CHAPITRE III
LES MOBILISÉS BRETONS ET LES FUSILS SPRINGFIELD DU 1" AU 10 JANVIER 1871 .
Aux premiers jours de janvier 1871 , après les diverses phases de Tévacuation de Conlie qu'on a indiquées plus haut* , voici quelle était la situation des mobilisés bretons sortis de ce camp.
Les mobilisés du Morbihan (M bataillons), bi> vouaqués d'abord dans la forêt de Sillé-le-Guîllaume , en étaient partis le 27 ou le 28 décembre pour s'acheminer par étapes vers la Bretagne ; dix de ces bataillons (soit euviron 6,300 hommes) avaient été envoyés à Saint-Brieuc et dans diverses villes des Côtes-du-Nord , et les quatre autres (2,700 hommes) cantonnés du côté de Châteaubriant, sur la limite de TlUe-et-Vilaine et de la Loire-Inférieure.
Les onze bataillons du Finistère (9, 700 hommes), arrivés à Rennes les 20 et 21 décembre 1870, y étaient encore et y restèrent jusqu'après la bataille du Mans ; mais les trois bataillons de la Loire-Inférieure ( 2,260 hommes) , venus à Rennes en même temps que lesFinistériens, quittèrent cette ville le
^ Voir ci-dessus, p. 97 et 110.
28 décembre pour aller à Saint-Malo , où ils étaient le 30.
Les douze bataillons des Côtes-du-Nord (8,200 hommes) s'étaient arrêtés à Vitré et se trouvaient cantonnés dans les petites villes et les gros bourgs de la frontière bretonne, depuis Fougères jusqu'à la Guercheet Pouancé.
Quant aux bataillons d'IUe-et-Vilaine , six d'entre eux (6,500 hommes) continuaient de campera Conlie. Trois autres, composant la légion de Vitré (3,700 hommes), étaient depuis le 26 décembre cantonnés à Redon ; un quatrième (660 hommes) , appartenant à la légion de Saint-Malo, se trouvait à Rennes tout organisé, habillé et équipé , non armé. Deux autres enfin , formés en dehors des quatre légions du département et dits bataillons de chas^ seurSj concentrés à Fougères et à Fougerai, s'étaient vus retenus dans l'Iller-et-Vilaine par l'ordre du général de Marivault qui avait interdit tout envoi de troupes à Conlie ^ .
En dépit de leur dispersion sur différents points du territoire, tous les mobilisés de Bretagne restaient unis sous le commandement d'un même chef, relevant directement du ministre, de la Guerre, comme le prouve l'ordre suivant, expédié de Bor-
1 Pour compléter les 15 bataillons de mobilisés fournis par rille-et- Vilaine , il en restait trois, savoir : l®'" bataillon de Bennes, 2» de Saint-Malo, 4« de Redon. Le 1^^ bataillon de Rennes faisait partie de la division de marche , sortie de Confie le 24 novembre (division Gougeard) ; les deux autres avaient 'été envoyés aux lignes de Carentan.
deauxà Rennes par télégraphe, le I*' janvier 1871 , au général commandant la 1.6' division :
tt Veuillez donner des instructions immédiatea ment aux généraux commandant les subdivisions, tt particulièrement à celui de la Mayenne, pour tt leur dire que toutes les troupes provenant du tt camp de Conlie, sur quelque point qu^elles se tt trouvent momentanément cantonnées, relèvent tt exclusivement du général deHarivault, commantt dant le camp de Conlie , et qu'en conséquence ce tt général a seul qualité [)our leur donner des tt ordres et les approvisionner.
tt DE Freyginet. »
Au moment de leur sortie du camp» les divers groupes de mobilisés bretons dépassaient ensemble 40,000 hommes; mais à la suite de l'évacuation, cet effectif se trouva réduit dans une proportion notable.
La fatigue de plusieurs journées de route sur un sol de boue ou de neige , imposée à des soldats nullement rompus à la marche ; Tentassement des hommes à chaque étape dans des logements ou des casernements parfois insalubres et toujours trop étroits; Firrégularité dans les distributions de vivres qui se produisit plus d'une fois pendant le trajet de Conlie en Bretagne ; la rigueur exceptionnelle de la saison , contre laquelle un habillement incomplet , beaucoup trop léger, était une défense insuffisante ; la variole enfin qui sévissait dans la plupart des lo-
calîtés traversées par les mobilisés , — toutes ces causes firent éclater parmi eux une véritable épidémie de pleurésies et de petites véroles.
Le colonel de la 2' légion d'Ille-et- Vilaine nous apprend qu'à peine rendu dans ses cantonnements , ce corps envoya aux hôpitaux on aux ambulances plus de 400 soldats outre ce quMl avait déjà de congés de convalescence et de malades laissés dans les gîtes d'étapes, si bien que, vers le 10 janvier, reffeclîf était tombé de 3,700 hommes à 3,000 \ Les mêmes causes produisant les mêmes effets dans tous les bataillons mobilisés, Tefifectif total dut être réduit à peu près dans la même proportion , c'est-àdire d'un sixième.
Dans Tétat sanitaire de l'armée de Bretagne, ce fut là le moment critique. Non-seulement les maladies, mais les décès furent nombreux ; nous n'avons trouvé aucun moyen d'en déterminer le chifire.
Pour ceux des mobilisés qui résistèrent à cette crise, la situation paraissait s'améliorer. Le ministre avait enfin ouvert les crédits demandés , l'intendance les portes de ses magasins ; elle rhabillait, réquipait les légions bretonnes avec des effets propres et solides. Dans les villes où l'on était cantonné , on trouvait peu à peu des instructeurs pour les officiers et pour les soldats, des terrains fermes où marcher, où s'exercer. Après s'être séché, nettoyé et rhabillé, on se mettait à l'exercice de bon cœur; le moral se
* Voir Annexes, p. 139, cqI. 1^
remontait. Toutefois, on était encore loin du but : pour être en état d'aller au feu , il fallait aux mobilisés de bonnes armes çt, avec ces armes, une vingtaine de jours de préparation sérieuse. On mettait bien à leur disposition 41,600 springfields améri-» oains de la cargaison de YErié; nous verrons tout à rheure ce qu'ils valaient, en tout cas ils n'inspiraient pas confiance. Ils avaient pourtant un avantage : jusque-là on n'avait donné à l'armée de Bretagne que des échantillons de diverses armes en nombre tout à fait insuffisant; cette fois il y en avait à peu près pour tous. Voici la répartition de ces fusils.
D'abord 10,000 à Conlie, envoyésle 28 décembre ; c'était trop pour ce qu'il y restait de mobilisés, on ne leur en distribua que 6,657, mais le reste fut expédié au Mans sur la demande du général Chanzy , pour qui l'on en fit encore venir de Rennes 460 (il en eut voulu 4,000). Puis 2,300 à Saint-Malo, à la légion de la Loire -Inférieure ', distribués du 31 décembre au 6 janvier; 2,980 envoyés le 7 janvier à Redon pour la 2" légion d'ïlle-et-Vilaine, qui ne retint guère que la moitié de cet envoi , son l*' bataillon ayant déjà 560 chassepots, son 3*" bataillon 1,100 enfields, qu'ils refusèrent d'échanger contre ces springfields *.
Le colonel Paris, chargé de la réception et de la répartition de ces armes, en garda à Rennes, pour la brigade du Finistère qu'il commandait , 10,000,
1 Légion de Paimbœuf-Saint-Nazaire.
2 Voir Annexes, p. 139, col. 1.
ce qui n'était pas trop , et en expédia, le 10 janvier, 15,000 à Vitré au colonel de la Martînie , commandant la brigade des Côtes- du-IVord, tant pour les 12 bataillons de son département que pour les 4 du Morbihan cantonnés du côté de Châteaubriant. Après cela il n*en restait plus en magasin que 860. Mais on avait oublié les 6,000 mobilisés du Morbihan cantonnés dans le département des Côtes-du-Nord , qui n'en eurent pas *.
Il est vrai qu'ils n'y perdaient pas grand'chose , s'il faut admettre les critiques portées contre ces armes. C'est un point que la Commissiond'enquéte a examiné avec une attention particulière, en ayant soin de contrôler par des témoignages absolument désintéressée ceux des hommes honorables , qui , à raison de leur situation spéciale, auraient pu sembler enclins à exagérer le blâme '.
Le premier tort de ces fusils , c'était de n'être point à tir rapide : a Au moment de l'ouverture des a caisses, dit le colonel Jéhenne, je m'aperçus du tt désappointement des mobilisés en voyant qu'au tt lieu d'armes à tir rapide , si souvent promises , a on nous donnait des springfields. » En vain essaya-t-on de les a réconforter » en leur disant que pour aller au feu on leur donnerait d'autres armes ; cette promesse , après tant d'autres restées vaines ,
' Sur cette répartitioa voir Annexes , p. 164.
^ Par exemple , les officiers généraux et supérieurs , sur qui pourrait retomber la responsabilité de l'affaire de la Tuilerie.
ne put trouver crédit auprès d'eux ^ et le lieutenantcolonel de la Rochette ajoute : a Malgré les efforts tt des ofHciers, cet armement porta uq coup mortel tt au moral de nos hommes'. »
Considérées en elles-même, ces armes n'étaient rien moins que satisfaisantes, a Elles laissaient a beaucoup à désirer sous le rapport de la fiibrica tion « , affirment le directeur d'artillerie de Rennes (qui en fit visiter près de 1,700) et le colonel de Coniac.
tt Toutes étaient montées avec du bois de noyer tt de mauvaise qualité » sans cohésion , » dit le directeur d'artillerie, — a en bois vert qui se gonflait tt à l'humidité » , ajoute M. de Coniac, a ce qui emtt péchait souvent de pouvoir tirer la baguette*. « Pour cette opération il fallait deux hommes, quelquefois trois et , selon un témoin , parmi les fusils donnés aux six bataillons d'IUe-et-VUaine restés à
1 Voir lettres de MM. Jéhenne et de la Rochette à la Gommission d'enquête. Annexes, p. 252 et 256. M. Jéhenne, ancien ofGcier de marine très-distingué, commandait la légion mobilisée de Paimbœuf ; mais comme il n'avait alors avec lui que deux bataillons de cette légion, on lui avait adjoint le 2^^ bataillon de celle de Saint-Nazaire , commandé par M. Antoine de la Rochette, qui un peu plus tard (M. Jéhenne ayant été placé à la tête d'une brigade) prit le commandement de cette légion avec le grade de lieutenant-colonel. — Le colonel de Goniac, dans son Historique de la 2« légion d'Ille~et-Vilaine, parle en termes fort analogues de la déception causée à ses hommes par ces fusils à piston remplaçant les armes à tir rapide , « que le « (louvemement de Tours (dit-il ) nous avait tant de fois pro- I mises ou fait promettre. « Voir Annexes, p. 139, col. 1.
2 Voir Annexes, p. 140, col. 2, et 168, col. I.
Conlie, ces baguettes impraticables auraient été dans la proportion de 80 pour 100 V
tt Les logements des différentes pièces, ébauchés a à la machine, n'avaient pas tous la précision a voulue » , continue le directeur d'artillerie, et le colonel de Coniac reprend : a Beaucoup de ces tt pièces étaient en fonte et n'offraient par consé- (c quent aucune garantie de résistance. »
Le directeur d'artillerie signale aussi un grand nombre de ces fusils a portant une cheminée vissée tt sur le côté du canon, de manière que le canal de « lumière faisait un coude au lieu d'arriver en ligne a droite dans l'intérieur du canon. » Disposition doublement vicieuse, car elle rendait moins directe la communication entre la capsule et la poudre de la cartouche , et plus aisée l'obstruction du canal de lumière par un corps étranger. Aussi, quand les mobilisés vinrent prendre ces armes à l'arsenal de . Rennes où elles étaient déposées en attendant leur répartition , on recommanda spécialement aux officiers a de faire vérifier si le chien s'abattait bien tt sur la cheminée et si celle-ci n'était pas obstruée tt par des corps étrangers ou de la rouille. r>
« Les platines laissaient à désirer sous le rapport tt de l'ajustage » , dit le directeur d'artillerie , et le commandant Rorthays ajoute : « Faute d'avoir été tt revues par l'armurier avant d'être remises aux tt hommes , les batteries n'avaient point de préci-
* Voir Annexes, p. 62, col. 1, et 258, col. 2.
a sion et étaient incapables de faire un bon sertt vice. » En outre , d'après le directeur d'artillerie, ces armes , quand elles furent livrées aux troupes , tt n'étaient pas dans un bon état d'entretien )) , et selon M. de la Rochette, a elles furent distribuées a encaisses, telles qu'elles sortaient des ateliers, (( c'est-à-dire non complètement éprouvées, fort tt sales, au point que dans toutes les batteries tt l'buile était solidifiée ^ »
Le directeur d'artillerie de Rennes estime néanmoins que, tt vu les circonstances, ces armes poutt vaient être utilisées pour l'armement des troupes, tt à condition de les faire nettoyer par les hommes, n de faire mettre en état celles qui pouvaient avoir tt besoin de quelque menue réparation, et de les ce essayer pour s'assurer qu'elles étaient toutes tt aptes à faire feu. i> Malheureusement les mobililises de Conlie n'eurent de cartouches que le 9 et le 10 janvier; ils n'avaient ni armuriers, ni ouvriers d'art, d'où l'impossibilité de faire des réparations ;
* Pour éviter de trop fréquents renvois, nous indiquons ici, une fois pour toutes, les pages des Annexes où se trouvent les principaux témoignages servant de base à cet examen des fusils Springfield, savoir : — lettre du directeur d'artillerie de Rennes, p. 167-178 : — rapport du lieutenant-coIoneldeConiac, commandant la 2« légion d'IlIe-et-Vilaine, p. 139, 140, 141, — lettre du colonel Jéhenne , commandant la 2® légion de la Loire -Inférieure, p. 252 col. 2, et 253 col. 1, — note et lettre du lieutenant -colonel de la Rochette, p. 167, â55 col. 2 et 256 col. 2 ; — lettre dû commandant de Rorthays, faisant fonction de chef d'état-major du général Morin, commandant supérieur des mobilisés de la Loire - Inférieure , p. 258-259.
ni nécessaires d'armes, ni brosses, ni graisse, ni huile, ni épinglettes, ni en un mot aucun moyen de nettoyage, d'où Fimpossibilité de nettoyer \
I>e ce défaut d'ajustage et de nettoyage il résultait (selon M. de la Rochette) que ((beaucoup de tt ressorts se brisaient , beaucoup de chiens ne te* a naient pas au cran de repos ou n'écrasaient pas la tt capsule, y) En efifet, comme l'explique M. de Rorthays , (( les ressorts manquaient tantôt de fermeté , tt tantôt de souplesse. Quand ils étaient trop mous , a le chien retombait sur la capsule sans l'écraser ; tt j'ai vu des fusils de cette catégorie qu'on ne poutt vait tenir armés et dont le marteau retombait sur a la cheminée des que l'on voulait épauler l'arme. (( Quand les ressorts étaient trop durs, il y avait tt quelques fusils que l'on ne pouvait armer qu'à tt l'aide des deux mains , l'arme serrée entre les tt genoux. »
Enfin, beaucoup de cheminées, obstruées par la crasse ou la rouille , ne mettaient pas en communi-
1 c Pour nettoyer ces armes, le temps nous a manqué, comme t les moyens. Malgré nos demandes réitérées, nous n'avons pu c obtenir d'armuriers, et nos hommes, ignorants de cette. « besogne qu'on ne leur avait jamais enseignée , auraient brisé « leurs fusils si on les leur avait laissé démonter. » (Note de M. de la Rochette, aux Annexes, p. 167 col. 2.) — « Les « hommes n'ont ni brosses, ni huile, ni graisse, ni épinglettes. 9 (Télégramme du commandant Plumerel , du 30 janvier 1871 , aux Annexes, p. 165.) — M. Plumerel, commandant d'artillerie , fut envoyé par le ministre , vers la fin de janvier, pour visiter l'armement des mobilisés bretons et tâcher de leur inspirer confiance en leurs armes.
cadon la capsule et la cartouche , d'où beaucoup de ratés. Tout en reconnaissant que « cette circontt stance » — Tobstruction du canal de lumière — tt a dû se présenter souvent n , le directeur d'artillerie repousse « Topinion accréditée que les chemîtt nées n'étaient pas percées « , parce qu'il n'en a trouvé aucune de ce genre parmi les armes visitées à l'arsenal de Rennes. Mais le colonel de Coniac a constaté , sur les fusils de sa légion , que a quelquesc( uns n'avaient pas la cheminée forée », et ce fait a été reconnu devant la Commission par le délégué à la Guerre, M. de Freycînet'.
Quant aux cartouches, on peut dire, pour une grande partie au moins, qu'elles n'étaient pas de calibre. Le diamètre de la balle se trouvait si exactement égal à celui du fusil qu'on ne pouvait la faire entrer dans le canon avec l'enveloppe de la cartouche en guise de bourre, comme cela se fait ordinairement ; il fallait extraire la balle de cette enveloppe , la mettre franche dans le canon , puis bourrer
1 Extrait de la déposition de M. de Freycinet : c M, Mallevergne (membre de la Commission), — Dans une certaine quantité d'armes, les cheminées n'étaient pas percées.
t> M. de FreycineU — Ce fait nous a été connu.... On est venu me dire qu'un certain nombre de fusils n'étaient pas perces. Quand j'ai appris cela, naturellement, cela m'a fait bondir et immédiatement j'ai fait appeler le général Thoumas : c Voilà ce que j'apprends ; envoyez un officier d'artillerie à t Rennes pour faire la vérification, i Et en effet, il y avait un certain nombre de cheminées de fusils qui n'étaient pas percées. « {Enquête sur les actes du Gouvernement de la défense nationale. Dépositions des témoitis, t. Ilï , p. 16, col. 2.)
dessus; grand retard, grande complication dans le chargement y qui devenait par là extrêmement difficile en présence de Tennemi ^
£n résumé , d'après les expériences faites sur les fusils du bataillon de M. de la Rochette , la proportion des armes défectueuses était d'un cinquième ; dans les fusils essayés en présence du commandant Rorthays, elle était presque d'un tiers. M. de la Rochette estime le nombre des ratés à 20 pour 100, y compris deux fusils qui éclatèrent. Un essai fait au polygone de Rennes le 20 janvier, avec les armes des mobilisés revenus de la Tuilerie, donna un nombre de ratés bien supérieur : 33 pour 100, disait-on à la préfecture de Rennes*, ou même, selon un journal de cette ville qui ne fut pas contredit, 60 pour 100.
^ Le colonel de Goniac, qui explique très-bien le vice de ces cartouches , dit même : c II fallait, pour charger l'arme, des I précautions qui devenaient impossibles devant rennemi. « (Annexes, p. 140, col. 2.) Cet. inconvénient si grave des cartouches n'est pas contestable; le colonel Jullien, directeur de Tartillerie de Tarmée de Bretagne, le signalait au Mans, le 10 janvier (Annexes^ p. 164, col. S); M. Garré-Kerisouët en constatait l'existence à ce moment même : « On. remit aux c hommes (dit-il dans sa déposition) des cartouches dont I beaucoup n'étaient pas de calibre ; je me suis trouvé au e milieu de cette armée, pendant tous les combats du Mans, pour a veiller aux besoins des mobilisés, et j'affirme ce fait « (Annexes, p. 22, col. 1); voir aussi les déclarations deê généraux de Marivault et Lalande , du commandant Rorthays et du colonel d'Ëlteil (Annexes, p. 45, col. 2 , 61 , col. 1 , 258 , col. 2, 264, col. 2).
3 Renseignement donné à l'auteur par M. Blaizc, préfet d'IUe-et-Vilaine. Voir aussi Annexes, p. 30, col. 2, et 165 « col. 1.
Vingt jours après y il est vrai (le 9 février) » un dfficier d*artillerie', envoyé par le ministre de la Guerre pour lui faire un rapport sur ces armes » organisa dans ce même polygone» avec ces fusils qui avaient raté, un tir où il n*y eut pas de ratés du tout. Mais il avait eu la précaution de les faire d*abord convenablement nettoyer, ajuster et réparer » c*est-à-d{re de supprimer les deux principales causes de la défectuosité de ces armes , et par conséquent aussi des ratés.
De Texamen auquel nous venons de nous livrer , il résulte que les springfields de VErié étaient des armes de pacotille» dans lesquelles les mobilisés bretons , trop longtemps leurrés par les promesses de fusils à tir rapide » n'auraient probablement jamais eu confiance.
Toutefois, si le Gouvernement , comme il le de^ vait, les leur avait livrées propres, repassées, ep bon état de réparation et d*entretien, avec les moyens de les y maintenir et des cartouches convenables, il aurait été possible de les utiliser. Mais non : sans les faire examiner, telles qu'elles venaient d'Amérique et qu'elles étaient sorties de l'atelier, on les donna aux Bretons, sales, rouillées, encrassées, avec tous leurs défauts de fabrication et d'ajustage, sans nul moyen d'y remédier, enfin
1 M. le commandant Plumerel ; voir son rapport aux Annexes^ p. 166, 167, et la note de M. de la Rochette au sujet de ce mpport, p. 167.
SEGONDK ^AftTIE. CHAPITEE III. 141
avec des cartonches trop fortes. De là ces cheminées étranges, les unes plantées de biais sur le canon, les autres non forées ou — en grand nombre — obstruées , ce qui revient tout à fait au même quand on n'a pas de quoi les déboucher ; de là les ressorts qui se brisent, les chiens qui n*écrasent pas la capsule , les balles qui ne peuvent pas entrer et les baguettes qui ne veulent pas sortir, les canons qui crèvent, bref cette proportion énorme de ratés '.
Devant un tel armement, avec lequel on voulait les mener au feu, que devaient penser des troupes jeunes, sans expérience, sans instruction militaire, surtout après les souffrances et les déceptions de Conlie, sinon qu'elles étaient sacrifiées d'avance; que , n'ayant pas réussi à les noyer dans la boue, on allait les immoler sur le champ de bataille par la main des Prussiens ?
* Des témoignages et des documents cités par nous au sujet
des fusils Springfied, ii importe de rapprocher les dépositions,
parfaitement concordantes , de MM. Bidard {Annexes, p. 30),
de Marivault (p. 45 et 56), de Lalande (p. 60, 61, 62, 63),
de Vauguion (p. 70, 71), les rapports des colonels Ardin d*Elteil,
des mobilisés de Redon (p. 264), et Hénault, des mobilisés de
Soint-Malo (p. 268, 269). — Ghei tous ceux qui virent alors
ces fusils , il n*y eut qu'une impression , qu'une opinion , par^
faitement résumée dans ces lignes, tirées du journal (Avenir de
Rennes : c Quelle peut être Tintention de l'administration
« militaire en persistant à envoyer au feu des honmies armés
t de fusils qui ne fonctionnent pas ? Si ces militaires repartent
c ainsi équipés et dans l'impossibilité , non-seulement de
c prendre l'offensive, mais de défendre leur propre vie, c'est
c une véritable conspiration contre la défense nationale, qu'elle
c provienne de l'incurie ou de toute autre cause. » (N^ du
23 janvier 1871, aux Annexes, p* 164, 165.)
Aussi , dans la 2* légion de la Loire-Inférieure , revenue de Saint-Malo à Conlie le 10 janvier, pen-»dant ces expériences d'armes dont MH. de la Rochette et de Rorthays nous ont fait connaître les résultats y voici, selon le colonel Jéhenne, ce qui se passait :
«Le 11 janvier, je fis tirer trois cartouches à tt chaque mobilisé , moyen de leur apprendre à «charger et à se servir de leurs armes, car d'un tt moment à Tautre ils pouvaient en avoir besoin. « Ce fut pendant ce tir que mes officiers fne ren- « dirent compte qu'une grande démoralisation èxis^ tt tait chez les hommes, qui n'avaient aucune con^ vi fiance dans leurs armes. De sourdes rumeurs tt circulaient ; tous les chefs les trahissaient , les tt avaient vendus aux Prussiens , etc. Je n'ai pas tt été-, sous ce rapport, plus épargné que mes tt collègues ' . »
Ainsi le premier résultat de ces essais d'armes était de démoraliser les troupes. Que serait-ce si , par impossible, ces essais venaient à se faire en pleine bataille et en face de l'ennemi ?
C'est là justement ce qui arriva aux six bataillons d'Ille-et-Vîlaine restés au camp de Conlie.
« Voir Annexes, p. 253, col. i.