‹ Le camp de Conlie et l'armée de BretagneChapitre 35 sur 45 · LA 2* LÉGION DE LA LOIRE-INFÉRIEURE · texte numérisé non relu

LA 2* LÉGION DE LA LOIRE-INFÉRIEURE

Ce corpt étant la dernière troupe qui ait occupé le camp de Coolie et la redoute de Tennie, nous le prendrons pour type, en quelque forte , des légions mobilisées venues à Conlie , et nous BB donnerons ici Thistorique.

La 2* légion des mobilisés de la Loire-Inférieure devait être formée des trois bataillons fournis par Tarrondissement de Paimbœuf ; mais le 3* de ces bataillons ayant été réuni trèstardivement et n'étant jamais sorti de la Loire-Inférieure , les deux autres se trouvèrent seuls, en £iit, soumis au commandement du colonel Jéhenne, chef de la légion. Ces deux bataillons entrèrent an camp de Conlie , le i^*" à la fin de novembre (29 ou 30), le 2* le 9 décembre 1870; ils en sortirent le 18 du même mois pour se rendre à Rennes, d'où ils partirent le 28 pour Saint-lfalo, renforcés du 2* bataillon de la 4» légion de la Loire-Inférieure (légion de Saint-Nazaire) , placé sous le commandement du colonel Jéhenne afin de compléter à trois bataillons la légion de ce dernier. Cette légion de Paimbœuf et Saint-Nazaire resta ainsi composée jusqu'au licenciement des mobilisés.

Le 9 janvier 1871 au soir, sur Tordre du général Cbanzy, transmis par le général de Marivault, elle partit de Saint-llalo, arriva le 10 au matin au camp de Conlie , où elle s'installa audessous du quartier général. Le 11 , on lui distribua des cartouches, et elle fit, sur les springfields dont elle avait été armée pendant son séjour à Saint-lfalo , ces essais dont M If . Jéhenne , de la Rochette et de Rorthays ont finit connaître les tristes résultats, et dont il est question dans le rapport sur Conlie, ci-dessus, p. 130 à 145 et 148.

Le 12 janvier au matin, après le déjeuner des hommes, les bataillons de cette légion commençaient à s'ébranler dans la direction du Mans où les appelait un ordre de Chanzy, l'avantgarde était déjà à plus d'un kilomètre du camp , quand un télégramme de ce général, annonçant sa retraite, ordonna à la légion de se diriger sur Sillé-le-GuiUaume. Au moment où elle allait prendre cette direction, un second contre-ordre lui

prescrivit de rester sur la position de Goniie , mais de quitter le camp proprement dit pour s'enfermer dans la redoute de Tennie et barrer le passage aux fuyards. Elle exécuta cet ordre dans l'après-midi. Le camp se trouvait alors placé sous les ordres du général Morin, conmiandant supérieur des gardes mobilisés de la Loire-Inférieure.

Le lendemain matin, 13 janvier, le général Iforin se rendit à quelques lieues de là, à Domfront-^n-Ghampagne, pour pren* dre les ordres du général Ghanzy, qui lui prescrivit de nouveau de faire partir de suite la légion et de s'établir avec' elle à SilIé-le-Guillaume. Entre midi et une heure, cet ordre allait s'exécuter, c le bataillon désigné pour ouvrir la marche était sur la route, et les autres troupes, sac au dos, dans la redoute, n'attendaient que le signal du départ < > , lorsque le général Ghanzy, battant en retraite avec son état-major et traversant le camp de Goniie , ordonna à la légion de ne pas quitter la redoute avant d'avoir transporté jusqu'à la gare les armes et les munitions qui se trouvaient dans les magasins.

Gette opération dura jusqu'à trois heures environ, et entre trois et quatre heures, la légion partit enfin pour Sillé-le-Guil<laume, où elle arriva à l'entrée de la nuit, mais qu'elle dépassa pour aller, huit kilomètres plus loin, coucher à Rouessé- Vassé.

Le lendemain 14, le colonel Jéhenne, ayant été appelé à commander une brigade de la division Gougeard, remit le commandement de sa légion à M. Antoine de la Rochette, chef du bataillon de Saint-IVazaire, c officier très-solide^ >, qui en demeura chargé jusqu'à la fin de la campagne , et ramena le corps dans le département de la Loire-Inférieure , conune il est dit dans le rapport ci-dessus, p. 197.

M.' de la Rochette a adressé à la Gommission d'enquête de l'Assemblée nationale , au sujet des mobilisés de sa légion et de son département, la lettre suivante, pleine de renseignements qui ofTrent un grand intérêt.

' Ltttre da commandant de Rorthayi, anx Annexti da report officiel» p. 260. ^ Lettre du colonel JëhennjB, aux Annexet du rapport officiel, p. 253.

LBTTBB DU LIKUTENAMT-COLONKL DE LA ROCHETTE.

A M. le Président de la Commission d'enquête sur les actes du Gouvernement de la défense nationale^

Monsieur le Président,

Vous me faites Thonneur d'invoquer mon témoignage au sujet du camp de Gonlie et des mobilisés de Bretagne. Je m'empresse, pour répondre à votre appel, de vous adresser les renseignements suivants :

1^ Habillement, — Les mobilisés de la Loire-Inférieure étaient sans comparaison les mieux habillés du camp de Gonlie. Cependant le drap était absolument nuuvais. Je ne puis juger relativement au prix d'achat , que j*ignore.

Les pantalons surtout laissaient beaucoup à désirer.

Les chaussures étaient fort mauvaises et dans une proportion élevée ; j'ai pu le vérifier dans les marches.

Trois bataillons, que j'ai conunandés, ont campé pendant près d'un mois , par un hiver rigoureux , dans la neige , sans capotes , avec une couverture légère faite de coupures de pantalons. J'ai vu , pendant ce mois , plusieurs fois le viu geler dans les barriques.

Des capotes , non en drap et fort légères , nous ont été distribuées à Nosay (Loire-Inférieure) pendant l'armistice et à la veille de notre licenciement.

Nous avons dA y changer complètement notre premier habillement , reçu à Saint-Nazaire le 25 novembre 1870. Ces trois mois de durée parlent éloquemment^

< Lettre d'nn dei commandants de met bataiUoni, dat^e de Blalo, le 24 février 1871 : — «Mon colonel, j'ai mil en ex^otion l'ordre que voni m'avet donné ; lea officieri ont averti lei soldats de se tenir prêts à partir ; ils ont fait exécuter les mouvements indiqués dans l'ordre ; je n'attends plus que les vêtements et les objets d'équipement — Mon colonel, vous saves combien les hommes souffrent des pieds à cause du mauvais état de la chaussure ; je vous ■erai bien obligé de me faire expédier* non-senlemeut des souliers , mais encore des pantalons et des vareuses. Les leurs ne tiennent plus, et je crois qu'ils ne pourront aller plus longtemps sans être complètement nus. J'ai l'intention de laisser en dépôt k la mairie les cartoocbes que j'ai retirées aux hommes; elles sont humides et presque tontes déformées. Signé : Alf. Binoist. > {»oU de M, de U RockHte),

Les vêtements reçus à Nozay étaient de meilleure qualité, surtout les pantalons.

2<> Équipement, — Les sacs étaient mauvais, les courroies spécialement en cuir détestable. Les ceinturons et les gibernes étaient également en mauvais cuir. Par la pluie , les gibernes en cuir mou ne protégeaient nullement les cartouches qui s'avariaient.

Fort peu d'hommes ont reçu des fourreaux de baïonnette. Ils pouvaient se blesser et les baïonneltes se perdaient.

3<> Armement. — Fusils Springfield, modèle 1855 et 1863 , canons rayés ; — achetés en Amérique.

Ces armes pouvaient être bonnes, en tant que fusils à tir non rapide; mais elles ont été reçues et distribuées en caisse, telles qu'elles sortaient des ateliers, c'est-à-dire non complètement éprouvées.

Sur 100 à 150 essayées devant moi , deux ont éclaté ; dans toutes les batteries l'huile était solidifiée, et nous n'avions ni armuriers ni temps pour les faire nettoyer. Aussi beaucoup de ressorts se brisaient, beaucoup de chiens ne tenaient pas an cran de repos ou n'écrasaient pas la capsule. Je puis fixer la proportion de ces armes défectueuses à 20 pour 100 ^

Appelés le 24 novembre 1870 sous les drapeaux, nous n'avons été armés que le 6 janvier 1871, et le janvier, nous recevions l'ordre de nous diriger vers le Mans.

4*» Vivres, — Les vivres, à Gonlie, ont toujours été généralement de très-bonne qualité et régulièrement distribués.

Le seul reproche à adresser est que , pour 40,000 mobilisés présents un instant à Gonlie, il n'y eut pas un nombre suffisant de guichets de distribution et d'employés. Les hommes de corvée partaient le matin au réveil et souvent ne revenaient qu'à midi , après six heures d'attente.

5<» Instruction. — Elle était nulle pour la presque totalité des mobilisés du camp, par les motifs suivants :

l*' — Jamais la moitié des mobilisés présents au camp n'a

1 Une circulaire da commandant d'artillerie Plomerel inr cei fmils Springfield, destinée à relever le moi al dei troupes , fut envoyée et distribnëe pendant l'armistice. Selon moi , il ressort de cette circulaire que , si nos fusils enseent été propres, ils auraient été passables. Or, nous let avant reçu» fort $ale». Le temps nous a manqué pour les nettoyer; malgré nos demandes réitérées , nous n'avons jamais pu obtenir d'armuriers , et nos hommes eussent brisé leurs fusils si on les leur avait laissé démonter. Qu'étaient donc ces fnsiis entre nos mains? {ll<A9 de M. delà Rochetu.)

été armée. Met trois bataillons ont passé près d-on mois à Gonlie sans armes.

fP — Le terrain argileux, impraticable à raison de la boue.

3° — L*éloignement des lieux de distributions, le mauvais état des cbemins sur des terres labourées, défoncées, nécessitaient joumeDement la moitié des troupes en corvée.

Je termine cette lettre par un résumé des £aits et gestes de mes bataillons, résumé qui répondra victorieusement, j'espère, aux reprocbes iaits aux mobilisés.

Réunis à Saint-Nazaire , le 24 novembre 1870, nous partions le i^^ décembre pour Gonlie, sans capotes, sans armes, sans sacs, sans ustensiles de campement. Première faute; elle est acquise de droit au préfet de la Loire-Inférieure, au sous-pré* fet de Saint-Nazaire (à cette époque, i*' décembre 1870). Ces messieurs voulaient plaire au Gouvernement de la défense nationale : la rapidité de la mobilisation était une bonne note ! Quant aux &tigues et aux souffrances inutiles qu'on accumulait par Ik sur les pauvres mobilisés , il semble qu'on n'y pensait guère.

Quels officiers leur a-t-on donnés? Dans la plupart des grades, des élus du suffrage universel. Par le fait même de l'élection , on leur ôtait l'autorité. Quels étaient ces élus? Il me suffira de dire que, dans un de mes bataillons , sur vingt et un officiers, neuf ont été cassés comme absolument ignorants ou comme ivrognes. — Un maire , nommé d'office, imposé à la comnmne, maintenu malgré Une pétition signée de la presque totalité des gens lettrés de la commune , se cbarge de diriger les élections de la 6« compagnie, 2« bataillon, 4*^ légion Loire-Inférieure. Le procès-verbal , signé par le maire lui-même , existe à la sous-préfecture de Saint-Nazaire , et constate que , pour 44 votants , 52 bulletins sont trouvés dans l'urne. Je demande inutilement que les élections soient cassées, et cependant j'ai entre les mains une lettre officielle qui, pour ce fait, révoque le maire « dont on n'a pas lien d'être fier » .

11 est bon d'ajouter ici que les trois officiers élus de la sorte se &isaient renvoyer quelque temps après pour ignorance complète.

Passons maintenant aux grades dont disposait le gouvernement. A qui les a-t-on donnés? Exclusivement à des républicains, que l'on imposait comme adjudants-majors aux officiers supérieurs d'opinions contraires. Était-ce pour surveiller ces derniers?

On nuisait ainsi cruellement au service.

Revenons à Goniie. On y laisse les mobth'sés dans la neige, dans la boue, au milieu des épidémies, sans capotes, sans sacs, sans armes, et par conséquent sans les instruire.

Quand ils y ont passé ainsi près d'un mois ^ , quand ils sont découragés, décimés par les maladies, par la saison rigoureuse, on reconnaît la faute , on cherche à la réparer, et les mobilisés sont envoyés en cantonnement dans les villes de Bretagne. On finit par où Ton aurait dû commencer. — Ces départs, ces voyages, ces arrivées, continuent à faire perdre un temps précieux.

Les armes manquent toujours; mais Ton nous promet à chaque instant des fusils à tir rapide. C'est le 6 jatwier 1871 seulement que Ton nous distribue & Saint-Malo ces fusils Springfield dont j*ai déjà parlé ^. Malgré les efforts des officiers, cet armement porte un coup mortel au moral des hommes.

La réaction, causée par le passage du camp aux cantonnements, se fait sentir dajis Tétat sanitaire des troupes; les hdpitaux regorgent.

Armés le 6 janvier, nous revenons à Confie le 10, dans la neige, toujours sans sacs, sans cartouches, sans avoir pu net'toyer nos armes, — »• Le 11 , nous reçûmes des sacs et des cartouches, et je pus constater avec douleur, comme je le dis plus haut, le mauvais état des armes , Tignorancc des hommes à s'en servir. Les deux tiers ne savaient pas charger. — Et nous étions au 12 janvier. Le canon tonnait au Mans depuis la veille; Tarmée française se repfiait, et nous avons reçu l'ordre de nous enfermer dans la redoute de Tennie , pour protéger la retraite. Dans la nuit, la déroute passait navrante. Le 13, le

* Ceci est vrai du 2* bsteilloil de Saint-Nataire, vonn à Goniie an commencement de décembre 1871; mail combien d'aotrei bataillont, venui en no- Tembre, reitèrent là , non pai un moii, maii deux moii on ploi, (ATote ék l'édi' Uur.)

* J'ai recherclié minntieaiement Ici ordrei relatili k la distribution des fniils Springfield ; j'ai pièoei et prenvei à l'appai. — Le l*** bataillon de U légion de PaimbcBof reçat lei fniili le 31 décembre 1870, à Saint-Malo (mairie) ; le 2* bataillon de la légion de Paimbœnf» du 31 décembre 1870 an 2 janvier 1871. Le 2* bataillon de la légion de Saint-Nazaire (que je commandaii) reçut lei fusils du 3 au 6 janvier 1 87 1. — La distribotion , pour ce dernier bataillon » dura plui longtempi, car je doi, pour compléter l'armement , cboisir, parmi lei foiils rejetéi par lei premier! bataillont, lei meillenn, c*eit-à-dire lei rooini manvaii. {^NoU deU.éU la Roch$lie.)

général Ghanzy arrive triste et soufFrant; il donne quelques ordres; j'étais là pour les entendre. Noos étions désormais chargés d'enlever aux Prussiens, qui approchaient, les armes les munitions et les vivres laissés à Gonlie.

Cestici, Monsieur, que se place tout naturellement la réponse à une question que vous m'adressez sur l'existence à Gonlie, la non-distribution et la disparition de plusieurs milliers de bans fusils. Parti des derniers du camp , je puis vous renseigner à ce sujet.

Il existait au camp de Gonlie et dans la redoute de Tennîe, le 13 janvier, une assex grande quantité de spencers, remingtons et autres fusils i tir rapide, fusils à piston et revolvers. Une grande quantité de munitions y était déposée. J'ai vu et puis affirmer, sans fiier le chiffre , mais j'atteste que trois bataillons ont, pendant trois à quatre heures, transporté de la redoute à la gare, et par un moyen rapide <, une grande quantité de cartouches, munitions et armes. — Ghaque homme par heure transportait facilement un millier de cartouches.

Beaucoup de fusils étaient en mauvais éiai et devaient être des armes en réparation. — Que sont devenues ces armes , ces munitions, après leur transport à la gare? Je l'ignore.

Agréez, Monsieur le Président, etc.

Atf lieutenant-colonel de la ^ légion des mobilisés de la Loire-Inférieure,

A. DE LA ROCHBTTE.

1 Dans d« grandes eaÎMet faisant trainean lur la neige. Je paii affirmer que tontes les eartonehes forent transporta de la redoute à la gare , que tou$ les fuiUt 0Hb<métai Ufurtnt é^aUment; U ne resta qm* des fuêtU en réparation. Je visitai les magasins d'armes avant le départ ; quelques i>onnes armes oubliées furent méiAe emportées par nos officiers et nos charrettesL (Vote de M, de la Bûcluttê.)

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