‹ Le camp de Conlie et l'armée de BretagneChapitre 7 sur 45 · PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE

M. (le kératry, secondé par son commissaire général et par son actif état-major, redoubla d'efforts pour compléter dans de bonnes conditions l'armement de ce corps. Jusqu'au bout il se heurta aux mêmes obstacles. Ainsi, le général Trinité, désigné pour commander cette division de marche , décou* vre à Laval 1400 chassepots sans emploi ; le ministre de la Guerre les accorde , ils sont expédiés au camp de Conlie (dans la nuit du 22 au 23 novem* bre), on les donne au 1*' bataillon de Rennes; mais comme ils sont dépourvus d'aiguilles de rechange et de nécessaires d'armes, on en demande immédiatement à Tours. A Tours, on refuse, — et cependant, sans ces accessoires indispensables, le chassepot ^ on le sait , est en campagne d'un usage impossible ' .

A Nantes (23 novembre), un officier d'état-major de l'armée de Bretagne , le colonel M engin , envoyé à la recherche des renforts, trouve dans l'arsenal du château 600 chassepots. M. de Kératry les demande au nom du ministre; mais, de Tours, l'administratration de la Guerre défend de les livrer aux mobilisés qu'on envoie à l'ennemi, et les fait expédier de suite au 14' de ligne, alors à Angers , hors des atteintes des Prussiens*. En revanche, le même

' Voir Annexes du rapport, p. 118, col. 1 (2* déposition de M. .de Kératry) et p. 154, col. 2 (télégrammes de Laval); cf. la brochure du général Gougeard intitulée : Deuxième armée de la Loire, — Division de V armée de Bretagne, p. 25.

^ Voir Annexes, p. 161 (télégrammes de Nantes et de

Tours, no»4à 8).

jour, on offre à M. de Kératry 3,600 fusils à percussion, délaissés par un régiment de mobiles, mal entretenus et ayant besoin de réparations ; c'est avec cela qu'on voulait faire battre les Bretons * .

Cependant M. Gambetta, sans tenir compte des difficultés, pressait avec impatience le départ de la division de marcbe. Le 22 novembre au soir, dans une entrevue avec MM. de Kératry et Kerisouët, il avait autorisé celui-ci à rechercher en Bretagne ce qui pourrait être disponible pour compléter Farmement des troupes ; il avait ordonné à celui-là de partir dès le lendemain matin avec sa division, de façon à occuper Saint-Calais le 24f. Or, Saint-Calais est à 48 kilomètres du Mans : faire franchir aux mobilisés cette distance à pied, en vingt-quatre heures, était impossible. L'ordre devenait possible à exécuter en portant les troupes par le chemin de fer jusqu'à là gare de Connerré , à 28]kilomètres de Saint-'Calais. De plus, M. de Kératry devait expressément combiner son mouvement avec M. Jaurès, qui opérait du côté de la Ferté-Bernard *.

De retour à Conlie dans la nuit du 22 au 23 novembre, M. de Kératry apprit l'occupation de Connerré par les Prussiens et reçut de M. Jaurès une dépêche portant que, par suite de cette occupation, le mouvement combiné devenait impossible. 11 prévint immédiatement M. Gambetta, qui, se bornant

1 Voir aux Annexes, p. 113, 114, télégr. daté de « Tours 23 novembre : Guerre à général Kératry. t

2 Voir Annexes, p. 194, Télégr, offic, t série , vfi 49.

à nier Tarrivée des Prussiens à Connerré, persista dans ses ordres de la veille sans y rien changer * et télégraphia, le 23 novembre, dès cinq heures du matin , au chef de Farmée de Bretagne :

Cl Le Mans, 23 novembre, 5 h. matin. — Gam-* « hetta à général Kératryj Coniie.

tt Mon cher général , vous commencez votre mou- « vement sur Saint-Calais. Je reste au Mans : tous tt nies renforts pour vous appuyer. Allez rendre à « la République et à la France un signalé service» tt et justifier d*un coup toutes les espérances fona dées sur votre. valeur. Venez ^ nous nous battrons « ensemble; nous arrêterons la marche des Prus*a siens, et vous savez d^avance les résultats d'une a heureuse résistance.

u LÉON Gambetta. »

M. de Kératry pensait que l'impossibilité de combiner son mouvement avec celui du général Jaurès devait forcément entraîner quelque modification dans sa marche; d'ailleurs, avant d'embarquer ses hommes, il avait à leur faire des distributions de vivres, d'armes et de munitions; pour ses 1,400 chassepots il n'avait que 600 cartouches ' , il lui semblait impossible de mener ses soldats au feu l'arme vide. Pour se donner le temps de résoudre

* Voir Annexes, p. 194 et 195, Télégr. offic.^ 2« série, no» 50, 51, 25 et 54,

2 Lettre du colonel Jullien au général Kératry, du 23 novembre 1870 (Annexes, p. 154).

ces difficultés, il commanda, pour trois heures seulement de l'après-midi , les premiers trains destinés à transporter ses troupes.

Dans Tintervalle, 15,000 hommes de Jaurès s* étant trouvés a en* prise * » vers la Hutte , au nord du Mans , on dut , pour éviter un désastre , « les mettre en lieu sur à tout prix n par les voies rapides, et cette opération absorba tous les wagons disponibles. M. Gambetta en prévint, à une heure, M. de Kératry, en le gourmandant de n'avoir pas commencé son mouvement plus tôt ; sans songer que si cela avait eu lieu, les wagons du Mans, occupés à transporter les mobilisés bretons, n'auraient pu être employés à tirer de à prise » le corps de M^ Jaurès. Cette dernière opération ne finit que dans la nuit, et ce fut seulement le 24 novembre, à 2 h. 15 du matin, que M. Gambetta fit télégraphier du Mans au général Kératry : « La Compagnie (de Cl rOuest) est prête à faire transporter vos troupes à aTinstant; veuillez, je vous prie, vous tenir prêt tt et nous faire connaître vos intentions. »

Le général fit aussitôt demander les trains nécessaires, il fit réveiller les troupes, faire la soupe, compléter les distributions de vivres pour deux jours, et à six heures du matin les premiers bataillons arrivaient à la gare de Conlie ; l'opération du transport commençait.

Elle fut longue , d'abord parce que le transport

* C'est le terme même de la ^dépêche, voir Télégr. offic,, ^ série, n9 55, aux Annexes, p. 195.

de 12 à 15,000 hommes peu expérimentés, divisés en vingt et un trains successifs, demande nécessairement beaucoup de temps; puis elle fut interrompue à plusieurs reprises par le service ordinaire de la ligne du Mans, qui n'avait pas été suspendu; Tencombrement de la gare de cette ville était tel, d'ailleurs, qu'il imposait à chaque train de mobilisés un stationnement d'une heure, ou plus, en arrière du pont de la Sarthe.

A ces causes de retard, qu'on peut presque appeler normales, d'autres s'ajoutèrent. Malgré l'activité déployée par les chefs de l'armée de Bretagne pour se pourvoir d'armes et de munitions , il y eut pénurie pour plusieurs corps, et les munitions ne purent être distribuées qu'à la gare, au moment de l'embarquement. Le bataillon de Rennes, armé dechassepots, resta deux heures sur le quai, n'attendant que des cartouches pour partir; ces cartouches, qui eussent dû être à Conlie , on ne savait où les prendre ; on finit par les découvrir au Mans ; mais par suite de cette méprise, les mobilisés d'IUe-et-Vilaine , après une très-longue attente, ne purent quitter le camp que par le dernier train , à dix heures du soir ' .

Au fur et à mesure de leur arrivée au Mans, les troupes descendant de wagon étaient formées en colonnes dans la cour de la gare et dirigées à pied sur Ivré-l'Evéque (6 kilomètres de l'autre côté du Mans) , où elles plantaient leurs tentes en avant de

* Sur cette opération du transport des troupes, voir Têlégr, offic, ffi série, n»» 56, 58 à 63, aux Annexes, if, 195 et 196.

la rivière d'Huisne, couvertes en arrière par cette rivière et par les hauteurs d'Ivré » en tête par un épais rideau de bois, où des grand'gardes avaient été installées.

Le général s'était rendu au Mans vers deux heures après midi , pour surveiller cette opération ; il coucha le soir au bivouac d'Ivré , avec ses troupes. Le lendemain 25 , la journée fut consacrée à achever Tiostallation, à reposer les troupes, à tirer à la cible. Prévenu dans la nuit que les Allemands étaient à Saint-Calais et que, le 26, le général Jaurès dirigerait sur cette ville (par Parigné-FEvêque) , sous les ordres du colonel Rousseau , une colonne mobile de 10,000 hommes a pour attaquer Tennemi et Tempêcher de poursuivre sa marche sur Tours ' » , M. de Kératry se disposa aussitôt à soutenir cette opération.

Le lendemain , ayant laissé 2,000 hommes et trois pièces de 12 pour garder les hauteurs d'Ivré et le passage de THuisne, il forma, du reste de ses troupes, une colonne de marche divisée en trois sections, celle de droite commandée par le général Trinité , celle de gauche par le général Gougeard , le centre par le général en chef. Partie d'Ivré à onze heures du matin , cette colonne s'avança vers Saint- Calais par la route de Bouloire; à 6 kilomètres de Bouloire, les trois sections firent une halte, puis convergèrent vers cette petite ville, où un escadron

* Voir aux Annexes, p. 196 et 197, Télégr, offic,^ 2« série, n««66, 67, 68.

de lanciers, formant Tavant-garde, entra à quatre heures du soir. Les Prussiens Pavaient quittée depuis midi. — Aucun ennemi n'étant signalé, aucune nouvelle ne lui venant du corps de M. Jaurès, M. de Kératry fit volte-face , et sa colonne rentra à onze heures du soir au bivouac d'Ivré-FEvêque.

Dans cette marche, ces jeunes troupes s'étaient montrées pleines d'entrain et de confiance ; les marins avaient traîné leurs pièces de 4 et leurs mitrailleuses, sans sourciller, pendant 22 kilomètres, aller et retour : aucun désordre sérieux ne s'était produit. — Le 27 , on laissa reposer les hommes , et le général en chef revint à Conlie pour préparer une seconde division de marche.

Avant de dire ce qu'il y trouva , il est nécessaire de reprendre , dans notre récit , certaines circonstances des jours précédents.

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