N. JULLIEN
En communiquant cette pièce à la Commission d'enquête de l'Assemblée nationale, M. JuUien y joignait cette note, qui n'est pas sans intérêt :
« Cette affaire regardait rigoureusement le général Marcy, commandant en chef de l'artillerie de U 2' armée. Ce général me prescrivit de faire la distribution; je ne sais s'il ignorait l'avis que réellement les caisses de munitions renfermaient des cartouches n'entrant pas dans les canons. Du reste, je dois ajouter que ces munitions arrivaient à Conlie au der* nier moment. %
Citons aussi ce que dit à ce sujet le général de Lalande dans sa seconde déposition devant la Commission d'enquête (24 juillet 1873), déposition où il a rectifié sur plusieurs points les assertions de l'amiral Jauréguiberry :
c Dans sa déposition , l'amiral Jauréguiberry dit qu'il ne m'a pas vu (après l'affaire de la Tuilerie) » il y a là une erreur de sa part. La première fois que je l'ai vu , il était avec le général Michel ; je suis retourné le voir deux autres fois dans la nuit, et je lui ai dit : c Venez donc visiter les armes et les cartouches ! » La première fois que j'avais été chez lui , je lui avais montré nne cartouche chargée avec du gros plomb, et je lui dis : ,« Ve- « nez voir ces cartouches , et vous vous rendrez compte que ces c hommes ne pouvaient pas faire le coup de feu conmie des « troupes aguerries. « C'était à huit heures du soir. Je lui montrai cette cartouche et lui dis: « Il y en a de tous les modèles; « venez sur la place, il est facile de vous en rendre compte. « L'amiral ne voulut ou ne put y venir à ce moment. J'y re-
APPENDICE. ai»
tournai une seconde et une troisième fois, même refus de sa part.
c Enfin f vers quatre ou cinq heures du matin , j'entendis du bruit sur la place et, m'y rendant, je trouvai Taniiral Jauréguiberry entouré de mes. mobilisés qui lui adressaient toutes sortes de récriminations sur leurs armes et leurs cartouches.
a II y avait, par exemple, des cartouches à balles de deux modèles difTérents : les unes entrant dans le fusil avec le papier, les autres ne pouvant entrer que sans le papier. Il y avait des cartouches en boite qui avaient été teUement comprimées, qu'elles étaient devenues rectangulaires ou carrées. Il y avait des cartouches avariées, des cartouches mouillées, etc. ^. «
Quant au reproche fait par Tamiral aux officiers des mobilisés de n'avoir pas essayé, avant d'aller au feu, les armes de leurs honmies, on a déjà remarqué dans la note du colonel Jullien cette phrase significative à propos des cartouches: < Ces munitions c arrivaient à Gonlie cm dernier moment. » L'ordre du même colonel, qui est du 10 janvier, prouve qu'à cette date la distribution de ces cartouches durait encore, et déjà la brigade d'IUe-et-Vilaioe était en ligne de bataille à peu de distance de l'ennemi. Il semble bien difGcîle, dans une telle situation, de pouvoir faire des essais d'armes. Mais voici à cet égard des renseignements précis , fournis par la seconde déposition du général Lalande :
c M, de la Borderie , membre de la Commission d'enquête (s'adressant à M. de Lalande). — L'amiral Jauréguiberry, dans sa déposition , a insisté sur ce qu'on n'avait pas essayé les fusils Springfield donnés à vos bataillons. Je voudrais savoir à quel-moment et en quel lieu les cartouches ont été délivrées aux mobilisés qui sont sortis de Conlie, le 8 janvier 1871, pour aller coucher au Mans et se rendre, le lendemain matin, sur les positions où ils devaient se battre. Pour préciser, je demanderai à M. le général de Lalande s'il y a eu distribution de cartouches à tout on partie de sa brigade avant le départ de Conlie.
c M, de Lalande. — Il n*y a pas eu de distribution de cartouches au camp de Conlie; elles ont été distribuées, le 9 et le 10, à plusieurs bataillons d'Ille-et-Vilaine ; les dernières l'ont été seulement le 11 à trois heures et demie après midi.
« M. de la Borderie. — Je demanderaf à M. de Lalande
1 Enquête sur les actes du Gouvernement de la défense ncOionale. — Dépositions des témoins, t. V, p. 19.
s'il était possible de faire des essais d'annes au moment où les cartoaches forent distribuées, et pourquoi on n'en a pas fait.
a M, de Lalande. — On ne pouvait pas faire des essais d*annes quand l'ennemi était à quelques kilomètres; cela eût été insensé. Il aurait &llu d'ailleurs trier les cartouches, et cela eût demandé un temps que nous n'avions pas , puisque nous avons reçu les dernières le il , à trois heures et demie ^. »
La détestable condition des fusils Springfield donnés aux mobilisés de Gonlie est si incontestable , que le journal radical d'IUe-et-Vilaine (l'Avenir de Rennes)^ en reproduisant la lettre apologétique de cet armement adressée par l'amiral Jauréguiberry à M. Gambetta, se croyait obligé d'y joindre cette note:
a La plupart des fusils dont les Bretons étaient Armés ne tiraient pas ou ne valaient absolument rien, voilà la réalité; nous en appelons an souvenir dés Bretons présents, s
Cette feuille ajoute , il est vrai : « Mais le ministre de la ft Guerre était étranger à ce détestable équipement. »
Qui donc alors en était coupable? Qui devait fournir les armes et les fournir bonnes , en bon état , et qui les avait fournies mauvaises et en état détestable , sinon le Gouvernement et , dans le Gouvernement, le ministre de la Guerre?
1 EnqutU sur Us actes du Gouvernement de la défense natUmaU, — Dip<hsitions des témoins , p. 20.