‹ Le camp de Conlie et l'armée de BretagneChapitre 27 sur 45 · ORDRE · texte numérisé non relu

ORDRE

t Par ordre de M. le ministre de la Guerre, en daté du ... décembre 1870, M. le général de division de Kératry reprendra immédiatement le commandement en chef de l'armée de Bretagne, en vertu de son premier décret, et préparera ses troupes de façon à marcher à l'ennemi le 21 décembre. 11 est autorisé à réclamer des armes et des munitions , ainsi que les équipements de guerre nécessaires aux 45,000 hommes qu'il portera en avant. '

< M. le général IjO Bouëdec reprendra son commandement , tel qu'il existe au camp de Gonlie , en qualité de général de brigade , au titre de brevet de Tarmée -auxiliaire.

« Glais-Bizoin,

« Membre du Gouvernement de la défenee naHomde, >

• Rennet, 11 décembre 1870.

«'Ordre est donné à M. le directeur de l'artillerie de Rennes de délivrer immédiatement au général commandant le camp de Gonlie les douze cents remingtons espagnols avec cartouches , les batteries de 12 et de 4, matériel, approvisionnement et équipement, qui existent dans les arsenaux de sa direction, . ainsi que les chassepots et cartouches afférentes qui sont disponibles.

« Glais-Bizoin,

« Jf«mftre du Gwueemeimml de la défense ntUianale, »

' Les deux preinien ordres ont été commnniqii^s à la Commission de l'Assemhlce nationale , par 11. de Kératry , le dernier par M. de Vaugaion. ^ Ici et dans le texte de cet ordre, le chiffre du quantième est laisse on blanc

« Renneg, 11 décembre 1870.

c Ordre est donné à M. le trésorier-payeur général du département dllIe-et-Vilaine de mettre à la disposition du camp de Conlie une somme de cinq millions. — Ce crédit est ouvert à partir de ce jour, et les payements seront faits sur les signatures du général commandant le camp et de l'intendant du

camp.

< Glais-Bizoin ,

B M«mhrt du GowMmmiuHt de la défgtué Holkinede. »

M. Glais-Bizoin venait à peine de décréter ce crédit de cinq millions, qu'il reçut du délégué à la Guerre le télégramme suivant , en réponse à la dépêche datée de Gonlie , . 10 décembre 2 h. 45, où il se bornait à demander un crédit d*un million :

Bordeaux, 11 décembre, 10 fa. 40 matin.

t Guerre à Glais^Bizoin, — Urgence, •

« M. Gambetta m'a dit d'ajourner l'ouverture du crédit d'un million pour le camp de Gonlie. J'ai donc le regret de ne pouvoir déférer immédiatement à la demande contenue dans votre dépêche.

c G. DE Frefcinet. »

Gette réponse ne refroidit pas M. Glais-Bizoin : de Bordeaux on lui refusait un million; qu'importe? il venait d'en donner cinq, il maintenait son ordre. N'était-il pas aussi dictateur que M. Gambetta? D'ailleurs, il s'en allait à Bordeaux lever tout obstacle.

Il partit de Rennes le 11, entre midi et une heure; quelques heures après, il était à Nantes , où un journal signale ainsi son passage : c Hier (11 décembre 1870), à 5 h. 10 du soir, t un train spécial a amené à Nantes M. Glais-Bizoin, membre du « Gouvernement de la défense nationale. Ce train est resté en < gare un quart d'heure environ, et est reparti pour Tours ^

' Il fallait paswr |Mr Toan poar aller à Bordeaux. Gai eitrait est tiré do Phare de la Loire, publié k Nantes le 12 décembre, mais daté dn 13.

« M. Glais-Bicoin était accompagné de deux officiers supérieurs a de la marine et d*un officier dé l'état-major général. »

Vers Fheure où il passait à Nantes dans un appareil si militaire, un télégramme arrivait à Rennes à son adresse, dans lequel le délégué à la Guerre, M. de Freycinet, répondait ou plutôt ne répondait pas à sa grande dépêche de nuit demandant le rétablissement de M. de Kératry :

« Bordeaux, 11 décembre, 4 h. 20 •oir.

t Guerre à Glais-Bizoin , Rennes, — Urgence.

c Aussitôt que Gambetta sera de retour, je lui soumettrai la proposition que vous lui faites par la dépêche de ce jour, 1 heure (matin). Je ne puis en son absence trancher nue question de cette importance.

« G. DB Freycinet. »

Le lendemain, 12 décembre, à quatre heures après midi, M. Glais-Bizoin fit son entrée à Bordeaux; M. Grémieux accueillit cet enfant prodigue avec une joie triomphante dont il se hâta de faire part, le soir même, à M. Gambetta, dans le curieux télégramme qui suit :

« -Bordeaux , 12 décembre, 8 h. 15 soir.

• Justice à Gambetta y ministre^ Bourges,

c J'ai eu aujourd'hui une belle fête républicaine et j'ai vivement regretté votre absence. J'ai passé en revue, aux cris mille fois répétés de vive la République , trois bataillons parfaitement équipés de la garde nationale mobilisée, qui partent demain. En leur remettant le drapeau qui leur était donné par la ville , je les ai harangués. J'ai ensuite passé devant le front des troupes, qui m'ont parfaitement accueilli. Puis a eu lieu le défilé , toujours aux mêmes cris de vive la République. En rentrant , j'ai reçu la visite du Conseil municipal, qui a été fort bien. En somme , voilà une bonne journée^ d'autant que Glais-Bizoin vient â^ arriver.

En arrivant à Bordeaux , M. Glais-Bizoin y trouva cette dépêche qui l'attendait :

» Vitre, 12 décembre^ 1 h. 42 soir.

ê A M, Glaif-Bizoin , membre du Gouvernement , Bordetmx.

« Je n'ai encore rien reçu de ce que vous attendiez. Renseignez-moi. A quatre heures, je serai à Rennes.

c Kératry. »

M. Bizoin répondit :

« Bordeaux , 12 décembre , 6 h. soir.

( Arrivé à Bordeaux aujourd'hui à 4 h. soir. Viens de remettre réclamation ^ à Commission finances. Aurez réponse demain. Mot de Gambetta.

c Glais-Buoin. »

De Rennes, le même soir, M. de Kératry répliqua :

> Benaes, 12 décembre, 10 h. soir.

% A M, GlaiS'Bizoin , membre du Gouvernement^ Bordeaux.

— Extrême urgence,

« Reçu votre dépêche ; mais il faut que Gambetta prenne une mesure immédiate dans un sens ou dans l'autre. Car le nouveau général a déjà donué ordre d'arrêter tous travaux du camp qu'on désarme. On va disséminer en arrière toutes les troupes qui ont coûté tant de sacrifices au pays. Je proteste de toute mon énergie contre cette mesure désastreuse pour la Bretagne et la défense nationale, et cette proteslation aéra ma dernière, vous devez le comprendre. Pas une minute à perdre pour arrêter cette dissolution de l'armée , qui stupéfie ici.

ft KéRATRY. T>

M. de Kératry pouvait se croire plus apte que personne à tirer parti de l'armée de Bretagne au profit de la défense nationale, dès lors il avait raison d'en désirer reprendre le commandement; il avait tort de blâmer, surtout avec cette amertume, les projets d'évacuation de Gonlie et de cantonnement des mobilisés; il eût dû se rappeler que, le 22 novembre, ses plus zélés collaborateurs tekiaient déjà cette mesure pour nécessaire (ci-dessus, p. 78-79).

Sur cette sommation, M. Glais-Bizoin renouvela ses instances auprès de M. Gambetta, mais sans aucun résultat , comme le prouve ce télégramme :

1 La réclamation relative ans cinq millions alloa^s an camp de Conlie par l'ordre de M. Glais-Biioin.

• Bordeaux , 13 décembre 1870.

« A général de Kératry, Rennes,

c Gambetta pas répondu : bon signe, j'espère. Pas de retour de Boarges. Un peu de patience.

« Glais-Bizoin. »

Cet espoir était trompeur. M. Gambetta n'était pas muet pour tout le monde ; quand M. Glais-Bizoin lui écrivait , c'est à M. de Freycinet qu'il répondait , voici en quels termes :

* Bonrgei , 13 décembre, 10 b. 80 matin.

« Gambetta à Freycinet , Bordeaux, — Eoctréme urgence,

c En ce qui touche le camp de Gonlie et les réclamations de Kératry, maintenez fermement Marivault à la tête,,, et réorganises-moi tout cela sur un fort pied.

t LiÉON Gambetta. »

M. de Freycinet ne réorganisa rien, mais il télégraphia de suite (13 décembre, % h. 45 soir) au généra] Marivault : c Ne perdez pas de vue que , nonobstant tout ce qui peut vous t revenir de droite ou de gauche, vous commandei leul à c Gonlie. Ne vous laissez donc distraire par aucune préoccupa* t tion. >

Le même jour, M. Gkis-Biioin recevait, de son côté, le télégramme suivant :

«Rennet, 13 décembre 1870.

Trésorier-général à Glais^Bizoin , Bordeaux»

n Le trésorier général a Thonneur d'informer M. Glais- Bixoin, membre du Gouvernement de la défense nationale à Bordeaux, qu'il n'a reçu aucun avis de l'ouverture par la Banque de France, sur la succursale de Bennes, du crédit de cinq millions destinés au camp de Gonlie.

c De Gr^ry. »

Ges deux dépêches constataient l'échec définitif des desseins poursuivis par M. Glais-Bizoin dans sa visite à Gonlie.

Inutile , après tout ce qu'on vient de lire , d'insister beaucoup pour démontrer que le soulagement de la détresse financière du camp de Gonlie n'avait pas été le seul but du voyage de M. Glai»-Bizoin. L'autre but, et peut-être le premier, c'était de faire rétablir le conmmndement de M. de Kératry.

Que M. Glaia-Bizoin ait songé — conome on l'a dit — h atteindre ce bot par un pronunciamento et une 'sorte de sédition militaire, nous n'en croyons pas un mot. Certaines paroles imprudentes, lâchées par des subalteme$ échauiTés, plus nuisibles qu'utiles , ont pu causer cette rumeur; mais rien ne permet d'attribuer ce dessein à M. Glais-Bizoin ou à M. de Kératry, ni même d'y reconnaître plus qu'un bruit sans fondement.

Le désir, l'espoir probable de M. Glais-Bizoin , c'était de voir éclater autour de M. de Kératry une manifestation sympathique propre à servir d'appui efficace à ses revendications en faveur de ce chef, capable même de décider M. de Marivanlt à les seconder. Cet espoir se réalisa imparfaitement. La malheureuse salve d'arrivée , le zèle inopportun de certains amis peu populaires dans l'armée de Bretagne , le spectacle légèrement ridicule d'une revue militaire passée par un civil aussi civil que l'était M. Glais-Bizoin, tout cela jeta un froid. Les sympathies très -réelles, très -générales pour M. de Kératry se firent jour, mais avec calme; elles n'éclatèrent pas avec cet entrain et cette chaleur expansive , indispensables pour enlever le succès.

Restait la ressource d'amener M. de Ifarivault à résigner de lui-même son commandement, en lui offrant une compensation. Ce moyen ne réussit pas. M. de Marivanlt se refusa à demander un changement. Toutefois, M. Glais-Bizoin tira parti de ses paroles pour le représenter au ministre de la Guerre comme accablé, à Conlie, sous une tâche trop lourde, et disposé à recevoir une autre mission : la conclusion naturelle , développée avec chaleur dans le télégramme nocturne du 10 au il décembre, c'est qu*ii fallait rétablir M. de Kératry. D'ailleurs M. Glais-Bizoin songeait si peu à une sécession quelconque à l'égard du Gouvernement de Bordeaux, qu'il libellait l'ordre de ce rétablissement au nom du ministre de la Guerre.

Mais, du côté du ministre, il trouva un mur. Gambetta le

renvoya à Freycinet, Freycinet à Gambetta, lequel ne répondit

moi à Glais-fiizoin , mais intima Tordre à Freycinet de prendre

toutes les mesures pour empêcher le rétablissement de Kératry.

Ainsi finit cette histoire.

■ Néanmoins, la confiance inspirée aux Bretons par M. de Kératry éta'it telle qu'il y eut encore , en décembre , une autre tentative pour faire replacer ce chef à la tête des forces chargées de défendre la Bretagne . Mais ce dernier effort ne se rattache plus au voyage de M. Glais-Bizoin à Conlie.

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