M. GLAIS-BIZOIN A CONLIE
SOMMAIRE. — I. .La gouvernement de Tonn déménage , M. Grémieax part , M. Glais-Biioin n» part pas. — II. Sang breton et sang génois; préoccupations de M. Banc; nomination de M. de Marivault. — III. M. Glais-Biioin va à Gonlie ; motifs de ce voyage d'après M. Glais Biioin et d'après M. de Kératry. — IV. Entrée triomphale de M. Biioin au camp: vingt et un coups de canon ! — V. Alarmes du gouvernement au sujet de M. Glais-Bisoin ; invention pour le ramener au bercail. — VI. Exploits de M. Glais-Biioin : la revue dans le brouillard. — VII. Eloquence militaire de M. Glais- Bixoin, adieux de M, de Kératry, installation de M. de Marivault. — VIII. Diplomatie de M. Glais-Biioin. — IX. Détresse financière du camp de Conlie. — X. Tout le monde va à Rennes; dépêche nocturne de M Biioin. — XI. Actes souverains de M. Glais-Biioin: rétablissement de M. de Kératry, ouverture d'un crédit de 5 millions. — XII. Départ de M. Biioin pour Bordeaux, retour de l'enfant prodigue, joie de M. Crémieux. — XIII. • Gan^fetta pas répondu, bon iigne ■. — XIV. La morale de l'histoire.
Le 9 décembre 1871, le Gouvernement de Tours était en déménagement. Le décret qui ordonnait sa translation à Bordeaux venait d'être signé la veille, et dès ce jour (8 décembre), pendant que M. Gambctta se rendait à Bourges en passant par Josnes, Tamiral Fourichon était parti pour la nouvelle capitale. Le lendemain matin (9 décembre), le président de la Délégation, M. Grémieux, accompagné de sa famille et du corps diplomatique, s'embarquait pour la même destination par un train spécial.
Quant au quatrième membre de la Délégation, M. Glais- Bizoin, il se rendit à la gare avec M. Grémieux, fit mine de
I Voir ci-dessns p. 104 , 105.
partir aussi poar Bordeaux, mais resta à Tours. L'après-midi, il prenait le train du Mans, et le soir, il débarquait à Gonlie, en compagnie de M. de Kératry, démissionnaire depuis le 27 novembre, et du général Le Bouëdec qui avait encore par intérim le commandement du camp.
Ce voyage de M. Glais-Bizoin et de M. de Kératry à Gonlie a beaucoup préoccupé l'opinion .publique, qui crut alors, à tort ou à raison, y voir comme une tentative de pronunciamento ou de sécession à l'égard du Gouvernement de Bordeaux. Aujourd'hui même , il y a là un point obscur, une sorte de petit mystère historique. M. Glais-Bizoin se mettant à conspirer contre le gouvernement dont il est membre, c'est bizarre sans doute, impossible nullement : on a vu enjce temps-là plus étonnant.
A raison de son caractère purement anecdotique, cet épisode n'a pu prendre place dans le rapport officiel de M. de la Borderie sur le camp de Gonlie; mais on trouve dans les Annexes de curieux documents qui s'y rapportent, et avec les renseignements que nous avons pu recueillir d'autre part , nous essayerons , sinon de résoudre complètement le problème , au moins de faire pénétrer dans ce coin inexploré de l'histoire de Gonlie un peu de lumière.
Il faut reprendre les choses d'un peu plus haut.
Le lendemain de sa démission , M. de Keratry avait écrit à M. Gambetta une lettre datée d'Angers le 28 novembre, dans laquelle il exhalait tout son mécontentement. Il y accusait de trahison « les hautes administrations de la guerre et de la marine » , il annonçait l'intention de les faire traduire en conseil de guerre sitôt que les événements le permettraient ; s'il n'embrassait pas le ministre lui-même dans ces accusations de trahison , il lui reprochait une « insigne faiblesse i et un prodigieux aveuglement. Gette lettre, publiée à grand bruit dans les journaux, consomma la scission entre ces deux hommes : le fossé qui les séparait devint un abîme.
A ce moment se trouvait à Tours M. de Marivault, « capitaine de vaisseau fort distingué , d'une intelligence hors ligne ' » ,
1 Annexes du rapport officiel snr Gonlie , p. 68.
qui , n'ayant plus de commandement en mer, sollicitait du service dans l'armée de terre. Il s'était d'abord adressé à M. de Kératry, maintenant il s'adressait au ministre de la Guerre. Le 27 novembre , il avait demandé le commandement du camp qui devait être formé près de Ne vers suivant le décret] du 25 novembre sur les camps régionaux. Le 1®^ décembre, ayant appris la démission de M dn Kératry, il songea au camp de Gonlie et écrivit au ministre : « Monsieur le ministre , un incident regret-^ a table en lui-^méme me donne à penser aujourd'hui que je puis c être spécialement utile en vous demandant le commandement c du camp de Bretagne. > Et il exposait ensuite les motifs de sa demande. M. Glais-Bizoin prétend que M. de Marivault « l'ob^ « séda pendant huit jours pour qu'il lui fît donner le commanc dément de Gonlie ^. b G' est une erreur; car M. de Marivault, sitôt sa demande faite , fut pris au mot. Le ministre écrivit de suite en marge de sa lettre :
c Je ne vois ^ue de bonnes raisons invoquées par M. le capitaine Marivault , et je désire qu'il lui soit donné promptement une solution favorable.
t Léon Gahbetta. >
En même temps M. Spuller transmettait de sa part an délégué à la Guerre , M. de Freycinet , l'ordre qui suit :
K Monsieur le délégué , j'ai l'honneur de vous envoyer cette lettre de M. le capitaine de Marivault ; Af . le ministre de l'Intérieur et de la Guerre vous prie de donner immédiatement suite à la demande de M, de Marivault^. t
Le même jour, M. 'de Marivault fut promu au grade de général de division au titre auxiliaire , et s'il ne fut pas nommé le lendemain commandant supérieur du camp de Gonlie, ce retard n'eut d'autre motif que les préoccupations extrêmes causées au ministère par la marche en avant de l'armée de la Loire.
A ce moment on annonçait l'arrivée à Tours de M. de Kératry. La police de M. Gambetta s'en préoccupait. Nous avons vu , copiée en fac-similé , une note autographe du directeur de la Sûreté générale , écrite sur papier à tête avec ces mots :
* Voir GiaÎB-Biioiii , JHeiatute de cinq mois, p. 135.
' Voir Annexts do rapport officiel sur le camp de Gonlie, p. 273
Ministère de l'inférieur — Cabinet du ministre^ et portant ceci :
a II faudrait surveiller ce soir Thôtel de Bordeaux et parti* c culièrement MM. Guyot-Montpayroux, Cochery, Wilsoa et ft Lefebure , députés. Me prévenir sans délai de l'arrivée du f général Kératry et de son aide de camp. Urgent.
M. de Kératry était à Tours, en effet, quand on y apprit la défaite de l'armée de la Loire et la reprise d'Orléans par les Prussiens (4 et 5 décembre). Sous le coup de ces tristes nouvelles, il écrivit à M. Gambetta la lettre suivante, qui fut remise par M. Carré-Kerisouët ;
« Tours , 7 décembre 1870, « Monsieur le Ministre ,
K Je me cTois à mon pays, et aussi à la Bretagne qui vient de donner tant de preuves de patriotisme ici , comme à Orléans et à Paris. Lorsque vous comptiez déjà sur le succès, vous avez brisé mon conmiandement. Le désastre d'Orléans m'a fait sortir de la vie privée où j'étais rentré Aujourd'hui que la situation est difficile, je mets de côté les questions personnelles : je vous redemande mon commandement en chef, intact comme au premier jour de votre signature, avec les troupes que vous m'aviez accordées et avec la liberté de rappeler tous les officiers qui m'avaient suivi dans la retraite.
t Je ferai rentrer dans le camp de Conlie toutes mes troupes qui ont besoin d'une nouvelle cohésion , et ma mission sera de ne point laisser passer les Prussiens entre Nantes et le camp, de Conlie , quitte à reprendre l'oiTensive dès que les circonstances le permettront.
a Vous m'avez loué comme tous mes officiers, parce que vous n'avez pas une seule faute à me reprocher. Je vous demande donc un acte de justice et une mesure utile à ma patrie, à rheure si grave où nous sommes aujourd'hui.
« Agréez , etc.
« C**^ Dfî KléRATRY. »
t C'est-à-dire Arthur Ranc. Au iioo de Lefebure on peut lire aoasi Lefehwe; ce serait M. Lerebvro-Portalis (Antonin), entré en 1869 au Corps lêgiaUtif.
Cette lettre honore son auteur; elle prouve qu'en face du péril suprême de la patrie, il était prêt non-seulement à oublier les ennuiSf les déceptions, les injustices dont on l'avait abreuvé, mais même à les affronter de nouveau.
Elle suppose aussi nécessairement que M. Gambetta, pareillement ému du même péril, pouvait, de son côté, oublier et ses anciennes préventions contre Tarmée de Bretagne et son ressentiment tout frais contre la lettre de Kératry du 28 novembre.
Mais le sang génois t n'est pas le sang breton : pour toute réponse à la lettre du 7 décembre, M. Gambettta signa, ce jour même , le décret nommant au commandement supérieur do camp de Gonlie M. de Marivault.
Deux jours après (9 décembre), ce décret était au Moniteur, et M. de Marivault partait le matin pour Gonlie avec M. Garré- Kerisonët.
L'après-midi , M. Glais-Bûoin , comme nous l'avons dit pliïs haut, prenait la même route et commençait, avec MM.de Kératry et Le Bouëdec , ce voyage qui a tant intrigué la curiosité publique. ^
M. Glais-Bizoin ayant publié sur son triumvirat un livre qui semble sincère, qui est en tout cas fort pittoresque, et où il ne se gêne pas pour peindre en déshabillé la Délégation de Tours et de Bordeaux , nous pensions naturellement y trouver le mot de cette charade, où l'auteur figurait au premier rang. Nous eûmes d'abord grande espérance en lisant ce petit récit du départ de M. Grémieux et de sa famille pour Bordeaux, le 9 décembre:
a Je les accompagnai jusqu'à la gare, dit M. Glais-Bizoin, et me donnai le plaisir de les mettre en voiture avec la résolution de ne pas les rejoindre avant d'avoir visité le camp de Gonlie, où Je craignais que le général de Marivault, nommé à la pla^e de Kératry, ne trouvât de la résistance, Grémieux, qui me croyait dans le train, éprouva un vrai désappointement lorsqu'il ne rencontra à Bordeaux que l'amiral Fourichon. Gomme Gambetta était parti à la même époque pour Bourges et Ne-
* Tout le nioode lait que le grand -pire de M. Gambetta était Géooii.
S84 LE CAIfP DE CONLIE.
vers, Crémienx et l'ainiral ne pouvaient prendre aucune décision ^ 1 .
C'était certainement un joli tour d'obliger M. Crémieux à mettre sa dictature en grève, faute d'un coopérateur parti pour faire l'école buissonnière. Cette petite farce semble si bonne à M. Bizoin qu'à ce souvenir il rit encore dans sa barbe. Il est dans son droit , le trait est plaisant. Mais quand il donne pour motif à son VQyage de Conlie le désir de fortifier l'autorité de M. de Marivault contre les résistances qu'elle aurait pu ren* contrer, M. Glais-Bizoin nous permettra d'exprimer -quelques doutes.
Comment! il craignait de voir les regrets inspirés par le départ de M. de Kératry tourner à la résistance vis-à-vis de sou successeur; il allait de Tours à Conlie pour empêcher ou réduire cette résistance; — et pour coopérateur dans cette mission il prônait l'homme même objet de ces regrets , cause involontaire mais immédiate de |a mutinerie éventuelle que Ton prétendait combattre ! M. fiizoin serait ainsi allé exciter d'une main l'incendie qu'il voulait éteindre de l'autre.
Evidemment il se calonmie ; il n'a pu, quoiqu'il en dise, être si léger ; cette explication de son voyage , la seule qu'il présente, est absolument invraisemblable.
M. de Kératry, dans sa seconde déposition devant la Commission d'enquête de l'Assemblée nationale, est plus sérieux. Il rapporte qu'après sa démission , rien ne le retenant plus en province , il avait résolu d'essayer de percer les lignes prussiennes pour rejoindre dans Paris sa femme et son enfant ; déjà il s'était muni , à la Sûreté générale , d'un laisser-passer pour traverser sans obstacles les lignes françaises; il allait partir quand, tout à coup, il lui tomba sous la main un journal (par qui informé?) qui faisait connaître son projet et en empêchait ainsi l'exécution : car le publier dans un journal, c'était le dire aux Prussiens.
K Je déjeunais ce matin-là à Tours avec M. Glais-Bizoin (dit M. de Kératry), lorsque le général Le Bonëdec, qui m'avait succédé au camp de Conlie , comme le général Gougeard m'avait succédé à la division de marche , vint m' avertir que l'armée de Bretagne s'était vu , par ordre supérieur, couper toutes
' Dictature éU cinq moiê, mémoires pour iervir à l'histoire du Gouvememtent de la défense nationale et de la délégation de Tours et de Bordeaux, par Al. GUis- Biioin, Pari», Deotu, 1873, iii.18 anglais, p. 13M32.
ressources financières. Les vivres même aNaîent manquer, car personne ne voulait plus rien payer. II me pria d'engager M. Glais-Bizoin à intervenir de sa personne (M. (îambetta était absent conmie M. Grémieux) auprès du payeur général de Rennes pour l'ouverture d'un crédit, et k venir juger par luimême de ce qui se passait au camp. Ce fut là l'origine du voyage de M. Glais-Bizoin. Je ne pouvais pins essayer de franchir les lignes ennemies après l'indiscrétion commise ; M. Glais- Bizoin, le général Le Bouëdec et moi, nous partîmes tous trois ensemble ^ »
Il est certain que le camp de Gonlie, à qui l'on venait de couper tout crédit , était dans une situation très-critique ; il est vrai aussi, comme nous le verrons, que M. Glàis-Bizoin fit des efforts pour améliorer cette situation ; enfin , il est assez naturel qu'allant à Gonlie dans ce but, il ait fait route avec M. de Kératry qui retournait en Bretagne et pouvait le renseigner mieux que personne.^ Le motif indiqué par M. de Kératry est donc très-plausible. Etait-ce le seul? Gela est moins certain; M. de Kératry, toutefois, n'en indique pas d'autre et ne fait aucune allusion à celui qu'allègue sans vraisemblance M. Glais- Bizoin.
Quoi qu'il en soit, ce dernier fit au camp de Gonlie une pompeuse entrée; la redoute de Tennie, par la bouche de ses canons marins, le salua conmie un prince. Dans son livre, il note le fait en passant, sans s'y arrêter, comme une chose toute simple : « Un train spécial nous amena au camp à la tombée de c la nuit; vingt et un coups de canon annoncèrent notre arrl- « vée « . Si Ton en croit les témoins, cela fit un peu plus d'effet. Voici le récit d'un chef de bataillon des mobilisés d'IIle-et-Vilaine , le conunandant de la G... :
tLe9 décembre 1870, le coup de canon qui se tirait chaque soir pour ordonner l'extinction des feux, fut suivi de vingt et un autres. Grand émoi dans le camp , tout le monde sort de ses tentes : — G' est une victoire sur la Loire! crient les uns. — G'estTrochu qui est sorti ! clament les autres. — Tous nous cou-
' Annexes du rapport officiel» p. 124.
286 LE CAMP DECONLIE.
rons vers le quartier général aux cris redoublés de : Vive la France ! Quand j*y arrivai , il y avait là devant la porte environ quinze cêïits personnes, ponr la plupart officiers , tous criant à plein gosier : A Paris f — C..., Ch... et moi pénétrons dans Tintérieur, où ou nous apprend que nous n'avons point gagné de bataille sur la Loire, que Trocbu n*est point sorti,. . mais que Glais-Bizoin est entré ! ! ! Nous répétons au dehors cette grrrande nouvelle. Tableau. Je regrette que l'illustre triumvir ne soit pas sorti alors de la baraque où il soupait avec Tétat-major et ne se soit pas montré à la foule. Il y avait là beaucoup de ses anciens électeurs des Gôtes-du-Nord ; à juger par l'exaspération de ceux qui m'entouraient, leur ex-député eût reçu d'eux des preuves touchatites de ia satisfaction qu'éprouvaient les mobilisés bretons à le voir arriver au camp avec un pareil fracas. i
L'erreur causée par cette canonnade fut telle que, deux jours après, un journal de Saint-Brieuc (V Indépendance bre^ tonne) disait :
c Une lettre datée de Gonlie le 10 décembre , et arrivée ce a matin dans notre ville, contient les lignes suivantes que nous K transcrivons fidèlement : < Bonne nouvelle , apportée hier t soir, à dix heures, par MM. de Kératry et Glais-Bizoin ! Un ft tiers de l'armée de la Loire a défait celle du prince Frédéric- K Charles : vingt et un coups de canon ont été tirés au camp à tt dix heures et demie ^ ! »
Quand on vit que cette canonnade s'était faite pour célébrer, non le triomple de nos armes, mais celui de M. Glais-Bizoin, le sentiment de déception, d'irritation du premier instant, fit bien vite place à un autre : a Aussitôt qu'on sut que c'était seulec ment l'arrivée de M.- Glais-Bizoin, on rit beaucoup, dit M. de K Vauguion ^; c'est la seule émotion que j'aie vue dans le K camp. 9
Qui avait ordonné de tirer cette salve? D'après M. de Vauguion , c'aurait été M. de Kératry. Mais M. de Kératry, dont tout le monde connaissait la démission, ne pouvait plus donner d'ordres ; il avait avec lui M. Le Bouëdec, qui n'avait point ré*
' Il y a erreur, dans cette lettre , sur Theare comme sur la cause de cette salve; l'excellent HistoriqM de la 2« légion d'ille- et- Vilaine, du colonel de Couiac, porte : • Le'9 décembre , à huit heures du soir^ nous fûmes fort surpris d'entendre tirer au camp une salve de 21 coups de canon, a ^Annexes du rapport ofGciel , p. 137.)
^ Déposition devant la Commission de l'Assemblée nationale , aux Annexes an rapport, p. 69.
signé le commandement du camp, M. Glais-Bizoin*, membre du Gouvernement; si M. de Kératry donna un ordre*, cet ordre ne put avoir force que par Tautorisation de ses deux compagnons de route, qui doivent demeurer chargés de cette canonnade. Si nous sommes bien informés, le colonel JuUien, commandant Tartillerie de Tarmée de Bretagne , n'exécuta poiut cet ordre sans observations; il fit remarquer qu'une salve tirée après le coucher du soleil était chose contraire aux règlements. On passa outre.
Le voyage de M. Glais-Bizoin fit bruit ailleurs qu'à Gonlie ; cette escapade mit en rumeur tout le Gouvernement. Le général Marivault, arrivé à Gonlie avec M. Garré-Kerisouët dans Taprès-midi du 9 décembre, expédia de là à Bordeaux an délégué à la Guerre, M. de Freycinet, le télégramme suivant : « Le « général Le Bouëdec télégraphie de Tours qu'il va arriver au c camp avec Glais-Bizoin et Kératry. J'ignore l'objet de cette t visite. Il
Le lendemain, 10, M. de Freycinet envoya copie de cette dépêche à M. Gambetta, alors à Josnes (Loir-et-Gher), en y joignant ce conomentaire : « J'ignore également le motif de c cette visite, mais j'espère bien qu'elle n'aura pas pour effet « d'entraver l'exécution de Tordre que j'ai donné d'après vos s instructions, à savoir, de confier le commandement du camp « à M. de Marivault , et le commandement des troupes actives c à M. Le Bouëdec en remplacement de Gougeard. — Il ft serait bon que tout le monde ne s'occupât pas des affaires de « la Guerre. »
De son côté, M. Ranc, directeur de la Sûreté générale, télégraphiait de Tours, le 10, à M. Leven, chef du cabinet de M. Grémieux: « Glais-Bizoin est parti pour le Mans avecKérac try ; il serait urgent de lui envoyer l'ordre de se rendre à » Bordeaux sans retard. «
Et de Josnes M. Gambetta — toujours le 10 et toujours par télégraphe — expédiait à son délégué cette réponse curieuse :
» Ministre Guerre à Freycinet, Bordeaux,
ft Veuillez faire savoir au Gouvernement que, M« Glais-Bîzoin c étant parti pour le Mans avec Kératry, il conviendrait de le faire
t revenir d'urgence à Bordeaux sous prétexte de nouvelles int" c portantes afritées de Paris et qui exigent une délibération « en conseil immédiate,
c LioN Gambetta. »
Pendant cet échange de dépêches , M. Glais-Bisoin poursuivait le cours de son expédition.
Le 10 décembre , de huit à onze heures du matin , il passait en revue tous les bataillons du camp rangés sur le front de bandiére. Il affirme dans son livre avoir passé cette revue seul , ft sans être accompagné des généraux Kératry et Le Bouëdeci ; il ^fi trompe. S'il eut été seul y il se fût inévitablement perdu , abîmé dans les bourbiers de GonliCf d'autant qu'il faisait ce jour-là un épais brouillard. Nombre de témoins' affirment que M. Glais-Bizoin avait avec lui M. Le Bouëdec. Ces deux messieurs étaient seub; pas d'escorte, pas un seul cavalier ni une ordonnance. Comme les morts de la ballade, ils allaient vite; sur le front des bataillons ils passaient enveloppés de brome , pareils aux héros d'Ossian ; parfois , le brouillard devenant plus intense ou leur pas plus rapide , l'œil ne parvenait même pas à les saisir au passage ; ce malheur adviat , entre autres, au commandant de la G... (déjà cité) ,qui raconte ainsi son infortune :
c Le 10 décembre à huit heures du matin , nous étions ran^ gés sur le front de bandière ; M. Glais-Bizoin devait nous passer en revue. Il faisait un froid atroce et qn brouillard tel qu'on ne voyait pas devant soi à dix pas. Nous restâmes ainsi trois heures, immobiles, à demi gelés. A onze heures, un officier nous donna l'ordre de rompre les rangs. On m'affirma que M. Glai»*Bizoin avait passé' la revue et qu'il était même venu à mon bataillon; je ne m'en étais pas douté. C..., mon colonel, plus heureux que moi, avait, je crois, aperçu le grand homme. Dans un ordre du jour, il nous félicita sur notre belle tenue (1) et donna double ration d'eau-de-vie. »
' Entre autres le colonel do Coniac , dans son HisUtrique de la 2* Ugion d'Ule-et-Vilaine : • Le 10 au matin, M. Glais-Bisoin, accompagné du général » U Bouëdec, passa en revue les 50,000 hommes environ dont se composait le I camp de Coolie. » {Ann$x4» da rapport officiel, p. 137.)
Dans cette revue fantastique et cette brume ossianesque , les choses prirent d'étranges figures- aux yeux de M. Glais-fiizoin. Les pauvres mobilisés lui parurent des troupes superbes : t Sur I ce sol glacé et couvert de neige , toute cette brillante jeunesse K se montrait dans la meilleure tenue... Il ne leur manquait K que des armes ^. > Peu de chose , on le voit.
Par un phénomène inverse, la redoute de Tennie, dont l'armement était presque achevé , lui fit l'effet d'un méchant fortin avec un mauvais canon : « Un fort (dit-il), que je trouvai I armé d'un gros canon de marine , pièce inutile et incapable c de résister aux abus prussiens, qui eussent bientôt jeté le c désordre dans le camp dépourvu d'enceinte fortifiée ^. t Or, la redoute avait pour sa défense plus de trente canons marins , dont vingt de ^6 centimètres , rayés , se chargeant par la culasse , portant à plus de 6,000 mètres !
La revue finie , les officiers supérieurs se réunirent au quar^ tier général; M. Glais-Bizoin , placé au milieu du cercle, leur adressa une petite harangue qui , plus ou moins retouchée , parut quelques jours après dans tous les journaux de Bretagne sous cette forme-ci :
t Ordre aux officiers, sous-qfficiers et soldats du camp de Conlie,
« Au moment où le ministre de la Guerre se rendait à Parmée de la Loire, j'ai tenu à venir au milieu de vous, mes chers compatriotes , réunis au camp de Gonlie. Je suis heureux et fier, après la revue de toutes les troupes passée ce matin en ma présence par vos chefs , d'attester hautement que la Bretagne , si brave sous Paris comme devant Orléans, continue de donner à la France, car elle en a pris l'initiative, un noble exemple de patriotisme par la formation et le développement du camp de Gonlie. Je veux apprendre à la France que 48,000 citoyenssoldats, accourus tout équipés en moins de cinq semaines à l'appel de la patrie, sont là tout prêts à affronter le choc de l'en-
1 Glais-Bixoin, DkMwt de eM^ mofo, p. 137-138. ' ^ Id., ibid., p. 134.
nemi, tandis que 12,000 autres de leurs frères sont déjà sortis du camp pour marcher au feu.
« Je manquerais à la vérité et à la justice , si je ne rappelais à mon pays que cette initiative est due à mon ancien coUègae et ami le général de Kératry, et son eiécntiou au triple dévouement du général en chef et des généraux Garré-Keiisouêt et Le Bonêdec , secondés par un état*major non moins méritant. C'est une dette de reconnaissance que je me permets d'acquitter, comme memhre de la délégation du Gouvernement de la défense nationale.
c Un autre chef, brave officier, a été placé à la tête de ce camp si admirablement établi , et que je viens de trouver rempli déjeunes soldats admirablement préparés à soutenir la lutte suprême engagée pour défendre le soi de la patrie. Vous lai ferez l'accueil dû autant à son mérite qu'à son passé militaire.
c Soldats, votre bonne tenue et votre résolution m'attestent que vous serez fidèles à la vieille devise de nos pères : La mort plutôt que le déshonneur/ L'unité nationale, legs précieux de nos pères , vous le conserverez , chers et braves compatriotes , vous le conserverez et le transmettrez intact à vos descendants. Je vous quitte donc comme vous m'avez reçu , au cri de : Vive la France î Vive la patrie ! cri qui signifie dans ce moment : Vive la République et la délivrance de l'étranger.
« Glais-Bizoin,
« Mew»^ du GomftmmÊiênt dt la d^tn$e utUiontâé,
• Camp de Gonlie, 10 décembre 1870. «
M. Glais-Bizoin payait, avec ces, éloges hyperboliques à ses « chers compatriotes, » la poudre brûlée en son honneur. Pour peindre , le 10 décembre , les mobilisés de Gonlie comme « tout prêts à affronter le choc de Vennemi t, il fallait une forte dose d'illusion ou d'audace. Mais la note dominante de ce morceau , le thème qui fut de vive voix très-amplifié , c'est le panégyrique de MM. Le Bouëdec et de Kératry.
A la fin de cette allocution un incident surgit, que M. Ardin d'Elteil, témoin oculaire, colonel des mobilisés de Bedon, raconte ainsi r
K Après un semblant de revue , où les hommes avaient pour la plupart leurs bâtons de tente en guise de fusils , M. Glais-Bizoin réunit les officiers en cercle et prit la parole; il nous donna un aperçu dq la position du pays , des espérances que conservait
le Gouvernement de la défense nationale, et conune d'un groupe d' officiers étaient parties ces paroles : Donnez-nous des armes/ il nous dit positivement: ■ Le Saint-Laurent est arrivé à «Brest avec 45,000 remingtons; je vais donner des ordres « pour que ces armes vous soient immédiatement livrées, et c votre nouveau général en chef va envoyer un des officiers de a son état-major pour en prendre livraison i.
Le Saint-Laurent passait ainsi à l'état de vaisseau-fantôme , dont on évoquait l'image dès que les Bretons criaient pour avoir des armes.
Après M. Glais-Bizoin ^ M. de Kératry prit la parole : avec la chaleur et l'énergie qui lui sont habituelles, il fit ses adieux à Farmée de Bretagne; bien des sympathies lui répondirent. Pendant qu'il en recueillait le témoignage, M. Le Bouëdec, s'avançant à son tour au milieu du cercle , se disposait à parler. Avant qu'il ouvrît la bouche, le général de Marivault, qui s'était jusque-là tenu à l'écart, fendit la foule, se plaça en face de M. Le Bouëdec, et lui tendant un papier : « Général, dit-il, vous commandez ici ; veuillez donner connaissance aux troupes de ce décret du Gouvernement qui m'appelle au commandement supérieur du camp de Gonlie. t
M. Le Bouëdec regarda le papier un instant, le déplia, le lut à haute voix, et sortit. M. de Marivault dit quelques mots pour constater sa prise de possession, puis congédia l'assemblée.
Vin.
Après le déjeuner, M. Glais-Bizoin eut avec M. de Marivault une conversation qui peut se résumer ainsi :
— Croyez-vous, général, dit le triumvir, qu'il vous soit possible de men^ bientôt ces mobilisés au feu ?
— Il n'y a pas à y songer maintenant , répondit le général. Auparavant il faut leur donner des armes , le camp n'en a pas ; une instruction militaire sérieuse : cette boue la rend impossible, Il faut donc d'abord les tirer d'ici, puis les armer, enfin les instruire : jusque-là, ni moi ni autre ne peut songer à les mener à Tennemi.
* Voir Arm«aMS do rapport officiel, p« 158*
2dâ LE CAMP DE CONLIE.
— Ainsi , général , vous trouves cette tâche bien lourde , vous aimeriez mieux sans doute un autre coounandement. Dites-moi ce qui vous conviendrait, je ferai mon possible pour vous l'obtenir.
— Ce n'est point pour mon agrément que j'ai demandé le conunandement de ce camp, et en le faisant, j'ai nettement exposé au ministre les raisons pour lesquelles je crois pouvoir y être plus utile que dans tout autre.
— Mais si Ton vous envoyait ailleurs, vous ne tiendriez pas beaucoup à rester ici?
— Je ne désire point de changement. Si le ministre me donne un autre commandement, je suis soldat, j'irai où l'on m'enverra.
D'après le récit qu'en a fait M. de Marivault, telle fut en substance cette conversation. Nous verrons dans quelques instants la version de M. Glais-Bizoin.
M. Glais-Bizoin, jusque-là, avait un peu négligé l'objet principal de son voyage, qui était (suivant M. de Kératry) de chercher un remède à la détresse financière où le Gouvernement laissait le camp de Gonlie. M. Garré-Kerisouët le lui rappela; il venait d'expédier à Bordeaux, à M. Freydnet, le télégramme suivant :
« Gonlie, 10 décembre 1870, 2 h. 5 soir.
c Carré'Kerisouèt à délégué Guerre , Bardeaux^,
( Vous m'avez dit que l'intendance envoyée au camp de Gonlie réglerait les marchés passés par l'armée de Bretagne et prendrait livraison de tout ce qui existe comme approvisionnement. L'intendance fait vivre l'armée avec les ressources que nous lui avons livrées ,, mais elle n'a aucun moyen de payer les marchés qui sont expirés. Gette situation est fort grave, et les 46^000 honomes qui sont au camp vont manquer de tout. Je vous supplie de régulariser cette situation en ouvrant à l'intendance un crédit suffisant pour liquider le passé, assurer le présent et préparer l'avenir.
t Général GAHUi-KjSRisouxT. w
Une demi-heure après , un instant avant de monter dans le train qui allait l'emporter à Rennes, M. Glais-Bizoin lança, de son côté , cette dépêche :
« Gonlie, 10 décembre 1870, 2 h. 45 soir.
« Membre du Gouvernement de la défense nationale à délégué de la Guerre, Bordeaux,
c L'effectif de l'armée réunie à Gonlie est de 46,000 hommes. Indépendamment de la dépense journalière, il y a des échéances pour travaux et marchés en cours d'exécution. L'intendant n'a aucun moyen de pourvoir à ces nécessités. Il y a péril en la demeure, et il est absolument indispensable d'ouvrir immédiatement à Rennes, et non ailleurs, un crédit d'un million dont je vous porterai des explications.
« Glais-Bizoin. »
Après quoi il monta en wagon en compagnie de MM. Le Bouëdec et de Kératry, et même de M. de Marivault, qui allait s'aboucher avec le Comité de défense du département d'Illeet-Vilaine.
Tout ce monde arriva à Rennes assez tard. M. Glais-Bizoin y fut rejoint par une dépêche de M. Grémienx le pressant de gagner Bordeaux. Aussitôt après souper, il courut au télégraphe et répondit :
■ Rennes, 10 décembre, 11 h. 40 soir.
c A ministre de la Justice, Bordeaux,
t Je pars demain à midi, et serai probablement arrivé à minnit.
t Glais-Bizoin. »
Puis il se mit à écrire un long et important télégramme adressé à M. Gambetta par Tours , mais qui fut dirigé sur M. de Freycinet à Bordeaux. Commencée le 10 décembre quelques minutes avant minuit, cette dépêche ne fut expédiée de Rennes que le 11, entre une et deux heures du matin; la voici :
• Rênnei, 10 décembre 1870.
(Trantmise par Nantei , à S h. du matia, 11 décembre.)
c A ministre Guerre, Tours,
t J'arrive du camp de Gonlie; y ai trouvé 48,000 hommes et 1,400 officiers, qu'on m'affirme prêts à partir le 24, s'ils avaient des armes. Tous bonne tenue. Je craignais des dissensions : Kératry et Le Bouëdec m'ont accompagné et ont assisté à l'installation de Marivault selon vos ordres. Conduite de Kératry et Bouëdec très-loyale et très-approuvée par Marivault et corps des officiers. Après explications amicales, Marivault a reconnu le camp trop considérable pour, lui s'il devait mar-^ cher en avant à sa tête. Je crains que cette vaste administration ne soit au-dessus de sa capacité, obligé d'apprendre, sans perdre temps y Hommes et choses. Mieux serait donc de lui donner un camp moins nombreux d'abord et moins avancé, qu'il connaîtrait en le formant, Kératry et Bouëdec reprendraient leur première position, cm grand bénéfice de la défense nationale. Si vous acceptiez ma proposition, l'un et l'autre s'engageraient à partir à votre ordre, le 24, à la tête de ces 46,000 hommes, peut-être plus de 50,000 alors. Plus de ressentiments, harmonie , union dans la défense entre les plus vaillants et résolus. Voilà ce que je veux et vous voules vous-même. Télégraphiez donc que c'est chose fiûte. Il y va du salut de ce magnifique camp, et ce serait renoncer à utiliser, en temps, une armée à votre disposition. Je parle comme un témoin qui a tout vu et vérifié bataillons de ses propres yeux.
« Le camp que Jeannerod n'a pas accepté, conviendrait mieux à Marivault ^
« Glais-Bjzoin. »
Ce nocturne télégramme révèle tout le plan de M. Glais- Bizoin,. contenu dans ces deux poiiits: obtenir la renonciation de M. de Marivault à son conunandement et , par suite, la réintégration de M. de Kératry. La première partie de ce plan avait mal réussi ; M. de Marivault ne s'était pas prêté à cette combinaison. Mais le triumvir, traduisant librement ses paroles
' Ce camp, qoe M. Jeannerod accepta, était celui d'Helfanf, prêt de Saint- Omer, où le Gouvernement de la défense dépensa pins de 90,000 francs, et on il n'entra pas, de tonte la guerre , un senl mobilisé.
pour le besoin de la cause , en déduisait la nécess i de l'envoyer ailleurs et de rétablir à Gonlie M. de Kératry.
M. Glais-Bizoin était si persuadé de l'efficacité de son éloquence et de son argumentation sur l'esprit de M. Gambetta que, le lendemain matin /sans attendre sa réponse , il libellait et signait les ordres suivants ^ :
• Rennei, le ... décenfbre 1870*.