LES FUSILS SPRIN6FIELD
D'après un état dressé par la direction d'artillerie de Brest , le chargement d'armes apporté par le steamer Erié se composait exactement de 111,680 fusils Springfield à percussion, 880 carabines Spencer se chargeant par la culasse, et 5,790 «Robert Bruck Louding guns « , qui n'étaient point des fusils Robert complets , mais simplement des canons de fusil.
Sur ce chargement, 41,600 springfîelds forent distribués aux mobilisés bretons.. On a vu plus haut dans quelles conditions et à quelles dates VErié avait atteint le port de Brest et fait son déchargement, comment s'était opérée la répartition de ces armes (ci-dessus, p. 129-131, 133 et 138-139); on a vu aussi, par un examen très-détaiUé (p. 140 à 147), dans quel état déplorable se trouvaient ces armes quand elles furent remises aux mobilisés. Pour achever d'édifier le lecteur à ce sujet, nous emprunterons à l'enquête parlementaire et aux Annexes àa rapport officiel quelques témoignages émanant des hommes les plus compétents, entre autres, M. de Marivault,' M. Ardin d'Ëlteil, M. le colonel Jullien et M. le général Lalande.
Voici ce que le général de Marivault dit de ces springfîelds dans sa déposition :
a C'étaient des fusils rayés, à baguette, fabriqués pour la plupart pendant la dernière guerre d'Amérique avec toute la négligence que permettaient les circonstances de ce temps4à. Ces armes n'avaient point été repasséesy et ce défaut d'ajustage empêchait les baïonnettes de tenir au canon , les baguettes de se tirer ; les ressorts jouaient sans bruit ; beaucoup de marteaux ne tenaient pas au cran de repos , ou ne tombaient pas d'aplomb sur la cheminée, ou bien n'y tombaient pas assez fort pour écraser la capsule ; il y avait même des cheminées qui n'étaijent pas forées; enfin les i^artouches, accumulées depuis longtemps dans les magasins, ne contenaient souvent qu'une masse noire agglomérée à la place de la poudre en grains. Quelques-unes contenaient du plomb de chasse , et presque toutes , devenues carrées à la base par la pression des balles les unes contre les autres, ne pouvaient pénétrer dans le canon qu'après qu'on en
avait abatta les angles. Celtes que l'on réussissait à faire partir contenaient si peu de poudre , qu'on voyait souvent tomber les balles à 50 métrés sur la neige, et les efforts faits pour donner confiance dans ces armes, en les faisant tirer devant la troupe par quelques officiers , n'ont abouti qu'à persuader à chaque homme qu'il avait dans les mains une arme qui eût été impuissante , même s'il eût su s'en servir ; or, la plupart des hommes n'a* valent jamais eu en même temps une arme et les munitions de cette arme réunies à sa portée '. i
Le Keuteoant-colonel d'EIteil , qui commandait la légion des mobilisés de Redon-M ontfort , parle ainsi de ces mêmes armes dans son rapport sur la brigade d'Ille-et-Vilaine :
c La journée du 10 janvier (1871) fut employée à vérifier notre armement 3. Dès la veille , on avait appris dans chaque compagnie la charge du fusil à piston , et déjà les commandants de chaque compagdie s'étaient plaints de l'état des armes. En effet, bien que les fusils fussent neufs, plusieurs étaient impropres à tout service. Les uns n'avaient point de cran d'arrêt et par suite ne restaient point armés; chez d'autres, la vis du chien se cassait dès que Ton cherchait à armer; nous avons constaté aussi que des cheiAinées n'étaient point percées. Enfin, les baguettes étaient très-difQciles à retirer, par suite du gonflement des bois qui étaient neufs et pas suffisanmient secs. C'est alors aussi que nous nous sommes aperçus que nous avions deux calibres de ces fusils ^ (circonstance que la direction d'artillerie de Gonlie ignorait), de telle sorte que, dans tous les bataillons , des hommes avaient des cartouches qui ne pouvaient servir qu'à la condition d'être dépouillées complètement de leur enveloppe graissée : on devait donc , une fois la poudre versée dans le eanon , dégarnir la balle pour l'y introduire, et, dans ces conditions, il faUait à un honune plus d'une minute pour charger convenablement son arme. J'en ai fait l'expérience, ayant chargé bon nombre de fusils. Dans cette après-midi du 10, les armes qui pouvaient servir furent chargées en présence des officiers, qui y prêtèrent leur concours.
* Annexée an rapport officiel , p. 45.
* « On vérifia bien l'état de l'armement , on fit faire la charge , mais on ne pat faire le tir à la cible ni essayer les armes; cela anrait jeté l'alarme dans les corps voisins et mis en rumenr tonte l'armée. ■ (ATottf de M. d'ElteU. )
^ Tons les témoignages s'accordent snr l'existence, en grand nombre, de cartouches trop fortes; mais cet inconvénient venait-il de ce qn'il y avait deoz calibres de cartouches on deux calibres de fusils? Là-dessus les avis diffèrent, d'ailleurs, cela importe peu : dans les deux cas, l'inconvénient était aussi grave.
K Aux rapports da 10 et da il, je rendis compte à M. le général Deplanque de cet état de choses et ne lui cachai pas le peu de confiance que leur armement inspirait à nos hommes ^. «
Dans une lettre adressée à M. Gàmbetta le 9 décembre 1872 et insérée le 18 du même mois au journal la Bépublique française, Tamiral Jauréguiberry, qui commandait le IG^^ corps, rapporte que quand il vit les mobilisés bretons sur la place de Pontlieue le 12 janvier au matin (ci-dessus p. 163), il trouva leurs fusils i couverts de rouille, tellement que pour certains ( d'entre eux on avait beaucoup de peine à retirer les ba- « guettes des tenons; mais personne (dit-il) ne me parla de c lumières non percées ou de cartouches d'un calibre plus fort « que celui de l'arme, t II ajoute que, dans son opinion, a il c eût suffi d'un simple nettoyage de quelques heures pour c mettre ces fusils en état de servir, et que si on n'a pas pu ou K su en faire usage au jour du combat, la faute doit en être « attribuée non pas au Gouvernement, mais à plusieurs des of- « ficiers des mobilisés de Bretagne, i
Dans la déposition qu'il a faite le 23 janvier 1873 devant la GommissioQ. d'enquête de l'Assemblée nationale, M. Jauréguiberry a maintenu , sous quelques réserves , mais sans nouvelles preuves , malgré les observations de plusieurs membres de la Commission, ce qu'il avait écrit dans sa lettre; il a, de plus, reproché vivement au général Lalande de n'avoir pas fait essayer les fusils de ses mobilisés 2.
Ges assertions et ces reproches prouvent de deux choses l'une : ou la précipitation mise par l'amiral dans l'examen des armes des mobilisés, ou l'infidélité de sa mémoire en ce qui touche cet ordre de faits.
Cette dernière explication est évidemment la bonne, d'autant que la déposition de l'honorable amiral témoigne sar plus d'un point de son défaut de mémoire.
Ainsi, il affirme très-positivement que, lors de l'attaque de la Tuilerie par les Prussiens, d'artillerie n'a pas donné; qu'il y K a eu seulement, vers cinq heures et demie du soir, quatre ou < cinq coups de canon tirés. » Il atteste même à ce sujet le commandant des deux batteries de la Tuilerie 3. Or, il résulte du té-
1 Voir Anruxei da rapport officiel , p. 264.
^ KnquiU sur Ut aetei du Gouvernement de la défense nationale — Dépo- $ition$ dei témoint, t. III , p. 299.
3 Ibid. . p. 301 . 302.
moignage formel de ce commandant, fourni à la Commission d'enquête , et d'un chiffre très-précis relevé dans le livre du général Ghanzy que , le il janvier vers trois heures après-midi, les dçux batteries de la Tuilerie ouvrirent le feu sur « une colonne « profonde d'infanterie prussienne , laquelle dut se retirer der- « rière deux de ses hatteries qui ripostèrent jusqu'à la nuit » ; que le feu dura de part et d'autre jusqu'à cinq heures et demie, et que dans ce combat d'artillerie lesdenx batteries de la Tuilerie tirèrent au moins 276 coups, c'est-à-dire presque deux coups par minute ^.
Après un pareil défaut de mémoire , les assertions de M. Jauréguiberry sur les armes des mobilisés ne sauraient être reçues sans examen.
En admettant avec lui — par hypothèse — « qu'un simple c nettoyage de quelques heures eût sufîG pour mettre ces fusils c en état * , il serait injuste d'en conclure que « si on n'a pas « pu s'en servir an jour du combat » , c'est-à-dire si le nettoyage n'a pas eu lieu à temps, la faute en est imputable aux ofBciers des mobilisés et non au Gouvernement. Pour nettoyer ou faire nettoyer des armes , il faut que les soldats aient des moyens de nettoyage, brosses, graisse, huile, épinglettes, etc.; or il est absolument prouvé par les témoignages du général Haca, du commandant de la Rochette, du commandant Plumerel, etc. 3, que les mobilisés bretons n'en avaient pas. A qui la faute? Au Gouvernement qui devait les fournir, et qui devait d'abord fourm'r des armes propres et en bon état.
Quant aux cheminées, il est certain que plusieurs n'étaient pas forées, M. de Freycinet l'avoue (ci-dessus, p. 144); la plupart étaient simplement bouchées, mais, en l'absence d'épinglottes pour les déboucher, cela suffisait parfaitement à empêcher l'arme de partir.
Pour les cartouches de trop fort calibre, leur existence est tellement incontestable et elle était si connue, qu'on ne sait conunent elle a pu être ignorée de l'amiral Jauréguiberry. — Voici d'abord à ce sujet un ordre, antérieur à la bataille du Mans et signé du colonel Jullien, directeur de l'artillerie de Gonlie.
> Voir Ghaniy. la Deuxième armit de la Loin, in-8<>, p. 318, «t la lettre an commandant Babatel an rapporteur de la Commission d'enqnéte , Atmexet in rapport officiel, p. 273.
2 VoircHenafl. p. 117. 118, 143 et 144.
c ORDRE.
> Le Mans, 10 janvier 1871.
« Une grande quantité de cartouches se trouvant dans des wagons , à la gare , pour des mobilisés du camp de Gonlie qui viennent tenir garnison au Mans, le service de distribution se fera à la gare par les soins du capitaine Payen, auquel seront adjoints MM. Journée et Émery de Gouascaradec. Ces messieurs auront soin de vérifier les cartouches, cardans les caisses indistinctement il s* en trouve qui ne répondent pas aux fusils qui ont été délivrés. On les délivrera jusqu'à nouvel ordre , sur la seule signature des chefs de légion.