LE PLAN DE M. DE K^RATRY
A M. Gambetta, ministre de la Guerre et de t Intérieur,
Toan , 21 octobre 1870.
Monsieur le ministre,
Le 14 octobre , à deux henres du soir, après quatre heures de route en ballon , je débarquais à cinq kilomètres de Bar-le- Duc en pleines lignes de Fennemi; chargé d'une mission en Espagne par le gouvernement central. Sur une dépêche pressante de vous, je modifiai mon itinéraire direct vers les Pyrénées, et je vins m' entretenir avec vous à Tours. Dans notre long entretien, la nécessité absolue de ravitailler Paris au plus tôt vous fut présentée par moi comme le véritable objectif des efforts à tenter par la province , et comme Fespérance formelle delà capitale, convaincue déjà depuis plusieurs jonrs, grâce à des déclarations officielles, que la province marchait à son secours.
A Fissue de cet entretien, il fut entendu , sur votre offre et sur ma demande, qu'aussitôt ma mission terminée en Espagne , je me mettrais à la disposition du gouvernement pour tenter cette œuvre de ravitaillement, sans laquelle
Fbéroïque ré^^istance de Paris est condamnée à la stérilité
Car Paris , c'est le seul espoir d'une paix honorable , c'est le dernier boulevard de notre indépendance. Il a encore pins de deux mois de vivres; renferme une armée aguerrie tout à l'heure, mais dont les 400,000 combattants ne feront une sortie pour rompre le cercle d'investissement qu'avec la certitude absolue qu'ils peuvent donner la main à une armée de secours venue de la province. Ce jour seul sera celui de la libération : il ne peut être plus longtemps reculé, et j'ai l'honneur de vous renouveler ma demande, en vous en formulant les exigences militaireSi
Pour que mon commandement ne soit pas illusoire » et
* Voir Gi-dessns, p 6.
pour qae j'aie en main rinstrument nécessaire, je réclame tous pouvoirs, ne relevant que du gouvernement loi-même, pour lever, équiper, enrégimenter, nourrir et diriger les contingents utiles qui restent disponibles à Theure actuelle dans les départements de rOuest, Finistère, Ille-et-Vilaine , Côtes-du-Nord , Morbihan, Loire-Inférieure, JUayenne, qui ne sont soumis encore à aucun grand commandement, et dans celui de la Sarthe, dont lé Mans, qu'il importe de préserver sans reittd de l'ennemi, comme clef principale de la Bretagne, sera ma future base d'opération et d^approvisionnement. Le Mans commande* toutes les lignes ferrées et sert de trait d*union entre le Korà et le Midi. C'est de là que, dans l'esprit de Paris et des bons stratégistes, doit s'élancer l'armée de ravitaillement, en prenant la route de la rive droite de la Seine, appuyée, d'une part, sur les forces de la Seine-Inférieure et, de l'autre, sur l'aile gauche de l'armée de la Loire.
Pour arriver au but proposé, je composerai le corps d'armée des gardes mobiles restant encore dans Jesdits départements , de leurs gardes nationaux mobilisés ; j'ai un besoin absolu , pour m'éclairer, de deux escadrons de cavalerie régulière à 150 chevaux par escadron, de deux mille hommes d'infanterie régulière comme noyau de résistance. L'effectif devant s'élever, j'espère, à une quarantaine de mille hommes, j'ai besoin de 16 baUeries de 12 rayé et de 4 batteries de 4 rayé ; ce qui fait un total de 120 canons, soit 3 pièces par 1,000 hommes, proportion adoptée par les Prussiens.
En outre, je pourrai requérir dans les arrondissements maritimes les marins qui me seront nécessaires , soit pour le service des pièces de marine que j'établirai autour du Mans, soit pour le service de mes pièces de campagne, à défaut d'artilleurs de terre.
J'aurai le choix libre des officiers de l'armée régulière qui demanderont à me suivre et qui sont aujourd'hui sans emploi.
Telles sont, monsieur le ministre, les observations et les propositions que j'ai considéré comme un devoir impérieux de vous formuler. Leur succès dépend de la rapidité d'exécution.
J'ai rhonnenr de vous prier de prendre tout de suite une décision affirmative on négative. Au cas où elle serait négative ^ dans la journée de demain je m'éloignerai de Toiirs avec le regret que mes services ne puissent être utilisés , mais avec la pensée consolante que je n'aurai rien marchandé de moi-même au sahit de mon pays.
Agréex , etc. Comte E. m Kj^RATRy.