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CHAPITRE XII

Diocèse de Saint-Boni face, fondé en 1847, au nord-ouest du Canada, dans les vastes territoires de la baie d"Hudson. — Lettre de Ms-i" Taché à sa mère. — Les Montagnais au triple point de vue intellectuel, moral et physique. — Vicariat apostolique de laRivière-Mackenzie en 1862. — Diocèse de Saint-Albert, fondé en lî^TO. — Saint-Boniface, érigé la même année en archevêché, devient le chef- lieu de la province ecclésiastique des sauvages.

En 1844, le saint- siège résolut de former en faveur des populations disséminées dans les immenses territoires de la baie d'Hudson et au delà un vicariat apostolique , érigé en diocèse dès 1847, désigné d'abord sous le nom de diocèse du Nord-Ouest, puis sous celui de Samt-Boniface. Cette dénomination comprend les vastes contrées qui s'étendent de la baie d'Hudson aux montagnes Rocheuses, et des frontières septentrionales des États-Unis à l'océan Arctique. Le siège de l'évêché, érigé depuis peu d'années en archevêché, se nomme Rivière - Rouge % ou plutôt Saint-Boniface, du nom de l'égUse cathédrale ; il compte parmi ses habitants deux mille catholiques d'origine canadienne. Près de là se trouve "NVinnipog, ville séparée de Saint-Boniface par le fleuve : Winnipog est le chef-

1 A répoque d'un des combats acharnés que se livrèrent autrefois à cette place les Sioux et les Sauteux, le sang coula très -abondamment dans le lac et la rivière du voisinage. A partir de cette bataille , les sauvages désignèrent le lac et la rivière sous le nom d'Eait-K/isonglantée, et les Français les appelèrent : Lac-Ruuge , Rivière-Houg<\

lieu du territoire concédé à la puissante compagnie de la baie d'Hudson. Les autorités civiles et militaires du pays y résident.

L'Église, toujours empressée d'étendre le règne de la vérité, pour accomplir dans le monde sa sublime mission , n'a pas oublié ces pays si lointains. Non-seulement elle y envoie ses missionnaires , mais elle y a fondé un collège, des écoles d'instruction primaire, un orphelinat, un hôpital, dirigés l'un par les pères oblats, les autres par les soeurs grises.

Nous trouvons dans une lettre écrite à sa mère en 4851 par M^ Taché, maintenant archevêque de Saint-Boniface, des détails historiques que nous devons faire connaître à nos lecteurs. Il s'exhale de ces pages , si simplement écrites , un parfum de tendre piété fihale qui embaume le cœur et le pénètre d'une douce émotion.

«... Le vaste territoire de la baie d'Hudson, en y comprenant celui du Nord-Ouest, est habité par quatre grandes familles de sauvages bien distinctes les unes des autres, mais dont les différentes tribus offrent des caractères de ressemblance trop frappants pour permettre d'en méconnaître l'affinité... Je ne parlerai aujourd'hui que des tribus comprises dans les limites de ce diocèse , et qui se ressemblent tellement que l'on peut dire avec une certaine exactitude : Ah uno disce omnes (par l'une d'elles jugez toutes les autres). J'ignore complètement pourquoi nos Canadiens les ont appelés Montagnais , puisque cette peuplade est précisément la plus éloignée de la grande chaîne , et qu'il n'y a pas une seule montagne considérable dans le territoire qu'elle occupe. Un mot sur l'état de ces Indiens, à l'arrivée des missionnaires, vous révélera leurs besoins intellectuels, moraux et physiques.

« 1° Les Montagnais au point de vue intellectuel. Ceux qui prétendent à l'honneur insigne de n'être que des orangs-outangs mieux peignés et mieux rasés que leurs ancêtres, m'honoreraient sans doute d'un sourire de pitié en m'entendant parler de l'état intellectuel de sauvages

qui, d'après eux, sont tout au plus des jocko« et des babouins. Pour nous, ces enfants des bois sont autant de membres de la grande famille, dont le chef a été créé à l'image et à la ressemblance de l'Intelligence suprême. Nos Montagnais ont donc de l'intelligence, et il ne faut pas une longue étude pour s'en convaincre. La facilité avec laquelle ils apprennent des choses dont ils n'ont jamais eu la moindre idée prouve que la nature a autant fait pour eux que pour les autres peuples. Il est vrai qu'on ne trouve au désert aucun de ces génies transcendants, qui souvent doivent tout l'éclat dont ils brillent au milieu qui les entoure. D'un autre côté, les extrêmes médiocrités ne sont pas plus communes ici qu'ailleurs. Tous sont doués d'une portion moyenne d'intelligence.

« Le premier usage que l'homme doive faire de sa raison est sans doute de s'élever à la connaissance de son auteur, ce Donnez-moi l'intelligence, dit le prophète, « et je m'appliquerai à connaître votre loi. » Aussi les Montagnais, avec les seules lumières naturelles et les lueurs de la tradition primitive, étaient-ils parvenus à la connaissance de Dieu, sans y mêler ce grossier alliage qui déshonorait les peuples les plus éclairés de l'antiquité. Ils croyaient à un seul Dieu, créateur et conservateur de tout, rémunérateur de la vertu et vengeur du crime; à un Dieu éternel, dont les soins providentiels s'étendent à tout ce qui existe. Cependant, peu faits aux idées purement spirituelles, ils supposaient ce Dieu revêtu d'une forme humaine, dont les proportions gigantesques répondaient à son pouvoir absolu, en même temps que la délicatesse de ses organes lui permettait de voir et d'entendre, du haut du ciel, tout ce qui se fait et se dit sur la terre. Cette notion de la Divinité me paraît la plus exacte qu'ait jamais eue un peuple privé de l'immense bienfait de la révélation. Nos sauvages l'avaient surtout puisée dans la contemplation de la nature. Les deux racontent la gloire de Dieu: comment, dans leur admirable langage, n'auraient-ils point parlé à l'intelligence de celui dont ils sont l'unique abri? Le grand livre de la création est écrit en caractères trop lumineux

pour que l'enfant des bois n'en fasse pas la lecture. Aussi la vue du ciel avec les merveilles de ses mondes, l'observation attentive de la terre dans la majesté silencieuse des forêts portent invincibleaient à la connaissance du divin architecte dont la pensée féconde a fait éclore tant de prodiges. Il faut une grande perversité dans l'homme, ce vice-roi de la création, pour oublier le souverain qui, par un miracle continuel de bonté , prodigue le pain de chaque jour à ceux mêmes qui ne savent pas en prévoir le besoin. Nos Montagnais ne s'étaient pas associés à l'insensé qui a dit dans son cœur : Il n'y a point de Dieu. Au contraire, chaque feuille de la forêt, chaque brin d'herbe de la prairie , chaque goutte d'eau des lacs , chacun des nombreux habitants des eaux, de l'air et de la terre leur redisaient une des lettres qui forment les noms de créateur (niottsi) et de puissant {zeddarizé), qu'ils donnaient à Dieu.

« Il est surprenant qu'avec ces idées sur la Divinité, les Montagnais n'eussent presque aucun culte public ni cérémonie religieuse. Seulement aux réunions, surtout aux festins, quelqu'un des vieillards exhortait l'assemblée à reconnaître la Hbéralité de Dieu et à éviter le mal, qui seul peut suspendre le cours de ses bienfaits; puis suivait une fervente prière pour demander la santé, le succès à la chasse et les autres faveurs pour la vie présente. On jetait ensuite au feu et on enterrait sous le foyer les prémices des aliments qui devaient être offerts aux convives. Quelques sacrifices plus considérables avaient aussi lieu, mais si rarement qu'ils n'étaient, pour ainsi dire, point d'usage. Quant au culte privé, il était assez universel. Quelques personnes adressaient tous les jours une prière à Dieu; d'autres ne le faisaient que dans des circonstances critiques. J'ai entendu raconter plusieurs faits qui prouvent combien la voix de ces âmes simples était puissante auprès de Celui qui a dit : Demandez, et vous recevrez. En voici un exemple. J'examinais un jour la main d'un vieillard privé de son pouce. S'étant aperçu de ce qui fixait mon attention, il me dit d'un ton pénétré qui me toucha : « Vois cette

« main; un jour d'hiver j'étais à la chasse loin de ma « loge; il faisait froid; je marchais; tout à coup j'aperce çois des cariboux; je m'en approche; je les tire, mon « fusil crève et m'emporte le pouce. J'avais déjà perdu (c beaucoup de mon sang; en vain je m'efforçais de l'ar- « rêter, il coulait toujours. Peu à peu je prenais froid. « J'essayai d'allumer du feu; impossible. Alors j'eus « peur de mourir; mais me souvenant de Celui que tu « nommes Dieu, et que je ne connaissais pas bien, je « lui dis : « Mon Grand Père, on assure que tu peux « tout; regarde -moi, et, puisque tu es puissant, viens c( à mon aide. » Soudain, plus de sang. Je regagnai ma (( loge, où je tombai de faiblesse en entrant. Je compris « alors , ajouta-t-il profondément ému, je compris alors « quelle est la force du Puissant. C'est pourquoi, ayant <f appris que tu étais ici, je suis venu de bien loin pour « que tu m'enseignes à servir Celui qui m'a sauvé cette « fois, et qui seul nous fait vivre tous. »

« Quoique le mot blasphème se trouve dans leur langue, ce crime, si commun parmi les chrétiens, était inconnu aux Montagnais. Ils croyaient que des imprécations contre la Divinité ne pouvaient qu'aggraver leurs maux.

« Ces sauvages avaient conservé quelques- uns des grands traits de l'histoire du genre humain. Outre un vague souvenir de la création et de la chute de l'homme par la femme, leur tradition se joint' au récit de Moïse pour dire avec lui : « Il y avait des géants sur la terre; « les eaux inondèrent tout, et couvrirent la surface « du monde; les hommes se dispersèrent ensuite dans ce toutfs les régions; le feu tomba du ciel et brûla l'uni- (( vers. »

« Dans l'histoire de leur déluge , ils remplacent l'arche par une petite île flottan*e, sur laquelle quatre personnes, des animaux et des oiseaux trouvèrent leur salut et échappèrent à la ruine générale. Une pareille tradition, trouvée au dix-neuvième siècle chez un peuple infidèle, étonnerait, je suppose, l'ignorante incrédulité des philosophes du dix-huitième.

« Vous n*entendrez peut-être pas sans intérêt le récit d'une de leurs fables, qui peut paraître ridicule, mais qui me semble renfermer une forte preuve en faveur de ceux qui prétendent que l'Amérique a été peuplée par des émigrations venues d'Asie. Voici celte légende. Au temps des géants, l'un d'eux se promenait sur les bords du grand lac Glacé (la mer Glaciale). Il était si grand qu'un homme ordmaire se logeait dans le pouce de sa mitaine, sans lui causer aucun embarras. Ce géant en rencontra un autre , et engagea avec lui un combat singulier. Se sentant près de succomber dans la lutte, il s'adressa au petit homme qui était dans sa mitaine, et lui dit : « Mon petit fils , coupe les jambes de mon adver- « saire, car il est plus fort que moi. » Le petit homme obéit, et le colosse tomba à la renverse en travers du grand lac , de façon que sa tête touchait l'autre rive , ce qui forma comme un pont sur lequel les cariboux passaient à l'autre bord. Plus tard, une femme entreprit à son tour le trajet, et y réussit après plusieurs jours de marche. Elle apportait du fer et du cuivre; elle fut bien accueillie par les Montagnais auxquels elle donna ces métaux. Elle fit encore plusieurs voyages; mais, ayant été insultée par quelques hommes, elle s'enfonça dans la terre, et emporta tout le fer avec elle. Dès lors, dit le récit, les émigrations cessèrent. Les Esquimaux, qui ont la même tradition , prétendent que les cariboux continuèrent de franchir le détroit. Le fait est que parfois ces animaux disparaissent tout à coup , pour reparaître ensuite en égale ou même en plus grande quantité Un autre fait non moins significatif c'est qu'avant l'arrivée des Européens parmi les Montagnais, ceux-ci n'avaient point d'ustensiles de métal et qu'ils se rappelaient d'en avoir perdu l'usage à une époque assez rapprochée. Ils expliquent aussi par la chute de leur géant la stérilité des efforts sans nombre, et presque sans résultat, qui ont été faits pour découvrir le passage du Nord-Ouest. Cette dernière assertion prouve clairement que le corps de leur géant n'est pas autre chose qu'un pont de glace, sur lequel ils ont jadis traversé le détroit. Les voyages

successifs de l'étrangère sembleraient indiquer que les émigrations ont eu lieu à différentes époques, et que, ne pouvant pas expliquer leur cessation, ils l'ont attribuée à la disparition de cette femme. D'autres contes populaires pourraient peut-être offrir quelque intérêt; mais je dois me souvenir que j'écris une lettre, et non un volume. Le vice principal de ces narrations est le manque de chronologie, ce qui He surprend pas chez un peuple dont chaque individu ignore son âge et celui de ses enfants.

« En parlant de l'intelligence des Montagnais, je ne puis taire une réflexion que j'ai faite bien des fois. Tous les Indiens sont meilleurs naturalistes , non-seulement que le peuple de nos campagnes, mais même que la portion éclairée de nos populations. Dès l'enfance ils sont initiés à ces connaissances. Un sauvage de quatorze ans connaît le nom de tous les animaux, oiseaux et poissons de son pays; il sait de plus leurs instincts, leur nourriture et leurs habitudes. Le plus petit insecte n'échappe pas à son oeil observateur. Je dois confesser humblement que bien des fois j'ai été fort aise de pouvoir me retrancher derrière mon ignorance de leur langue , pour éviter des explications que j'eusse été en peine de donner même en français.

« Moins habiles botanistes que les autres sauvages, nos Montagnais connaissent très-peu les propriétés des plantes, quoiqu'ils en sachent les noms et les formes. En ceci encore, ils sont plus savants que moi.

« Je vous entends, bonne mère, me faire ici un petit reproche bien mérité. Si dans mes vacances d'écolier, au lieu de me livrer exclusivement à des amusements frivoles, je m'étais rendu à vos sages conseils, si j'avais consenti à prctiter des leçons de botanique que vous vouliez me .'.»- .ier, je n'aurais pas aujourd'hui à rougir de me voir plus ignorant qu'un petit sauvage. Pourquoi faut -il ne devenir sage que quand les regrets sont le seul remède que l'on puisse apporter à sa fohe? Vous n'auriez pas beaucoup de peine à me décider maintenant à devenir votre élève, si j'en avais la possibilité.

« Les Montagnais n'ont aucune idée des sciences positives ; leur langue ne peut point exprimer de nombre audessus des centaines. Les sciences expérimentales leur sont aussi parfaitement inconnues. Leurs observations astronomiques n'étonneraient pas les maîtres de la science, mais elles valent bien celles de la partie illettrée de nos concitoyens. Le soleil, la lune, la constellation de la grande Ourse et d'Orion sont leur chonomètre. Eux aussi croient, comme tant d'autres, que le soleil a un mouvement diurne autour de notre planète, et que cette dernière, qu'ils supposent immobile, n'est rien moins que sphérique. Constamment exposés aux intempéries des saisons, ils savent prévoir les variations de l'atmosphère et en apprécier la température. La nature leur sert de baromètre et de thermomètre. On est souvent surpris de les trouver d*accord avec ces instruments.

« Ce serait peut-être ici le lieu de dire un mot sur les dialectes des sauvages en général , et sur celui des Montagnais en particulier. Je sais bien que la langue dans laquelle une mère chérie nous a fait entendre les premières expressions de sa tendresse, est toujours celle qui retentit le plus harmonieusement à l'oreille de l'homme, et qui fait la plus douce impression sur son cœur. De là cette partialité en faveur de l'idiome maternel , qu'on suppose préférable à tout autre. Mais ce sentiment, quelque naturel qu'il soit, doit avoir ses limites, sous peine de nous jeter dans de trop grands écarts. On a vu des personnes instruites d'ailleurs, douées d'un jugement exquis pour le reste , décider sans appel que les langues sauvages ne disent rien, et que, sans le secours des signes, l'Indien ne pourrait communiquer les quelques pensées qui prennent naissance dans son pauvre cerveau. Et pourquoi ce jugement? tout bonnement parce que ceux qui le portent ne savent pas un mot de sauvage. On devrait néanmoins se souvenir que s'il y a de l'impiété à nier une vérité révélée parce qu'on ne la comprend pas, il y a de l'absurdité à tenir la même conduite dans les questions d'un ordre secondaire. Celui

qui a donné à l'homme la faculté de percevoir et de se parler à lui-même par la pensée , lui a donné aussi la faculté de communiquer ses idées à ses semblables et de leur parler par le langage. Cet inappréciable bienfait, Dieu Fa accordé aux sauvages comme aux autres. Je dis plus : il est certains dialectes du désert, tels que le sauteux et le cris, qui, dans maintes circonstances, présentent une énergie, une variété et une netteté d'expressions qu'on ne trouve certainement pas dans les langues européennes. Ceci tient au génie même de ces idiomes, dont on ne peut avoir d'idée qu'après une étude sérieuse, et lorsque l'usage permet d'en exploiter les richesses ; alors ils étonnent et ceux qui s'en servent et ceux qui les entendent.

« Quant à la langue de nos Montagnais, je dois avouer que de prime abord elle ne prévient guère en sa faveur. Il faut avoir foi en ce qu'ils sont pour soupçonner qu'ils expriment des pensées ou des sentiments. Impossible d'imaginer un pareil assemblage des sons bizarres, rauques et étranges; des interruptions subites au milieu des mots, des aspirations outre mesure, des gutturales qui ne sont égalées que par les sifflantes qui les accompagnent; des kyrielles de consonnes, entre lesquelles se perdent quelques voyelles qu'on peut à peine saisir, forment un ensemble de prononciation qui excite le rire de tous ceux qui l'entendent pour la première fois. C'est là la grande difficulté du dialecte montagnais, difficulté presque insurmontable pour un étranger, et qui, jusqu'à présent, a déconcerté les plus courageux. On trouve des documents sur les autres langues sauvages, mais aucun sur celle-ci, à part ceux que nous avons dressés nousmêmes. Il nous a fallu adopter près d'une vingtaine de signes arbitraires pour exprimer des sons qui ne peuvent se rendre par les combinaisons possibles de notre alphabet. Cette langue occupant mon attention journellement, je serais peut-être tenté de vous en parler plus au long ; mais comme je sais que les aridités grammaticales ne sont pas l'objet de vos études favorites, et que vous n'avez pas de prétentions à devenir polyglotte, je suppose que

VOUS me saurez gré de passer rapidement sur un sujet aussi peu attrayant. Je me contenterai d'observer que cet idiome a aussi son mérite, qu'une Montagnaise sait bien dire à son fils qu'elle l'aime et en être comprise. Quelques-uns de nos nouveaux chrétiens prient et chantent dans leur langue avec un accent de bonheur qui montre clairement que, si l'étranger n'y trouve rien de ridicule, eux sentent vibrer leur âme aux sentiments qu'elle exprime.

« 2» État moral des Montagnais. — Si nos Indiens ont beaucoup à envier aux peuples civilisés sous le rapport intellectuel, il faut avouer que leur position morale, au milieu de la plus profonde ignorance, peut offrir une leçon de véritable sagesse à ceux qui abusent si criminellement de leur instruction. Voici le beau côté de cette tribu. Je sais que tout est loin d'y être parfait , quand surtout on en juge d'après les sublimes enseignements puisés dans la morale évangélique ; mais il n'est pas moins vrai que leur conduite forme un bien agréable contraste avec celle de la plupart des peuples infidèles. Qui dit sauvage dit féroce et barbare; sous ce rapport nos bons Montagnais ne sont point sauvages. Il n'est peut-être pas de nation qui ait plus horreur du sang et de tout acte d'une violente cruauté : le meurtre est inconnu parmi eux, et leur inspire un éloignement extrême. L'esprit de vengeance trouve sans doute place partout où les divines leçons descendues de la croix ne font pas taire les sentiments naturels; néanmoins les Montagnais se contentent d'une légère satisfaction. Quelques coups de poing, et quelques cheveux arrachés à la tête de leur adversaire étaient une compensation satisfaisante des plus sanglants outrages. Leur douceur naturelle était m.ême assez voisine de la lâcheté. Je crois que les beaux temps de la chevalerie, avec leurs aventures romanesques, trouveraient peu de champions parmi nos pacifiques ouailles. On pourrait peut-être en faire des chevaliers sans reproche, mais pour des chevaliers sans peur, impossible de l'espérer. Ils pensent toujours avoir des ennemis acharnés à leur poursuite ; en sorte qu'il

n'est pas rare de voir des partis considérables prendre la fuite parce qu'une femme ou un enfant aura cru entendre un bruit semblable à la détente d'un fusil, ou encore parce que quelques feuilles de la forêt leur paraissent porter l'empreinte d'un pied étranger. Les Gris, avec lesquels ils ont été longtemps en lutte, leur font pourtant l'honneur d'avouer que, quoique très-soigneux d'éviter le combat, ils sont d'une grande bravoure dans l'action. Je le crois facilement, parce qu'ils sont d'un caractère réfléchi et sérieux, sorte de gens difficiles à émouvoir, mais d'une plus constante leimeie dans leurs émotions. Quand on leur reproche leurs terreurs paniques , ils s'en excusent sur leur éloign-iment pour le meurtre, dont le nom de guerre ne saurait diminuer l'horreur. Cette raison, qui peut être vraie, n'est guère comprise de ceux avec lesquels ils vivent, et ils ont la réputation d'être lâches.

« L'oppression du faible m'a toujours paru une suite du manque de grandeur d'âme; aussi n'ai-je pas été surpris de la trouver chez nos Montagnais. Il est dur d'être soumis à leur autorité. Je ne connais rien de plus triste que le sort des orphelins adoptés par des familles étrangères. Ces misérables créatures conservent jusque dans l'âge avancé un air d'infériorité, souvent même de stupidité , qu'il ne faut attribuer qu'aux mauvais traitements dont elles ont été victimes pendant l'enfance. Ceci prouve que, si nos sauvages ont de la douceur, ils ont peu de sensibilité. Ce vice de leur caractère se montre au grand jour dans leur conduite avec leurs femmes. Il est pénible de voir celle qui a été créée la compagne de l'homme devenir l'esclave de celui qui n'avait reçu une force supérieure qu'afm de lui servir de protecteur et non de bourreau. Ce dernier mot n'est malheureusement que trop bien appliqué, puisqu'on a vu de ces hommes, si débonnaires entre eux, assommer leurs épouses, et les traiter constamment avec une rigueur qui tient de la barbarie. Que de fois j'ai béni le Ciel de n'avoir point fait naître ma mère femme de Montagnais!

« S'il était un motif capable de me porter à les détester, ce serait sans doute ce défaut; mais je suis bien aise de pouvoir vous dire que la religion , par sa douce influence, réussit peu à peu à effacer les traces de cette brutalité. Une chose singulière et incompatible, ce semble , avec ce manque de tendresse , c'est qu'ils tombaient dans le dernier excès du désespoir à la mort de leurs proches. Tout alors était sacrifié au deuil ; à peine conservait-on les vêtements les plus indispensables pour se couvrir. Des pleurs sans fin et des lamentations sans bornes touchaient les plus indifï'érents , et quiconque assistait à un décès prenait à cœur d'exprimer fortement une douleur que la plupart certainement n'éprouvaient pas. J'ai été témoin d'une de ces scènes, au milieu de gens que je commençais à évangéliser. Je vous assure qu'il eût fallu un imperturbable sang-froid pour n'être pas ému à la vue des contorsions et des hurlements auxquels se laissaient aller le père et la mère de la défunte. Les autres sauvages un peu mieux instruits joignaient leurs efforts aux miens pour les calmer.

(( J'ai dit que les Montagnais manquaient de sensibilité ; je dois faire une exception en faveur des pères pour leurs enfants; des femmes en général, mais surtout des mères. Il est certains caractères généraux de l'humanité qui se retrouvent partout. Celui de la femme, dans l'exercice de ses devoirs de mère, offre quelque chose de si profondément caractéristique, qu'il est impossible de ne pas le découvrir, même chez les peuples les plus barbares. Malheureusement ici, comme dans bien d'autres pays, les mères ne reçoivent souvent pour récompense de leur tendresse que la douleur de se voir oubliées. Pour moi, le cœur toujours plein de votre souvenir, je m'efforce d'adoucir leur sort, et d'exciter à la piété fiUale ceux qui pendant si longtemps en avaient méconnu les obligations saintes.

« La mère ici n'avait point d'autorité sur ses enfants, surtout sur les garçons. Ces derniers la voyaient tous les jours se livrer aux travaux les plus rudes, sans même songer à la soulager. Le père se faisait obéir tant que

ses forces physiques lui donnaient la supériorité : mais Tâge ou quelque accident venait- il à le priver de cet avantage, il perdait tout ascendant; il lui fi^Uait à son tour plier devant celui de ses fiis qui se chargeait de le faire vivre. Cette autorité du père, quelque limitée qu'elle soit, est la seule connue des Montcignais. On peut leur appliquer, en toute vérité, ce que les livres saints disent du peuple juif à certaines époques de son histoire : <t En « ce temps -là il n'y avait point de roi, mais chacun fai- « sait ce qui lui plaisait. »

« A celte indépendance s'allie une scrupuleuse probité. Si tous les hommes ressemblaient sous ce rapport à nos Montagnais, on n'eût jamais songé à se mettre sous la protection des verrous , ni à inventer des serrures. Le vol est celui de tous les vices pour lequel ils ont le plus d'éloignement, et l'on peut affirmer que cette pauvre nation est la plus honnête du globe. Ll chose est d'autant plus surprenante, qu'ils aiment passionnément tout ce qui leur appartient ; il leur en coûte autant de donner ce qui est à eux que de prendre ce qui est à autrui. Rien pour rien, telle est leur loi. Le liiot générosité est effacé du dictionnaire de leurs usages, nonseulement envers les étrangers, mais même à l'égard de ceux qu'ils chérissent le plus. Je vous assure qu'un missionnaire qui n'aurait ici à attendre du secours que de ses chères ouailles serait souvent à jeun. Quelquefois pourtant, quand ils sont dans l'abondance, ils reçoivent assez libéralement leurs amis; hors de là, point d'amitié qui puisse tenir heu de paiement. Ils ne donnent jamais, ou presque jamais, sans arrière- pensée. La moindre offrande qu'ils ont faite leur semble un dépôt précieux, dont ils ont droit de recevoir une rente viagère. Malheur à ceux qu'ils honorent de leurs largesses. Joignez à cet égoïsme une légion effrénée d'importuns solliciteurs. Si les lois contre la mendicité étaient en vigueur au désert, il y a déjà bien des générations que la nation entière serait sous les verrous. Leur accordez-vous une première demande, elle est aussitôt suivie d'une seconde, celle-ci d'une troisième, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'enfin un

mien pour leur trouver des grâces sous l'épaisse couche de crasse et de graisse qui leur sert de voile , sous celte courte chevelure qui s'étend, avec une capricieuse négligence, jusque dans leur bouche. A moins d'en être témom , il est impossible de se taire une idée de la dégoûtante malpropreté qui les caractérise.

« Le costume des hommes est assez semblable à celui de nos paysans. Ls se procurent leurs habits dans les magasins de la compagnie de la baie d'Hudson, où on les reçoit tout confectionnés d'Angleterre. En automne, quand ils viennent de faire leurs empiètes, nos sauvages ont un certain air d'aisance; leurs capotes bleues ou blanches, leurs mitasses noires, blanches ou rouges, leurs bonnets écossais et leurs ceintures coloriées, sembleraient faire croire qu'ils vivent, sinon dans l'opulence, du moins dans une honnête médiocrité. Hélas! que la scène est différente au printemps! pitoyable est le coup d'œil qu'ils présentent alors. Une chose particulière à nos sauvages, c'est qu'ils n'ont aucun goût pour les vaines parures; parmi eux, ni collier, ni pendants d'oreilles, ni rien de semblable. Toujours ils préfèrent le solide au frivole; aucun ornement ne se mêle à leur chevelure, qui pend en désordre sur leurs épaules. L'art de la parfumerie n'a point encore atteint ici un haut degré de perfectionnement; il consiste tout simplement à prendre un morceau de graisse quelconque , et à s'en frotter les cheveux, le visage et les mains, avec une prodigalité sans bornes. Hommes, femmes et enfants, tous aiment le brillant poli qui résulte de cette opération.

« Nos Montagnais sont excessivement gourmands. Leur sert-on quelque mets, ils commencent par palper le tout, puis ils choisissent ce qu'il y a de mieux, et le dévorent avec une gloutonnerie dégoûtante. L'usage de la fourchette est inconnu parmi eux; voici comment ils y sup{)léent : ils prennent la viande de la main gauche, la saisissent entre leurs dents, puis le couteau arrive pour accorder à la bouche tout ce qu'elle peut contenir. Les premières fois que je fus témoin de ces scènes, je

croyais à tout moment voir tomber quelque bout de nez dans le plat; mais non, leur habileté en ceci n'est égalée que par la vivacité avec laquelle l'opération s'exécute. Un morne silence règne pendant tout le temps du repas; on voit qu'il y va de la vie. Quand la portion est épuisée, chacun s'essuie les doigts à sa chevelure. On se regarde avec complaisance si le festin a été copieux; alors seulement les propos commencent.

« Les Montagnais vivent de la chasse; l'orignal, le caribou, le cerf et le bœuf sauvage constituent leur principale nourriture. Quoique manger du poisson leur paraisse chose pénible, ils sont néanmoins obligés de s'y résigner, depuis quelques années surtout ; trop heureux quand la pêche ne leur manque pas aussi. Oh ! que leur sort était digne de pitié avant qu'ils entendissent parler de l'Évangile ! Naître dans les pleurs pour vivre dans la souffrance et mourir sans espoir, était alors tout l'abrégé de leur histoire. On peut encore leur appliquer à la lettre ces énergiques paroles du patriarche de la douleur : « L'homme, né de la femme, vit peu de temps; il « est rempli de beaucoup de misères. » En effet, il règne ici une extrême détresse, dont ne peuvent point avoir d'idée ceux qui sont habitués à un autre ordre de choses. Vous savez qu'en général les sauvages vivent au jour le jour, ce qui fait qu'ils sont parfois dans l'abondance et le lendemain dans le besoin. Nos Montagnais, beaucoup plus prévoyants que les autres, sont à la vérité moins exposés à des privations évitables. Il arrive toutefois souvent que la rigueur des temps et la stérilité des lieux mettenJt leur prévision en défaut. Je demandais un jour à un d'entre eux s'il était jamais resté jusqu'à trois jours sans rien manger; il partit d'un éclat de rire, et ajouta : « Tu ne sais donc pas comment nous vivons! (( j'ai passé jusqu'à dix jours sans prendre une seule « bouchée, ni moi, ni ma femme, ni mes enfants. )> Et celui dont je vous parle est peut-être le meilleur chasseur du district.

« Ces jeûnes fréquents et prolongés ruinent leur constitution. Les cas de commune longévité sont beaucoup

mien pour leur trouver des grâces sous l'épaisse couche de crasse et de graisse qui leur sert de voile , sous cette courte chevelure qui s'étend, avec une capricieuse négligence, jusque dans leur bouche. A moins d'en être témom , il est impossible de se taire une idée de la dégoûtante malpropreté qui les caractérise.

« Le costume des hommes est assez semblable à celui de nos paysans. Ls se procurent leurs habits dans les magasins de la compagnie de la baie d'Hudson, où on les reçoit tout confectionnés d'Angleterre. En automne, quand ils viennent de faire leurs empiètes, nos sauvages ont un certain air d'aisance; leurs capotes bleues ou blanches, leurs mitasses noires, blanches ou rouges, leurs bonnets écossais et leurs ceintures coloriées, sembleraient faire croire qu'ils vivent, sinon dans l'opulence, du moins dans une honnête médiocrité. Hélas! que la scène est différente au printemps! pitoyable est le coup d'œil qu'ils présentent alors. Une chose particulière à nos sauvages, c'est qu'ils n'ont aucun goût pour les vaines parures; parmi eux, ni coUier, ni pendants d'oreilles, ni rien de semblable. Toujours ils préfèrent le sohde au frivole; aucun ornement ne se mêle à leur chevelure, qui pend en désordre sur leurs épaules. L'art de la parfumerie n'a point encore atteint ici un haut degré de perfectionnement; il consiste tout simplement à prendre un morceau de graisse quelconque , et à s'en frotter les cheveux, le visage et les mains, avec une prodigalité sans bornes. Hommes, femmes et enfants, tous aiment le brillant poli qui résulte de cette opération.

« Nos Montagnais sont excessivement gourmands. Leur sert-on quelque mets, ils commencent par palper le tout, puis ils choisissent ce qu'il y a de mieux, et le dévorent avec une gloutonnerie dégoûtante. L'usage de la fourchette est inconnu parmi eux; voici comment ils y suppléent: ils prennent la viande de la main gauche, la saisissent entre leurs dents, puis le couteau arrive pour accorder à la bouche tout ce qu'elle peut contenir. Les premières fois que je fus témoin de ces scènes, je

croyais à tout moment voir tomber quelque bout de nez dans le plat; mais non, leur habileté en ceci n'est égalée que par la vivacité avec laquelle l'opération s'exécute. Un morne silence règne pendant tout le temps du repas; on voit qu'il y va de la vie. Quand la portion est épuisée, chacun s'essuie les doigts à sa chevelure. On se regarde avec complaisance si le festin a été copieux; alors seulement les propos commencent.

« Les Montagnais vivent de la chasse; l'orignal, le caribou, le cerf et le bœuf sauvage constituent leur principale nourriture. Quoique manger du poisson leur paraisse chose pénible, ils sont néanmoins obligés de s'y résigner, depuis quelques années surtout ; trop heureux quand la pêche ne leur manque pas aussi. Oh! que leur sort était digne de pitié avant qu'ils entendissent parler de l'Évangile ! Naître dans les pleurs pour vivre dans la souffrance et mourir sans espoir, était alors tout l'abrégé de leur histoire. On peut encore leur appliquer à la lettre ces énergiques paroles du patriarche de la douleur : « L'homme, né de la femme, vit peu de temps; il « est rempli de beaucoup de misères. » En effet, il règne ici une extrême détresse, dont ne peuvent point avoir d'idée ceux qui sont habitués à un autre ordre de choses. Vous savez qu'en général les sauvages vivent au jour le jour, ce qui fait qu'ils sont parfois dans l'abondance et le lendemain dans le besoin. Nos Montagnais, beaucoup plus prévoyants que les autres, sont à la vérité moins exposés à des privations évitables. Il arrive toutefois souvent que la rigueur des temps et la stérilité des lieux mettenJt leur prévision en défaut. Je demandais un jour à un d'entre eux s'il était jamais resté jusqu'à trois jours sans rien manger; il partit d'un éclat de rire, et ajouta : « Tu ne sais donc pas comment nous vivons! (( j'ai passé jusqu'à dix jours sans prendre une seule « bouchée, ni moi, ni ma femme, ni mes enfants. » Et celui dont je vous parle est peut-être le meilleur chasseur du district.

« Ces jeûnes fréquents et prolongés ruinent leur constitution. Les cas de commune longévité sont beaucoup

plus rares ici qu'ailleurs. En hiver surtout, les maladies sont graves, presque toujours mortelles. Je m'efforçais d'encourager un homme dont l'épouse n'était que légèrement indisposée; il me répondit : « Nous ne sommes « pas comme les blancs ; la mort est forte contre nous, « elle ne nous laisse point être malades à demi. » Le pauvre mari avait raison.

« Pour avoir une idée complète de la misère de ces sauvages, il faut ajouter à la privation si fréquente de nourriture l'excessive pauvreté de leur vêtement. Pour ma part, j'en suis encore à me demander comment il leur est possible de résister à la rigueur du climat qu'ils habitent, sans autres ressources que celles qu'ils ont à leur disposition. Il faut que l'habitude, contractée dès l'enfance, leur fasse perdre la sensibilité à un point qu'il est difficile d'imaginer. Par les froids les plus intenses, ils couchent dehors, sans feu, avec une simple couverture, souvent beaucoup plus courte qu'eux-mêmes. Un sauvage qui m'accompagnait dans un récent voyage peut être cité comme exemple. La veille de notre arrivée ici, le thermomètre de Réaumur marquait trente-deux degrés au-dessous de xéro. Nous étions campés dans un endroit peu favorable, sans abri contre l'impétuosité du vent, et presque sans bois pour faire du feu. A mon réveil, je tremblais de tous mes membres, mes dents claquaient. J'aperçus alors mon Montagnais , les pieds nus , sortis de dessous sa petite couverture , exposés à l'air, et séparés de la neige par une branche de sapin. Je ne pus retenir un cri de surprise , craignant qu'il ne fût gelé. Mes autres compagnons réveillèrent, quoique avec beaucoup de difficulté. Il nous avoua alors qu'il avait dormi profondément toute la nuit, sans même sentir le froid.

« Ces Indiens sont tellement pauvres, que le plus petit adoucissement leur paraît du luxe. Quand je voyage en hiver, je prends ordinairement deux couvertures pour m'abriter, tandis que mon manteau me sert de matelas. Je ne pensais pas qu'un pareil Ut pût offrir du superflu, quand il faut coucher dehors, sous un ciel glacé. £h

bien? le croiriez-vous, bonne mère, je n'ai peut-être pas un seul soir préparé cette couche, si simple en ellemême, sans entendre les sauvages faire des commentaires sur le bonheur de ma position, sur l'avantage d'être aussi richement pourvu de toutes les choses nécessaires à la vie. Deux couvertures pour un seul homme leur semblent un trésor que des étrangers à leur nation peuvent seuls posséder. Ce dénûment de nos sauvages, on en devine aisément les causes. Il tient, avant tout, à la volonté adorable de la Providence, qui les a placés dans le coin du monde le plus inhospitalier. Plus d'industrie et un peu plus de travail de leur part pourraient améliorer leur condition. Notre position à nous-mêmes ne nous permet pas de les aider autrement que par des conseils. Ce mode de régénérer un peuple est lent ; il faut du temps pour changer des habitudes qui sont l'œuvre des siècles.

« Si le sort de la tribu en général est si triste, celui de la femme en particulier offre un redoublement de privations et de souffrances tout à fait inconnu chez les nations civilisées. « Je multiplierai tes maux, » avait dit Dieu à la première pécheresse ; cet anathème terrible pèse encore ici de tout son poids ; c'est la misère multipliée par la misère, de façon à donner un produit effrayant de tribulations. Femmes chrétiennes, si vous ne comprenez pas tous les avantages que vous procure la religion, venez à l'école des peuplades infidèles, et alors vous verrez ce que vous seriez sans la salutaire influence du christianisme.

(( Par un secret jugement , aussi adorable qu'impénétrable, les générations ont succédé aux générations jusqu'à celle qui vit; les siècles ont refoulé les siècles jusqu'à notre époque, sans que cette nation ait reçu les grâces signalées qui en ont prévenu tant d'autres dès leur berceau, sans qu'elle entendit parler de son Rédempteur, sans qu'elle le désirât, faute de le connaître.

« Enfin l'heure favorable a sonné ; Dieu , dans sa miséricorde , s'est souvenu de son peuple et a envoyé ses ministres arborer l'étendard du salut sur les plages

inhospitalières qui ne sembleraient accessibles qu'à la cupidité. Votre fils, en compagnie d'un ami vraiment digne de ce nom, a été choisi pour cette noble mission, pour continuer l'œuvre d'un zélé devancier. Eh bien , je vous le demande, le sort de ce fils est-il si misérable? J'en appelle, non à votre témoignage de mère, -^ je sais qu'à ce tribunal, comme à celui de mon cœur de fils, je trouverais une prompte et entière condamnation ; — mais j'en appelle- à vous comme femme chréiienne. On exalte le bonheur d'une mère dont le fils, dans une tourmente politique, se sera armé du glaive qui tue, pour voler généreusement au secours de ses concitoyens. Eh quoi î le bonheur d'une femme chrétienne sera-t-il moins grand , lorsque son fils, jeune soldat de l'armée du Seigneur, voyant l'humanité aux prises avec le plus redoutable de ses ennemis, se sera armé de la croix qui sauve, pour courir au secours de la portion la plus délaissée de la grande famille humaine? M'en voudriez-vous, bonne et tendre mère, d'avoir tiré la conséquence naturelle des principes que vous vous êtes efforcée de graver dans mon cœur, dès les premiers pas que je fis dans la vie? Les jeunes plantes conservent toujours la trace des liens qui les ont unies à leurs tuteurs ; ainsi , mon cœur a gardé le souvenir des conseils que vous avez prodigués à mon inexpérience. « Comprends, mon fils, m'avez-vous « dit bien aes fois, que la plus douce et la plus pure des « satisfactions est celle de faire du bien à ses sem- « blables. » Ce bonheur, je l'ai compris ; j'en jouis dans toute sa plénitude , et c'est à vos leçons que je le dois. Voudriez- vous donc me le voir abdiquer ? Pour notre consolation mutuelle disons-nous souvent : Le doigt de Dieu est ici.

« Puisse ce Dieu infiniment bon bénir ma mère, et la dédommager au centuple du chagrin que j'ai pu lui causer, dans le seul but d'être utile à mes frères! Et si la pensée qu'on est aimé de ceux qu'on chérit est le plus grand adoucissement aux douleurs de l'absence, vous le savez, mon cœur est fait à l'image du vôtre , il aime ardemment Dieu avant tout, et ma mère après

Dieu. Ni le temps ni la distance ne diminuent en rien ma tendresse pour celle qui n'est occupée que de mon bonheur. Adieu, bonne mère, adieu! Qui sait si le Seigneur ne nous réserve pas la joie de nous revoir encore ici-bas? »

En 1862, onze ans après la date de la lettre que nous venons de lire et à la prière de M?^ Taché, le saint-père détachait plusieurs contrées du diocèse de Saint-Boniface, le plus vaste de tout l'univers, et en formait le nouveau vicariat apostolique de la Rivière-Mackenzie. Il le confiait à un autre oblat, Ms^ Faraud, évèque d'Anemour, qui avait déjà passé dix-huit ans au milieu des sauvages. Ce prélat missionnaire revint en France avant de prendre la direction de son vicariat, et reçut à Tours la consécration épiscopale des mains de Ms"" Guibert * dans la chapelle du tombeau de saint Martin (30 novembre 1863).

Enfin, quelques années plus tard (1870), le diocèse de Saint-Albert se fondait, et Ms^'Grandin, religieux de la même congrégation, était appelé à l'administrer. Son territoire s'étend du pied des montagnes Rocheuses à la baie d'Hudson. Les tribus qui l'habitent s'appellent Pieds-Noirs, Piéganes, Assiniboines, Esquimaux, Gris, Montagnais, gens du sang, etc. Une partie notable de ces sauvages est cathohque; mais la majorité est encore infidèle. Peu d'années suffiraient à sa conversion , si les ouvriers évangéliques du pays étaient assez nombreux ; car ces peuplades aiment la Robe-Noire, ils désirent connaître le Grand-Esprit et apprendre à le prier.

Parmi les principales missions du diocèse de Saint- Boniface, on cite, à cinq lieues de la résidence épiscopale, la paroisse Saint-François-Xavier, sur l'Assiniboine. Elle fut formée en 1824 par les émigrants catholiques de Pembina, après la cession de ce poste aux Étals-Unis, et compte une population de douze à quinze cents âmes;

1 Men: Guibert, alors archevêque de Tours, est monté sur le trône archiépiscopal de Paris après le martyre de M»r^Darboy.

les sœurs grises y dirigent une école. Les Cris et les Sauteux y viennent et reçoivent l'instruction chrétienne des missionnaires, qui ont appris leur langue pour les éclairer.

Les missions de Saint-Norbert, sur les bords de la Rivière-Rouge, de Saint-Charles, sur la rivière Esturgeon , de Saint- Joseph, de Pembina, possèdent des chapelles, des écoles tenues par les sœurs, et sont habitées surtout par des métis et des Canadiens français, aux mœ-urs douces et chrétiennes.

D'autres postes moins considérables sont visités par les pères oblats, qui saisissent toutes les occasions d'étendre dans cette contrée le règne de Jésus-Christ.

Deux fois par an, plusieurs centaines de chasseurs partent de Saint-Boniface pour aller poursuivre le bison (bœuf sauvage d'Amérique) dans les immenses plaines situées à l'ouest et au sud de la colonie. Ils emmènent avec eux leur famille, qui vit sous la tente pendant trois à quatre mois de la belle saison ; au milieu de ces périlleuses expéditions, leurs corps et leurs âmes sont exposés à de grands dangers; aussi désirent -ils être accompagnés par un religieux qui instruise leurs enfants, prévienne et réprime les désordres de mœurs, entretienne la vie chrétienne dans les cœurs et administre les mourants.

Le vicariat de la Rivière-Mackenzie a pour résidence épiscopale la station de la Providence ; c'est là que demeure le vicaire apostolique avec quelques religieux ; c'est de là qu'il rayonne pour visiter ses pauvres diocésains, la plupart sauvages. C'est le centre de cinq forts, éloignés de quatre-vingts, de cent lieues et bien plus encore.

Les stations les plus importantes semblent être : celle du lac Atabaskaw, entourée de Cris et de Montagnais, qui accueillent avec reconnaissance le don de la grâce divine; celle du grand lac des Esclaves, avec ses quatre tribus qui vénèrent l'/iomme de la prière, et le fort Good Ilope (de Notre-Dame-de-Bonne-Espérance), peu éloigné des rivages de la mer Glaciale, où l'hiver dure neuf

mois, OÙ le froid s'élève de trente à quarante et même à quarante-huit degrés centigrades, où le soleil disparaît pendant trente jours et où il ne cesse plus de se montrer pendant le même laps de temps quand arrive la courte saison d'été. Malgré leurs vices grossiers, les peuplades qui vivent sous ces latitudes glaciales désirent s'instruire de la religion , et sont souvent capables d'actes héroïques.

Cette remarque s'applique aussi au dernier diocèse , situé aux extrémités de l'Amérique du Nord, et récemment composé des stations de Saint- Albert, Sainte-Anne, lac la Biche, lac Caribou, île à la Grosse, ou mission de Saint- Jean-Baptiste , lac Vert, etc.

Më^ Grandin , évêque de la nouvelle circonscription, réside à Saint-Albert. Fondé depuis douze ans environ, Saint- Albert a pris de rapides développements. Les maisons s'élèvent et se multiplient autour d'un monticule couronné par l'église, par la demeure de l'évêque, et par les écoles ; un joli ruisseau serpente au pied de la colline.

Le poste de Sainte-Anne date de 1844; c'est la plus ancienne mission de l'ouest du Canada. Oa y trouve un groupe de huit cents catholiques; ce sont pour la plupart des métis issus de deux races diflerentes, vivant des produits de la chasse et de la culture des terres. D'intéressantes chrétientés sont établies autour de cette station, et les conversions abondent parmi les habitants. Les baptêmes se comptent par milliers. Les Cris, les Assiniboines et les Pieds-Noirs fournissent de nombreux contingents à la légion des néophytes.

L'île à la Crosse, ainsi nommée, dit-on, parce que les premiers voyageurs rencontrèrent des sauvages jouant à la crosse sur les bords du lac au milieu duquel elle est située, possède une joUe église en bois, un orphelinat, des écoles et un hôpital, dirigés parles sœurs grises. Me"" Grandin a résidé là pendant plusieurs années, comme coadjuteur de l'évêque de Saint-Boniface , avant la constitution de l'évêché de Saint -Albert. Une distance de plus de trois cents lieues sépare Saint-Boniface de l'ile

à la Crosse. Presque tous les adultes de Tîle ont reçu le baptême : chaque année, grand nombre de sauvages s'y rendent en allant vendre leurs pelleteries aux agents de la compagnie de la baie d'Hudson. Ils y viennent de loin, et font parfois jusqu'à six jours de marche, tout exprès pour avoir le bonheur d'assister à la messe.

La mission de Saint-Pierre, au lac Caribou, est placée au nord-est de l'île à la Crosse, à une distance d'environ deux cents lieues. Quelques années après sa fondation, une maladie épidémique sévit sur les sauvages du pays, et fit de nombreuses victimes. C'était au milieu d'un hiver très-rigoureux, et le P. Gasté ne se lassait pas de baptiser ou de confesser les mourants. Il écrivait à propos de ses courses apostoliques : «... Je courais toute la journée, et ma figure était gelée; ce qui fit dire à un vieillard que j'étais allé visiter : « Ah ! que je suis heu- « reux que tu sois venu vers nous! mon cœur aurait « pleuré, si tu t'étais montré paresseux. Mais en te « voyant, et surtout en considérant ton visage défiguré, « je connais aujourd'hui que ta religion est forte, puisque « ni la rigueur du froid ni les fatigues d'une longue route « n'ont pu t'arrêterî »

En résumé, l'étendue du diocèse de Saint-Albert égale au moins celle de la France. Le clergé se compose de treize prêtres; on y compte un Irlandais, onze Français; le treizième, originaire du Canada, est Français de cœur comme tous les Canadiens cathohques, c'est le R. P. Lacombe.

Après avoir passé vingt-six années au milieu des sauvages pour leur ouvrir les portes du ciel, ce religieux vient d'être envoyé en France par ses supérieurs, pour composer et publier un dictionnaire des langues vivantes au pôle nord. Il a dû voyager soixante jours avant de parvenir à un village régulier. Ainsi l'amour de Dieu et la soif du salut des âmes l'ont décidé à vivre pendant un quart de siècle à quatre cents lieues de l'extrême limite de la civihsationl II racontait naguère qu'au milieu des tribus sauvages du pôle nord, à plus de six mille lieues de la France, les nouvelles de la patrie n'arrivent que

deux fois par an. Lorsque, à la fin de 1870, le courrier leur apporta le douloureux récit de nos désastres, les religieux étaient réunis, par extraordinaire; ils attendaient, comme toujours, avec émotion les lettres, les journaux de la famille et du pays qu'ils n'ont pas cessé de chérir. Quand ils surent nos catastrophes et nos humiliations, ils èe mirent à pleurer et à prier. Les sauvages, en apprenant la cause de leur profond chagrin, tombèrent dans une sorte de stupeur. Ils ne comprenaient pas comment le peuple qu'ils croyaient invincible avait pu être affligé de pareils revers. Le chef de la tribu, respectueux interprète de la sympathique surprise de tous, vint aux missionnaires et leur dit : « Qu'a donc fait la grande nation au Grand-Esprit pour être si rudement traitée? » — Le jour où la France se posera cette question, et où elle reconnaîtra qu'ayant été punie à cause de ses péchés elle doit se repentir, le châtiment cessera, et l'ère de la prospérité ne tardera pas à naître.

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