employer à dissiper les vaines appréhensions du Gouvernement et à obtenir des armes pour les Bretons. Le préfet le promit, mais la semaine suivante rien ne venant, M. Bidard, de concert avec deux de ses adjoints, adressa la lettre ci-dessous * aux membres de la Délégation, récemment émigrée à Bordeaux :
« Rennes, 15 décembre 1870.
« Messieurs,
tt Nous^ avons , au lendemain de la déchéance de a l'Empire, mis sans réserve tout ce qné nous valons
< Voir la déposition de M. Bidard, aux Annexes , p. 29, col. 2.
^ Elle est tirée de la déposition de M. fiidard, aux Annexes y p. 30, col. 1.
tt au service du Gouvernement de la défense du tt pays, et nous croyons lui avoir loyalement fourni tt le concours le plus dévoué et le plus docile.
tt Aujourd'hui nous savons, à n'en pouvoir douter, tt que si nos 50^000 mobilisés, entassés depuis six tt semaines au camp de Conlie , ne sont pas armés , D^ c'est que vous ne l'avez pas voulu, alors que tt vous pouviez le faire dès octobre, puisque vous tt aviez dans le port de Brest 75,000 remingtons à tt votre disposition. Nous savons que si vous n*artt mez pas les sédentaires de la Bretagne , vous avez tt cependant en main le moyen de le fa^re, et nous tt ne pouvons contempler sans effroi Tapproche des tt Prussiens, qui ramasseront comme un troupeau tt nos 50,000 mobilisés sans armes pour les enft voyer mourir de faim en Prusse, et qui trouveront tt ainsi la Bretagne , sans hommes et sans armes , à tt la merci de leurs vengeances.
tt Nous ne pouvons , par notre silence , assumer « vis-à-vis de nos concitoyens Tombre d'une res- « ponsabilité à l'égard de ces faits , et nous venons tt vous déclarer que si , dans le plus court délai , tt nous n'avons pas la preuve certaine de l'armett ment de nos 50,000 mobilisés et d'un envoi sétt rieux d'armes pour les gardes nationales sédentt taires, nous déposerons notre démission dans les tt mains de M. le préfet.
tt BmARD (maire); Martin, Couannier (adjoints). » Les 75,000 remingtons rappelés dans cette lettre
sont toujours les fusils légendaires du Saint-Lau-rent, et si ce chiffre, appliqué au chargement de ce navire, est exagéré, la lettre n'en a pas moins complètement raison.
Nous avons dit ' qu'en novembre le nombre des armes à tir rapide restées sans emploi, et qu'on eût pu réserver aux mobilisés^ était de 38,000; par suite des nouveaux arrivages qui eurent lieu du 13 novembre au 15 décembre, le chiffre des armes perfectionnées disponibles ,en décembre monta à plus de 65,000^. En décembre, comme en novembre, le Gouvernement s'abstint, malgré ses promesses, d'en armer les Bretons. Et pourtant, l'éner* gique réclamation de la mairie de Rennes ne fut pas tout à fait sans résultat*.
Un nouveau steamer, VErié, était attendu à Brest avec une cargaison de plus de 100,000 springfields. Pour couper court à toutes ces doléances, on résolut de prélever sur cette masse quarante et quelques miHe fusils, afin d'en armer d'un coup l'ensemble des mobilisés de Bretagne.
VErie mouilla en effet en rade de Brest le 16 décembre au matin; dès le lendemain (17 décembre) , M. Glais-Bizoin s'empressait de télégraphier de Bordeaux au général de Marivault :
i^Érié à Brest; a 115,000 fusils Springfîeld,
* Première partie chap. v, ci-dessus, p. 70.
2 Voir la Note sur les armes, imprimée à la suite du rapport, et l'extrait de cette Mote donné à notre Appendice.
«900 carabines Spencer, 3,970 Roberts. Dites tt combien armes vous manquent, et demandez ici tt autorisation prendre à Brest directement ce qu'il tt vous faut, n
Et le 20 , au maire de Rennes :
tt Depuis deux jours, ordre est donné télégraphitt quement à Brest et au camp de Conlie , pour les tt fusils arrivés à bord navire Érié : 40,000.
, a GlAIS-BIZOIN . »
Dans cette dépêche, publiée successivement par tous les journaux de Bretagne, la nature de ces fusils n'était pas spécifiée ; chacun crut qu'il s'agissait des armes à tir rapide , depuis si longtemps promises aux Bretons.
D'ailleurs, elles ne se hâtaient pas de venir. Le capitaine américain de Y Érié j avant de laisser débarquer la cargaison, exigeait le payement de son fret, soit 300,000 francs ; le gouvernement de Bordeaux, consulté à ce sujet, ne répondait pas ; il fallut qu'une honorable maison de commerce (la maison Kerjégu-Villeféron) consentit à garantir personnellement le payement du fret, en or, pour le 24- dé* cembre au plus tard. Par suite de ces circonstances, le déchargement ne put commencer que le 21 ou le 22, cinq ou six jours après Tarrivée du bâtiment. On vit alors la nature des armes, et la déception fut
grande. Le préfet d'ïlle-et-Vilaine ne put taire la sienne :
tt Les fusils de Brest annoncés ne sont pas dîstria bues D , écrivait-il le 24 au soir à M. Glais-Bizoin. a On assure que ce sont des^fusils à percussion rayés u ordinaires, se chargeant avec baguettes, et non « les fusils à tir rapide promis *. »
Dans le même temps, le colonel de Vauguion faisait à Bordeaux de nouveaux efforts pour amener le Gouvernement à tenir ses promesses et à donner aux mobilisés bretons des armes perfectionnées. C'était le moment où le général Gougeard venait de rejeter en arrière dans sa brigade de réserve tous ses spencers, à cause des inconvénients indiqués plus haut. M. de Vauguion signala cette circonstance au délégué à la Guerre : — ce Nos hommes savent, dit-il, qu'on vient de retirer de devant Tennenii 4,000 mobilisés pour cause d'armement insuffisant; vous allez leur distribuer des armes inférieures aux spencers , et vous voulez les envoyer se battre avec cela ! Je vous dis qu'en de telles conditions il est inutile de les faire partir. » — Après examen de la situation , M. de Freycinet reconnut la force de l'argument, et il ajouta : a Je ne puis, moi, vous donner d'autres armes que ces springfields. Voici ce qu'il y a à faire : allez trouver le général Thoumas, faites-lui votre demande ; il vous recevra d'abord mal, mais ne vous découragez pas, insistez jusqu*à ce qu'il vous donne des remingtons. » M. de Vau-
< Voir cette dépêche et nne dizaine d'autres relatives à l'arrivée de VErié et à son déchargement, aux Annexes ^ p. 162, 163, 164.
goîon se rendit chez le général Thoumas, exposa la situation, formula sa requête, et conclut: a Cest une affaire de première nécessité : ces mobilisés ne sont pas des soldats; si, de plus, ils n*ont pas confiance dans leurs armes , ils ne se battront jamais. » — Le général , après une vive résistance , sur les instances non moins vives de H. de Vauguion finit par répondre : a Eb bien, il faut donc vous accorder cela : il y a à Brest un navire chargé de remingtons, vous les aurez. »
Une demi-heure après cet entretien, dont Tissue Tavait charmé, M. de Vauguion, rencontrant un ami : a Nous allons avoir enfin de bonnes armes » , lui dit-il, — et il raconta ce qui s*était passé. — Cl Si c'est là-dessus que vous comptez, répondit son interlocuteur, je crains bien que vous n'attendiez longtemps *, car je sors à Tinstant du ministère, et en ma présence le général Thoumas est venu dire : ft Puisqu'on me fait promettre (Tes armes, quand on sait déjà très-bien que je ne puis pas tenir toutes mes promesses, je donnerai ma démission. » — a Alors ne donnez pas d'armes, » a répondu l'un des fonctionnaires présents. — o Mais , a repris le général Thoumas , le colonel qui sort de chez moi assure que , si l'on ne donne pas d'armes à tir rapide aux mobilisés de Conlie, ils ne se battront
* Nous ne faisons que reproduire, en abrégeant, les termes de la déposition de M. de Vauguion, voir aux Annexes p. 70, col. 2, et 71, col. 1. > f '
pas I — Eh bien ! a-t-on répliqué , qu'ils ne se battent pas I v
Les mobilisés bretons n'eurent pas d'armes à tir rapide. En revanche, le 27 décembre, un convoi de 41,600 fusils Springfield*^ qui leur étaient destinés, entra dans la gare de Rennes. Sur ce nombre, 10,000 furent immédiatement expédiés à Conlie et distribués, les deux jours suivants (28 et 29 décembre), aux diefs des corps qui ne devaient pas qaitter le camp' et qui étaient, comme on Ta vu, six des bataillons mobilisés du département d'Illeet-Vilaine.
^ Tel est le chiffre exact des fusils Springfield attribués aux mobilisés d«i Bretagne sur la cargaison de VErié; voir Télegr. o/Jic., 3e série, n<» 46 et 51 , aux Annexes, p. 231 et 232. — Voir aussi à VJ^ppendice du présent volume la note >sur les springfie'ds de VErié,