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CHAPITRE XIII

Climat de T^'^^"^'^^ ^^ Nord. — Voyages et privations. — Extraits des lettres du P. Petitot et de Msr Grandin. — Médeciae superstitieuse. — Reconnaissance et délicatesse de conscience des sauvages convertis.

Nous venons de jeter un rapide coup d'œil sur les immenses et stériles régions du nord -ouest du Canada. Ce que nous savons de ces contrées, dépourvues de ressources matérielles, habitées par des sauvages encore peu initiés aux dons de la grâce , suffit pour nous faire pressentir le nombre et l'étendue des privations quotidiennes imposées aux missionnaires qui se dévouent au salut des indigènes. Ces apôtres ont souvent à combattre les tristesses de l'isolement, les répugnances de la nature civilisée ; ils supportent les rigueurs d'un hiver presque perpétuel, à peine tempéré pendant quelques mois par les pâles rayons du soleil polaire; et pour résister à un tel climat, ils n'ont d'autre nourriture que du poisson, sans pain, sans huile, sans autre assaisonnement que leur appétit !

Leurs lettres offrent un vif intérêt; nous aimerions à pouvoir en citer un grand nombre ; nous en reproduirons du moins ici quelques extraits, empruntés, comme les précédents, aux Annales de la propagation de la foi.

Le P. Petitot raconte son premier voyage à la raquette, en compagnie d'un frère et de quatre sauvages.

On était au mois d'octobre ; il s'agissait d'aller de la mission de Saint-Joseph au bord opposé du grand lac des Esclaves.

(( Deux traîneaux chargés de nos bagages, dit-il, étaient remorqués chacun par quatre chiens. Nous marchions en file indienne : en tête, un sauvage traçant le chemin aux chiens, puis les traîneaux, et nous enfin, nous avançant à la suite les uns des autres, chaussés de nos raquettes pour ne pas enfoncer dans la neige. Vous figurez-vous un voyage à pied , m.ème sur nos belles routes de France, s'il fallait marcher quinze à seize heures par jour, ne dormir que quatre à cinq heures, n'avoir pour nourriture que du pain et du fromage, pour boisson que l'eau claire des ruisseaux, et continuer ce train de Marseille à Lyon ou à Paris? Eh bien, jugez des souffrances d'un voyage entrepris par vingt -trois degrés de froid (centigrades) , dans un pays inhospitalier et couvert de neiges épaisses. Il me fallait marcher ou plutôt courir tout le jour en me balançant de droite à gauche et de gauche à droite : car telle est l'allure du marcheur à la raquette. Mes pieds , blessés par les liens qui retenaient les raquettes suspendues aux orteils, étaient ensanglantés, et au bout de la course, qui dura huit jours, je trouvai mes ongles dans mes nippes.

« Vous croiriez à un tableau d'imagination, si je vous disais la désolation qui règne ici pendant l'hiver. N'avoir à parcourir qu'une plaine immense et morne où se croisent les vents déchaînés qui soulèvent les flots d'une neige fine appelée poudrerie; n'apercevoir jamais que des horizons sans fin, qu'une même zone de terre qui perpétuellement semble fuir devant vous; ne fouler qu'un sol mouvant, où malgré les raquettes on enfonce à chaque pas : voilà un spectacle effrayant quand on le considère pour la première fois. Faites-vous un instant par la pensée notre compagnon de voyage. Il est deux heures du matin; le guide donne le signal, on fait chauffer le thé, nous chaussons nos raquettes, et Ton part. Le vent du nord qui nous fouette le visage, et le petit trot qui nous tient sans cesse en haleine, nous

condamnent naturellement au silence pour toute la journée. Il est nuit noire, et nous ne savons où nous allons; mais le guide sauvage le sait; la direction du vent lui indique la route. Ne craignez pas qu'il s'égare; il trotte comme un chevreuil au milieu de ces grands bancs de neige durcie sur lesquels vous trébuchez, et à travers ces affreuses chaînes de glaçons soulevées et entre-choqaées , dont les pointes aiguës vous meurtrissent les pieds et entravent votre marche. Le guide court toujours; il court si bien que nous ne le voyons plus, nous ne l'entendons plus, et, sans les chiens qui suivent sa piste , nous serions perdus.

« Le soleil , qui se lève à dix ou onze heures , nous apporte quelque soulagement. C'est, en effet, une trèsgrande souffrance de marcher sans cesse dans l'obscurité , en trébuchant à chaque pas : c'est la souffrance de l'aveugle qu'on obligerait à courir sur un chemin raboteux. Au lever du soleil nous gagnons la terre, c'est-à-dire un des caps qui forment les baies du lac de glace où nous voyageons. Là on met le feu à quelques menues branches coupées à la hâte, et l'on dîne de viande crue desséchée et d'un pot de thé. Cela fait, on se remet en route; la halte n'a pas duré une heure. A cinq ou six heures du soir, environ trois à quatre heures après le coucher du soleil, il faut de nouveau gagner la terre pour le campement de la nuit. Nous avons trotté quinze heures, c'est une bonne journée; mais le repos sera précédé de nouvelles fatigues. Pendant que le missionnaire, comme le plus digne de la bande , creuse une fosse dans la neige épaisse d'un mètre et extrêmement dure , les autres voyageurs abattent une trentaine de gros pins, dont les branches vertes sont disposées en forme de plancher au fond de la fosse. Les sapins sont entassés à Tune des extrémités ; on y met le feu , et l'on a bientôt un volcan dont les flammes atteignent les plus hauts sommets des arbres voisins. Il faut cela si nous ne voulons pas geler pendant la nuit.

c( On débarrasse alors les traîneaux ; les peaux d*ours , les robes de cariboux , qui défient les froids les plus in-

tenses, sont déployées. S'il fait du vent, on arrange une façon de tente autour de la fosse ; si le temps est calme , on demeure exposé à l'air. Après un souper de viande crue que nous faisons passer sur la flamme, nous nous entortillons dans nos couvertures , nous nous pressons les uns contre les autres, nous appelons les chiens, et nous nous endormons sans penser au froid de vingtcinq degrés (centigrades).

« Je dis nous, je me flatte : car ces premières nuits, pour un novice comme moi, sont de longs et tristes quarts d'heure. Mon imagination , frappée des soufî'rances de la journée et du désolant tableau que j'avais sous les yeux, ne me laissait pas dormir. Les crises nerveuses occasionnées par les raquettes, dont je n'avais pas encore l'habitude, la crainte imaginaire d'être gelé, me donnaient le frisson de la fièvre. Bien souvent j'allai m'étendre le long du foyer, et, quoique la flamme brûlât mes vêtements de peau, je ne sentais qu'un froid glacial. Quant à notre guide, roulé dans une simple couverture de laine, et n'ayant sur le corps qu'une blouse de caribou et des mitasses de drap , il ronflait comme un orgue de Barbarie. Ces gens-là sont doués d'une chaleur vitale excessive.

« Les voyages à la raquette entrepris par la suite ne m'ont plus présenté autant de difficultés, et aujourd'hui je marche comme un sauvage. On se fait vite à la peine, surtout lorsqu'elle s'impose comme une nécessité. Cependant le retour de ce voyage faillit me devenir funeste. Je partis avec un traiteur écossais, agent de la compagnie de la baie d'Hudson. Je n'aime pas à marcher à la queue, ni à suivre le pas souvent languissant des chiens; je m'étais donc placé en tête de la caravane, à côté du sauvage qui traçait le chemin. Nous n'avions point de guide, ou, pour mieux dire, c'était moi qui en faisais l'office, notre sauvage n'ayant jamais traversé cette partie du lac, qui m'était parfaitement connue. Les deux premiers jours tout allait bien : mes petites jambes rivalisaient de vitesse avec les jambes gigantesques de mon Peau-Rouge , lequel mesurait bien deux mètres : Bindislini (la Pensée -Mau-

vaise) est le plus grand et le plus beau des sauvages du lac.

« Le matin du troisième jour, on se leva à une heure après minuit ; il faisait noir comme dans un four ; pas une étoile au ciel ; la lune était nouvelle , et l'aurore boréale, ce soleil du pôle, ne se montrait pas. Par surcroît, il poudrait affreusement, et le vent soufflait avec force. Je partis le premier, selon mon habitude, et fus bientôt rejoint par Bindislini. L'étape devait être longue : huit lieues à faire avant de déjeunera la Pointe-de-Roche. Pour nous guider dans l'obscurité de la nuit , il nous fallait à peu près côtoyer la terre. Malheureusement la baie était profonde et entrecoupée de hautes dunes de glaces. Se loin je les pris pour la terre ferme, et, me guidant sur elles, ie ne tardai pas à m'égarer. Quand on s'égare dans les bois ou sur un lac , on décrit inévitablement , et sans s'en douter, des cercles d'un rayon plus ou moins étendu : c'est ce qui m'arriva.

« Le vent a sauté, dis-je tout à coup au sauvage; nous l'avons maintenant derrière nous.

« Bindislini ne répondit pas; mais avec cet instinct qui ne trompe jamais le sauvage , il se coucha sur la neige pour saisir quelques bruits de pas. S'étant assuré que nous n'étions pas suivis du reste de la caravane , il jugea que nous nous étions écartés, et, sans hésitation, il tourna le dos , me montra la gauche :

« — La terre est là, » dit- il.

(c Depuis une bonne heure nous nous dirigions en plein lac. J'avais peine à croire que nous eussions ainsi tourné le vent ; mais quand je vis le sauvage prendre la gauche d'un air décidé, je le suivis sans mot dire. Ce ne fut pas sans difficulté que nous traversâmes ces innombrables monticules de glaçons : tantôt nos raquettes se trouvaient prises dans de profondes fissures; tantôt nous étions enterrés jusqu'à mi-corps dans une neige folle, tombée depuis la veille et qui n'avait pas eu le temps de durcir; tantôt, perchés sur les dunes, nous sentions le sol nous manquer, et nous tombions l'un sur l'autre. Nous nous tramâmes de nouveau jusqu'à la pointe du jour, qui se

montra à onze heures seulement ; à cause de la densité de la poudrerie. Nous étions littéralement couverts de neige : barbe, cheveux, sourcils, tout était converti en glaçons. Cependant nous n'avions pas retrouvé la piste de la caruvane, qui avait dû nous devancer. Nous ne pûmes la rejoindre qu'au campement. »

Voilà q'ielques-uns des sacrifices que Dieu demande de ceux qu'il appelle à l'honneur d'évangéUser les âmes : c'est à ce prix qu'il rend leur apostolat fécond.

Une au\re lettre du R. P. Petitot rend compte à son évêque do la mission donnée aux Takwel-Ottinés.

« Me voici de retour, depuis environ une semaine, de mon voyage au pays des Takwel-Ottinés, entre le lac du Grand-Ours, la rivière Coopermine et l'océan Glacial. Dieu a difigné visiter ces pauvres Indiens et aplanir les voies pour leur évangélisation. Il a trouvé en eux une docilité admirable; ils sont venus eux-mêmes chercher leur missionnaire , faisant pour cela douze journées de marche.

« Le 12 avril dernier, je partis de la mission de Saint- Joseph pour celle de Saint-Michel , qui se trouve également sur le grand lac des Esclaves, mais à cent quarante milles anglais au nord de la précédente (environ cinquante-six lieues françaises). Je ne vous parlerai pas du voyage lui-même, qui se fit, comme toujours, à pied sur les glaces.

« Le 15 avril , j'arrivai à ma mission de Saint-Michel, et tout aussitôt je commençai les exercices religieux pour les Litchaurés ou Indiens Flancs-de-Ghiens, qui fréquentent le fort Raë ; les exercices se continuèrent sans interruption durant trois semaines, jusqu'au moment où j'allai visiter les Takwel-Ottinés.

« Voici comment les choses se passèrent. Le 6 mai, le chef Stalé arriva au fort avec douze sauvages , dans l'intention d'emmener le missionnaire chez eux : c'était l'unique m.otif de leur voyage. Ils me demandèrent d'abord au commandant du fort, et sur sa réponse que je ne dépendais nullement de lui, ils vinrent me trouver et me

haranguèrent longuement pour me décider à partir. Ces frais oratoires n'étaient point nécessaires ; le sort de ces pauvres sauvages me touchait profondément : car, à l'exception d'un certain nombre de jeunes gens, les Takwel- Ottinés n'avaient jamais vu de prêtre, ni même de face blanche. Ceux d'entre eux qui , chaque année , viennent au fort troquer leurs pelleteries, ayant huit à quinze jours de marche à faire, ne peuvent, faute de provisions suffisantes, prolonger leur séjour; ils s'en retournent dès qu'ils ont traité , sans que le missionnaire ait eu le temps de les instruire et encore moins celui de les baptiser. Mon parti fut bientôt pris; j'annonçai aux sauvages que je les suivrais. Le commandant du fort et ses engagés essayèrent en vain de me détourner de cette résolution : mon devoir était d'aller planter l'étendard de la croix où il n'avait pas encore paru. Plein de confiance dans les prières des associés de l'œuvre de la propagation de la foi , je partis à la suite des sauvages le 9 mai Ce mois de mai , si beau , si fleuri en France, ne diffère pas beaucoup ici des longs mois d'hiver : la glace recouvre encore les lacs et les rivières. A mesure que nous avancions vers le nord, nous retrouvions l'hiver et son triste cortège ; à cette différence près que le soleil amollissait la neige et rendait notre marche très -pénible, malgré les raquettes des Takwel-Ottinés, longues de deux mètres.

« Ces sauvages sont divisés en trois ou quatre peuplades, dirigées chacune par un chef. Comme je tenais à les voir tous ensemble, j'envoyai en avant deux sauvages chargés de réunir les peuplades sur le lac Sémitié. Arrivés au lieu désigné, nous ne trouvâmes personne; force nous fut de continuer notre route deux jours encore sans rencontrer de sauvages. Nous étions à bout de vivres. Le soir du deuxième jour, qui était le septième depuis notre départ du fort Raë, nous entendîmes des coups de feu dans le lointain , et peu après nous étions entourés d'une borde sale , déguenillée , hideuse. Ces pauvres gens n'avaient jamais vu de blancs; je vous laisse à penser s'ils durent être étonnés en m'apercevant. Toute ma personne

subit un examen des plus détaillés. On s'extasiait sur la longueur et la forme de mon vêtement, sur ma barbe, etc.; mais ce qui attirait surtout les regards, c'était ma croix. Je pus alors remarquer moi-même, avec une joie consolante, combien la croix est en honneur parmi ces peuplades encore infidèles , et combien l'esprit chrétien a déjà pénétré parmi elles. Hommes , femmes, vieillards, enfants, étaient chamarrés de croix de toute forme et de toute nature : croix sur la poitrine, sur le dos; croix sur les mitasses, sur les fourreaux de leurs dagues, sur leurs chaussures, sur leurs jarretières. Avec des balles aplaties ou avec le cuivre qui orne la crosse de leurs fusils , ils s'étaient aussi fabriqués de petits crucifix et des médailles qu'ils portaient au cou.

« Je fus accueilli par cette bande de croisés sauvages avec des hourras et des détonations prolongées; puis il fallut serrer la main à tous et à chacun, bénir les petits enfants et les malades. Ils étaient si contents d'avoir un prêtre au milieu d'eux 1

« — Mon frère, me dit un \ieillard, jamais je ne t'ai (( vu, jamais je n'ai vu les maisons des Français (les « forts) ni les priants (les prêtres); mais il y a longce temps que je t'aime, et que je me garde pour toi et « pour Dieu. i>

« Nous nous mîmes tous en marche pour chercher un campement au bord du lac Tarakatié. C'était un curieux spectacle que cette longue procession de traîneaux , de chiens et de sauvages rangés en file indienne. L'emplacement choisi, on se mit à l'œuvre, et, une heure après, les épinettes des sauvages étaient converties en perches, et celles-ci, unies en faisceaux et recouvertes de peaux de cariboux, formaient des maisons aussi légères que vite bâties. On me construisit dans le même goût une loge spacieuse; le sol fut recouvert de branchages, et deux petits traîneaux renversés devinrent un autel que je décorai de mon mieux avec des rubans et des branches de sapin. Je disposai ensuite mes gravures autour de la hutte, j'allumai du feu en face de l'entrée, et voilà mon domicile improvisé. Il va sans dire qu'il me servira suc-

cessivement de chapelle, de cuisine et de chambre à

coucher.

« La journée avait été rude, et j'étais à jeun. Aussi ne parlai-je pas longtemps à mes sauvages; je les congédiai pour prendre un peu de repos. Les cariboux n'avaient pas encore fait leur apparition sur les lacs, et l'on était sans vivres; je n'eus pas autre chose à me mettre sous la dent, pendant deux jours, qu'une queue de castor et un petit morceau de suif de caribou.

« Les deux premiers jours, j'eus le bonheur de conférer le baptême à cent cinquante-cinq enfants et à deux malades, dont l'un mourut le lendemain. Il semblait n'avoir attendu que l'arrivée du prêtre pour dire adieu à la terre , heureux de partir avec ses droits d'entrée au ciel. Ma loge ne désemplissait pas. Outre les trois instructions que je faisais chaque jour, j'étais obligé de parler sans cesse , redisant à satiété les mêmes choses : car ces Indiens n'ont qu'une connaissance bien incomplète de la religion, et, leur mémoire étant d'ailleurs peu exercée, ils ont beaucoup de peine à retenir les princ ipaux mystères. Je me mis aux confessions dès mon arrivée ; elles durèrent une semaine entière : tout au plus me laissait-on le temps de prendre mes repas et de dormir quelques instants.

« Au bout de huit jours la température s'adoucit, et la neige fondante transforma ma loge en mare à canards, où je barbotais les pieds nus. Le lit épais de branches de sapin qui supportait mes couvertures ne me garantissait pas, et je m'éveillais dans un bain d'eau glacée, sans pouvoir me réchauffer, car l'eau avait éteint mon feu. La position n'était plus tenable ; je transportai mon camp sur la hauteur voisine. Là un autre inconvénient m'attendait : le vent du nord ébranla si bien ma maison, construite pourtant sur le roc, qu'une belle nuit elle se renversa sur moi.

€ Ces petites misères ne sont rien; j'ai été plus sensible aux souffrances qui me sont venues des sauvages euxmêmes.

« La tribu des Takwel-Ottinés est très -portée à Vin-^

kansé, ou médecine superstitieuse : j*ai compté chez eux plus de soixante jongleurs. Chose singulière, ces sauvages au cœur droit ont une imagination ardente, dévergondée : tout ce qu'elle leur représente en rêve est tenu pour vrai. C'est en rêve souvent qu'ils font ce qu'ils appellent la médecine, pratique ridicule à laquelle ils attachent la guérison des maladies, la réussite d'une entreprise, la mort d'une personne. Longtemps ils ont cru que le prêtre, à l'instar des jongleurs, n'enseignait que les élucubrations de son cerveau. Tout en ajoutant foi à sa parole , ils étaient persuadés que c'était en rêve que le missionnaire voyait les merveilles dont il les entretenait. J'entendis un jour un des chefs, bon chrétien du reste, dire à un de ses jeunes gens en parlant de moi :

« — Faut-il qu'il ait de l'esprit pour rêver de si belles « choses ! Et dire que chaque matin il nous fait un diso: cours différent! ^

€ Or quatre de ces jongleurs rêveurs s'étaient imaginé une nuit que Dieu les avait faits prêtres : les voilà s'afâchant en pubUc et se donnant pour inspirés. Ils promettent aux sauvages trois sortes de cieux : un ciel noir, un ciel gris et un ciel blanc , suivant leur degré de sainteté ; ils annoncent qu'ils n'ont que faire désormais des prêtres chrétiens, parce que la messe, la confession, les sacrements, tout cela est inutile. L'un d'eux invente un chant qu'il dit lui avoir été dicté par Dieu même, et ce chant burlesque devient bien vite populaire dans la tribu. Personne, avant mon arrivée, n'avait osé contredire les imposteurs; leurs mensonges ont pris cours, et les sauvages se sont soumis à leur direction. Heureusement Dieu a permis que ces faiseurs de religion ne parlassent pas contre le baptême; au contraire, ils le désirent pour eux-mêmes et pour leurs enfants : et cela a suffi pour démontrer aux hommes de bon sens que les jongleurs étaient tout autre chose que des prêtres.

« Un dimanche, après avoir célébré la grand'messe et

donné le baptême à une quinzaine d'adultes, j'étais à

prendre mon repas , quand on vint m'annoncer que les

quatre prophètes tenaient une réunion sur la colline voi-

sine. Je me rends sur les lieux, j'y trouve la nnajeure partie de la peuplade. Les sauvages étaient assis, les jambes croisées, en face d'une grande loge, où les quatre charlatans accroupis chantaient à tue-tête l'air dont ils étaient les inventeurs. Je frappe dans mes mains pour imposer silence; puis je reproche à la foule le mépris qu'elle fait de ma parole , et le mal qu'elle commet en suivant les conseils de quelques hallucinés. Un des jongleurs , se levant soudain, rouge de colère, me menace du geste.

(c — Qui es-tu, s'écrie-t-il , pour venir nous troubler? « Tu ne vois point Dieu, toi; eh bien, moi je le vois, je « lui parle face à face. Nous n'avons pas besoin de toi : « puisses-tu ne baptiser personne!

« — Soit, je vous prends au mot. Désormais je ne bap- « tiserai plus personne; et, puisque vous vous moquez « du Grand -Esprit, je pars demain, et je vous aban- « donne à sa justice. »

« Ces paroles remplirent d'effroi mes Peaux -Rouges; ils se dispersèrent , et les imposteurs avec eux.

« De mon côté je fis mes préparatifs de départ, bien que je n'en eusse nulle envie; mais je voulais qu'on se souvînt de la leçon. Lors donc qu'ils virent que j'étais prêt à les quitter, les sauvages se confondirent en excuses et en protestations. Les chefs vinrent me trouver et me conjurèrent de ne point les abandonner. Je fis l'inexorable pendant deux jours; après quoi, je leur dis que je resterais encore pour les instruire et pour baptiser quelquesuns d'entre eux, mais qu'il n'y aurait point de baptême cette année pour les jongleurs.

« Naturellement ceux que je n'ai pas baptisés se sont plaints; et comme je les renvoyais toujours au printemps pour m'assurer de leurs dispositions, ils se sont mis à m'injurier. Je ne les aimais plus, disaient-ils, je les traitais comme des chiens. Ces reproches m'étaient durs, et plus d'une fois ils m'ont arraché des larmes. J'en éprouve cependant une véritable consolation; car ils montrent combien ces sauvages estiment la grâce du baptême , et quel est leur désir de devenir chrétiens. Mais ce sont des sauvages : leurs instances se traduisent par

des insolences. Un de ces clairvoyants, moins méchant ou plus slupide que les autres, eût été bien aise que je le reconnusse pour confrère, après l'avoir, au préalable, baptisé. Il m'exprima la chose clairement, et chercha à me gagner par des présents en vivre-s. Mais quand il vit que je demeurais inflexible, et que je le retranchais de la prière, il me promit de laisser de côté ses pratiques superstitieuses et de ne plus faire aucun cas de ses rêves.

« Malgré ce contre -temps, ma mission a marché, je ne dirai pas au gré de mes désirs, mais au delà de mes espérances. J'ai eu le bonheur de conférer le baptême à cent quatre-vingt-onze enfants au-dessous de onze ans, et à cent vingt-huit adultes , dont trente-six âgés de cinquante à soixante ans, qui n'avaient jamais vu de prêtre. J'ai béni cinquante-deux mariages, et fait une plantation de croix pour la clôture de la mission.

c Voici ce que me disait le bon vieux chef Zanakané, quelque temps avant mon départ :

€ — Je vais partir, » nous dis -tu. Père, en entendant c ces paroles , notre cœur tombe à terre. Pourquoi ne € point passer l'été avec nous? Quoique mes cheveux « soient blancs, je ne suis qu'un petit enfant à côté de « toi; cependant je voudrais bien que ma parole fût forte « sur ton cœur. Écoute-moi.

« Nous n'avons pas l'esprit des blancs. Avant que les ce priants fussent arrivés sur nos terres, nous ne con- € naissions pas Dieu : nous voyions cette terre, nous « la trouvions bonne et nous l'admirions ; nous voyions « les animaux, nous les trouvions beaux et bons, et nous « les admirions; nous apercevions le soleil, la lune, le « ciel, nous les trouvions beaux et nous les admirions; « nous admirions tout , et cependant Celui qui a tait toute « chose nous ne le connaissions pas : nous connaissions « l'homme sans savoir qui a fait l'homme. Aussi, père, « nous vivions comme les animaux, mangeant, buvant, « dormant, et puis nous mourions. Qu'y aura-t-il dans « la terre d'en haut? Personne ne le savait. On n'en « pouvait plus, on faisait pitié. Maintenant le Tout-Puis-

« sant a eu compassion de nous, il t'a envoyé vers nous. « Merci pour tous, merci!

« Père, si maintenant nous sommes malheureux j nous « savons du moins que le bonheur nous attend dans là (( terre d'en haut. La prière est quelquefois pénible, et « le puissant mauvais est fort; mais on pense alors que « la vie est courte et que la maison de DieU est belle , « et le cœur de l'homme devient fort. Hâte -toi donc de « baptiser tous mes jeunes gens, père. Quand tu me dis « que tu ne baptiseras pas les ombres (les jongleurs), « mon cœur pleure. Baptise-les tous, te dis-je^ et l'on « n'invoquera plus l'ombre. Il y a beaucoup d'ombres (t ici , et ils n'empêchent pas nos jeunes gens de mourir « comme des maringouins. Ta parole seule est bonne : <( tous nous ouvrons les oreilles pour la recevoir. »

« Si les détracteurs de l'apostolat catholique voyaient comme nous le bien qui se fait, s'ils entendaient les sauvages convertis remercier le missionnaire et ceux qui l'envoient , oh 1 sans doute ces chrétiens mal informés seraient des premiers à soutenir l'œuvre admirable de la propagation de la foi... »

Le R. P. Grandin, avant son élévation à Tépiscopat^ écrit à ses parents les difficultés et les- consolations qu'il rencontre dans sa carrière apostolique :

(c Voilà la sixième journée que je suis en route pour me rendre au poste de Notre-Dame-des-Douleurs (fond du lac Attabaskaw), à la mission de la Nativité; et je n'ai pas encore fait la valeur de deux jours de chemin. Pourquoi? parce que la glace ne veut pas nous ouvrir un passage pour approcher du but où nous tendons. Je grimpe souvent sur les affreux rochers qui bornent ce rivage, afin de découvrir de l'eau dans le lointain, et je n'aperçois, le plus souvent, que la glace, qui semble vouloir être éternelle. Elle résiste aux ardeurs du soleil, aux pluies, aux vents, à l'orage. Les neiges, venues cette année à la fin de l'hiver, lui donnent une épaisseur de plus de six pieds. J'ai déjà fait bien des courses

depuis que je suis dans le Nord; mais jamais excursion ne m'a tant fatigué, car l'étude même est difficile dans une pareille situation. Afin de charmer mon ennui, jo vais m'entretenir avec vous, chers parents. Ma lettre se ressentira des incommodités du voyage; mais qu'importe?

(( Lorsque je vous écrivis cet hiver, j'étais, sans m'en douter, sur le point de partir pour la Rivière -au- Sel, poste habité par une nombreuse famille de métis, fréquenté par plusieurs bandes sauvages, et situé à peu près à moitié chemin du lac Attabaskaw au lac des Esclaves. J'allais donner une mission à cette petite colonie , qui, malgré son grand désir de connaître notre sainte rehgion, n'avait qu'une instruction imparfaite de la foi, à cause des rares et passagères visites du prêtre. A la tête de cette famille de métis dont je vous parle est un patriarche nommé Beauheu, fils d'un Canadien et d'une Indienne. Élevé comme les sauvages et parmi les sauvages, dont il ne se distinguait que par un plus grand orgueil, il exerçait sur eux l'autorité d'un chef, parce qu'il était fils d'un blanc. Il parle un peu le français du pays, assez pour servir d'interprète aux traitants. Ce vieillard a vécu sans religion et sans Dieu jusqu'à l'arrivée des prêtres dans le pays, ou plutôt à cent trente lieues de sa résidence, au grand portage de la Poche. Dès qu'il sut qu'un missionnaire devait se rendre à ce poste, il entreprit le voyage avec ses nombreux enfants, afin de voir, disait-il, cet homme du pays de son père, qui apprenait à bien vivre. 11 a montré aussitôt que, s'il y avait à reprendre dans sa conduite , l'ignorance seule en était cause; car il n'a reculé devant aucun sacrifice pour être admis dans le sein de l'Église. Quelques années après , il a été baptisé par M^ Taché ; et depuis ce temps son ardeur première ne s'est jamais démentie. Il ne rêve que la présence du prêtre pour instruire ses enfants et ses petits-enfants, pour évangéUser les sauvages du voisinage, qu'il considère comme ses vassaux. C'est lui qui m'a servi de guide. Le pauvre homme aurait emmené un ange avec lui qu'il n'aurait pas été plus fier.

Lorsque, après six jours de marche, je suis arrivé dans ses foyers, son bonheur a été grandement partagé par tous les siens. Je suis resté deux mois avec eux, tout occupé de l'étude du montagnais et de l'instruction de ma petite colonie, si avide de m'entendre.

« Bien que la reconnaissance soit une vertu peu connue des sauvages, Beaulieu et toute sa famille doivent être exceptés de cette règle. Ils semblent comprendre les sacrifices que s'impose le missionnaire pour arriver jusqu'à eux; aussi s'efforcent- ils de lui rendre la vie aussi agréable que possible. Dès le lendemain de mon arrivée le vieillard me céda sa maison, qui était la plus convenable, et il se logea dans une autre, qui était une véritable glacière. Celle qu'il me laissait était loin d'être un palais; comme elle ne recevait le jour qu'à travers des parchemins, et que le soleil, à cette latitude, reste peu de temps sur l'horizon, je ne pouvais guère travailler qu'à la lueur de la lampe ou d'un grand feu , qui brûlait jour et nuit. Néanmoins je gelais quelquefois près du foyer, car l'hiver a été cette année plus rigoureux que le précédent. Il y a eu à Attabaskaw jusqu'à quarantesept degrés de froid, et on devait en compter davantage à la Rivière-au-Sel, qui se trouve beaucoup plus au nord.

ce Une chose plus pénible que le froid était la faim. Je n'en ai pas trop souffert, grâce à la charité de mes hôtes, qui se seraient volontiers refusé le plus indispensable aliment pour me le donner; mais j'ai vivement ressenti la misère des autres. Les jeunes gens, après avoir longtemps couru à la poursuite des lièvres, n'en ayant pas assez pour satisfaire l'appétit de tout le monde, se contentaient des intestins , qu'ils faisaient griller au bout d'un bâton ; les meilleurs morceaux étaient toujours pour le vieillard et pour moi. Beaulieu, ayant beaucoup d'enfants, tous excellents chasseurs, n'endure que très- rarement la faim; cependant, cette année, la détresse a été grande pendant tout le temps que j'ai passé dans sa famille.

« J'ai vu plus d'une fois ces pauvres jeunes gens partir pour la chasse, chacun de leur côté, avec leurs fusils ,

leurs raquettes et leurs couvertures, ayant à peine des provisions suffisantes pour un premier repas, et comptant sur le gibier pour en faire un second; ils revenaient ensuite après trois, quatre et cinq jours de course sans avoir rien tué, et par là même rien mangé. Mais si l'un d'eux avait été plus heureux ou plus adroit, s'ils trouvaient des vivres au retour, ils faisaient un copieux festin, oubliaient aussitôt leurs fatigues et leur jeûne, et venaient chanter avec moi des cantiques : vous eussiez dit alors que leur abondance égalait au moins celle de vos meilleurs fermiers après une bonne récolte. Et pourtant, quand ils avaient abattu quelque grosse pièce, ce qui est arrivé trois ou quatre fois pendant mon séjour, je vous assure qu'il fallait peu de temps pour en voir la fin. Deux faits, que je vais vous raconter, vous feront comprendre la piété de ces braves Indiens, et en même temps leur bon cœur à mon égard.

« Un jeune homme de seize à dix- sept ans, récemment baptisé, était parti pour la chasse. Après avoir passé près de trois jours sans manger, marchant toujours, par un froid extraordinaire, il eut la chance de tuer un ours. Sa faim apaisée, il prit les deux flancs de l'animal, cacha le reste dans les bois, marcha toute la nuit avec son précieux et pesant fardeau, et arriva assez tôt le matin pour entendre la sainte messe. J'avais à peine fini mon action de grâces, qu'il se hâte de me dire tout joyeux : « Va, mon père, tu pourras dîner comme il faut aujour- (( d'hui : je t'ai apporté des côtes d'ours. Mais, ajouta-t-il, « j'ai eu bien à souffrir : deux nuits je me suis couché (( à jeun; mon ventre était bien malade. Quoique ce fût (( un jour d'abstinence, je n'ai cependant mangé que du (( gras, car cet ours n'avait pas de maigre. Je ne sais si « j'ai mal tait; en tout cas j'ai dit trois fois mon chapelet «c pour cela. » Ici bon nombre de sauvages, quand ils n? peuvent se procurer du poisson pour les jours maigres mangent leur plus mauvaise viande par esprit de mor tification ; voilà pourquoi ce jeune homme éprouvait quelque scrupule d'avoir fait bonne chère après un jeûne de trois jours.

€ Ce trait m'en rappelle un autre, queje veux vous citer tout de suite, de peur de roublier. Un vieux Montagnais de la mission de Notre-Dame-des-Douleurs, d*où je reviens en ce moment , a l'habitude de passer le vendredi sans prendre aucune nourriture s'il n'a pas de poisson. Je lui faisais observer dernièrement qu'il n'était point obligé à une telle pénitence : « Je le sais, me répondit-il; « mais je veux voir le bon Dieu, et, pour ne pas manquer « mon coup, j'aime mieux en faire plus que moins. »

« Retournons à la Rivière -au -Sel, où s'est passé le second fait dont j'ai à vous parler; il est si simple, qu'il vous paraîtra insignifiant, si vous n'en jugez pas comme moi, par le cœur. Au commencement de février, nous nous sommes trouvés presque sans vivres. Tous les hommes sont partis, le chef lui-même; il n'est resté à la maison que les femmes, les enfants, un jeune Indien et moi : nous chantions des cantiques et récitions des prières , tandis que les autres chassaient et priaient aussi. Deux jours après leur départ, un jeune homme arrive avec un traîneau chargé de viande. « Gomment avez -vous « fait si bonne chasse? lui dis -je; le temps a presque « toujours été mauvais. — C'est vrai, me répondit-il, mais « hier mon frère aîné a découvert la piste d'un orignal : « il a promis au bon Dieu de t'envoyer le mufle aussitôt, « s'il parvenait à le joindre. Il l'a tué , en eff'et , et voilà ta i: part. » Un quart d'heure après, une vieille mère l'avait déjà servi, et il fallut en manger pour leur faire plaisir. Or sachez que le mufle d'orignal et la langue de caribou sont les morceaux les plus exquis du Nord. Les traitants les achètent des sauvages, et les envoient en Angleterre...

<L A partir de ce moment jusqu'à mon départ , sans être dans l'abondance, nous n'avons pas manqué du nécessaire. J'étais heureux du contentement et des bonnes dispositions de mes Indiens.

« Si j'ai dû m'imposer quelques sacrifices pour aller les trouver et vivre avec eux, j'ai été amplement récompensé par les consolations goûtées dans leur lointain désert.

« Je partis de la Rivière-au-Sel le lundi 22 février. Le mercredi des Cendres, vers midi, je rencontrai trois familles sauvages qui étaient venues sur mon passage pour faire baptiser un enfant, et s'approcher du sacrement de pénitence. Pour être moins embarrassées, elles n'avaient pas apporté leurs loges. Elles avaient improvisé deux campements dans la forêt, l'un pour elles et l'autre pour moi. J)ans cette église d'une nouvelle et primitive architecture, où grâce à un bon feu on rôtissait d'un côté, et grâce au froid on gelait de l'autre, j'ai dû faire un baptême et entendre une douzaine de personnes en confession. Je vous ai déjà dit l'empressement de nos Indiens pour le saint tribunal; on n'a nullement besoin de leur recommander ce devoir. Quand un sauvage montagnais a eu le malheur de tomber dans quelque péché grave , on dirait qu'il lui est moins pénible de se passer de manger que de ne pas se confesser ; il s'inquiète peu de l'absolution, mais il veut que le prêtre sache ses fautes, qu'il avoue ordinairement avec abondance de larmes. Un de ceux qui étaient venus à ma rencontre avait malheureusement acquis une notoriété si scandaleuse, qu'épie exigeait de ma part un exemple de sévérité. Je dus lui déclarer que non-seulement je ne voulais pas l'entendre, mais que je ne lui permettrais pas même d'assister à la sainte messe ni aux instructions avant qu'il eût repris sa femme légitiïjfie. Voilà un homme désolé : il me fait mille protestations et mille promesses. Je voulais des actes, et je restai inflexible; alors il tenta de se confesser malgré moi, et voici comment il s'y prit. Il y avait en face de moi, de l'autre côté du feu, un gros arbre ; pendant qu'à la lueur du foyer je disais mon bréviaire, mon homme prend une hache, blanchit l'arbre en enlevant l'écorce, puis avec un charbon il y écrit ses péchés devant toute l'assistance. Je lui défendis aussitôt de continuer, et je lui fis même effacer ce qu'il avait déjà inscrit. Il lui fallut donc, bon gré, mal gré, renoncer à se confesser; mais il a eu le courage de se mettre en état de jouir de cette consolation à mon prochain retour.

« Si les sauvages désirent se confesser, ils n'entendent

pas le faire à demi; ils veulent absolument tout dire, bien qu'on assure à ceux qui ne sont pas encore baptisés que cela n'est pas nécessaire. Pour ne rien oublier, ils énumèrent d'avance leurs aveux sur du papier, sur de l'écorce, ou même sur de petites planches. Dernièrement j'ai baptisé une vieille aveugle, et il m'a fallu entendre sa confession générale. Dès qu'elle se fut agenouillée près de moi, elle me présenta une longue corde, remplie de nœuds de différentes façons. N'ayant plus alors de chapelets à donner, je crus qu'elle s'en était fait un à sa manière ; mais point du tout : elle avait écrit sa confession sur cette ficelle extrêmement accidentée; elle l'a prise entre ses mains, puis a défilé non le chapelet de sainte Brigitte, mais un tout autre nuancé de mystères à elle seule connus. »

Le 10 janvier 1870, M^ Grandin, placé à la tête du diocèse de Saint -Albert, écrivait la lettre suivante aux conseils centraux de l'œuvre de la propagation de la foi.

« C'est en voyage, comme presque toujours, et en préparant à la grâce du jubilé une cinquantaine de chrétiens, que j'entreprends de vous écrrre. Je n'ai point les notes nécessaires pour satisfaire pleinement votre juste curiosité. Cependant, sachant que tout ce qui concerne les missions vous intéresse, comptant sur votre indulgence, et voulant m'acquitter autant que possible d'un devoir de reconnaissance envers vous et les associés de la propagation de la foi, je vais vous écrire comme je pourrai. Me rendant actuellement dans la partie nordest du vicariat, je ne vous en parlerai qu'au retour de mon long voyage. Je vous entretiendrai, cette fois, de la partie nord-ouest, où je me trouve encore.

« Avant de commencer, laissez-moi vous dire combien l'allocation que vous m'avez accordée m'a rendu heureux. Je n'avais pas dépensé un sou sans la plus stricte nécessité, et cependant je me voyais déjà plus de sept mille francs de dettes. J'avais été obligé d'abandonner, au moins pour un temps,. deux missions importantes. Devrais-je encore en abandonner d'autres? Tout cela me faisait plus souffrir que les marches forcées à la raquette,

que les campements à la belle étoile, par une température de vingt à quarante -cinq degrés centigrades, et souvent Testomac vide. Enfin le courrier d'été est arrivé, et j'ai eu connaissance de votre généreuse allocation. M^ Taché m'écrit que toutes mes dépenses vont être couvertes et mes dettes acquittées. Cette nouvelle a relevé mon courage et celui de mes missionnaires, dont j'étais contraint d'entraver le zèle. Je leur annonçai que, comptant sur la divine providence, nous entreprendrions enfin la construction de l'église Saint -Albert. Je crus aussi pouvoir reprendre la mission de Sainte-Anne, que je m'étais vu dans la nécessité d'abandonner ; j'en ai fait réparer l'église, et, avant de partir pour mon long voyage, j'ai pu y installer un missionnaire.

« Notre pays étant cédé au gouvernement canadien, cela va nous attirer beaucoup d'étrangers, probablement l'écume du Canada et des États-Unis. Nos métis sont généralement catholiques, et bons cathohques pour peu que nous puissions les soigner; mais ils sont faibles dans le danger, et ce danger, je voudrais le conjurer. Parmi les étrangers qui nous arrivent, l'élément protestant domine. Nous n'avons qu'une bien petite école. Bientôt, hélas! je verrai au milieu de nous s'élever une école protestante, où nos pauvres chrétiens iront puiser l'indifférence en matière de rehgion, peut-être même la haine de celle qu'ils ont le bonheur de connaître et de pratiquer aujourd'hui.

« Les deux grandes nations sauvages qui se partagent l'ouest de mon vicariat sont les Cris et les Pieds- Noirs. Nous avons depuis assez longtemps entrepris la conversion des Cris des bois, et nous avons parmi eux au moins deux à trois cents bons chrétiens. Quant aux Cris de la prairie, nous les trouvions si mal disposés, que, ne pouvant suffire à tout, nous les laissions pour aller trouver d'autres nations. Un de nos pères a obtenu , à force d'instances, de passer quelques mois de l'année avec eux. Aujourd'hui plus de cinq cents de ces sauvages, enfants ou adultes , sont chrétiens. J'ai moi-même confessé les adultes, cet automne, et j'étais stupéfait en

voyant leur instruction et leurs vertus chrétiennes , bien que vivant au milieu de parents infidèles. Ils ne sont point avancés : trente au plus ont fait leur première communion et sont confirmés ; mais enfin cette mission est bien commencée , et promet des fruits abondants.

« G*est une mission d'un genre tout à fait nouveau. Ces sauvages vivant en société , il faut que le missionnaire les suive dans leurs différents campements, à la merci de leur charité ou plutôt de leurs caprices. Il doit même se priver de la sainte messe , tant qu'il ne suppose pas ses sauvages assez christianisés. Il faut que, comme le sauvage , il n'ait pas de vêtements à changer; il faut qu'il renonce au plus petit soulagement en fait de nourriture; il bojra l'eau de neige dans des vases dégoûtants ; il subira tout ce que la malpropreté a de plus pénible.

« C'est à ce prix que le R. P. Lacombe a commencé la conversion des Gris. Désormais cette mission se fera avec moins de difficultés ; il a même introduit chez ces chrétiens et ces catéchumènes un jeune père venu d'Europe avec moi , qui , à l'aide d'un frère catéchiste connaissant bien la langue, pourra continuer leur instruction. Aujourd'hui, tout en étant au miheu des sauvages, ils peuvent suivre la vie de communauté ; ils ont une maison de peaux qu'ils transportent avec eux , et où la messe est célébrée chaque jour. Après avoir passé quelques mois de la sorte, ils reviennent à la mission de Saint-Paul- des- Gris. Leur vie n'est plus aussi pénible qu'autrefois, et cependant quelle vie de privations! Ils s'attendent à quelque attaque nocturne de la part des Pieds -Noirs; ils peuvent à chaque instant être victimes de quelque surprise ; ils couchent habillés pour être toujours prêts en cas d'attaque. Il faut qu'à la vie sauvage ils sachent en quelque sorte joindre la vie militaire.

« Grâce à Dieu, les missionnaires que j'ai le bonheur de posséder sont tous disposés à ce genre d'apostolat. Il m'en faudrait deux parmi les Gris, et autant parmi les Pieds -Noirs. Ges derniers sont encore bien moins avancés; à part quelques-uns qui ont été faits esclaves par les Gris ou qui vivent avec les métis, ils sont tous

infidèles. Je dois cependant dire que bon nombre d'enfants ont été baptisés, ainsi que quelques adultes mourants. Le P. Lacombe a passé aussi quelques mois avec eux; il a pu apprendre aussi leur langue, étudier leurs moeurs, et surtout se faire aimer d'eux.

« Ce serait donc le moment de tenter un dernier effort pour les gagner à Jésus-Christ, pendant surtout que j'ai à ma disposition ce zélé missionnaire , qui , grâce à son expérience, peut ouvrir une pareille mission. Deux grands obstacles s'opposent à cette fondation : le premier, c'est, comme toujours, le manque de ressources; le second, c'est la guerre de ces sauvages avec leurs voisins. Cette guerre paralyse tout ; elle met en outre le missionnaire en danger de perdre la vie, et en un autre danger que je crains davantage, celui de se compromettre avec les Gris, qui ne sont pas encore assez christianisés pour comprendre qu'on peut les aimer et aimer leurs ennemis.

a Cependant le P. Lacombe cherche les moyens de pénétrer dans leur camp ; il sondera leurs dispositions actuelles, se perfectionnera dans leur langue, et, s'il voit du danger pour sa vie, il devra revenir. Si ce plan manque, j'en ai un autre moins dangereux, mais aussi moins expéditif. J'enverrai un jeune père passer quelques années aux postes de la compagnie où les Pieds-Noirs font leurs échanges. Là il pourra les voir de temps en temps et apprendre leur langue; il ne pourra pas les instruire, mais quand il sera assez sûr d'eux pour les suivre avec un confrère, il fera chez eux ce qu'on a le bonheur de faire chez les Cris.

« Dans ces deux importantes missions, dès que deux pères pourront vivre ensemble avec les sauvages, la position du missionnaire sera supportable, et la conversion des sauvages à peu près assurée.

« On me parie souvent d'amener les sauvages à la vie agricole et de leur faire abandonner la vie nomade. La chasse du buifaio devenant de moins en moins produc^ tive, ils seront bien obligés plus tard de trouver d'autres moyens de vivre ; mais pour faire d'eux des cultivateurs , il nous faudrait des ressources que nous n'avons point.

« Nous élevons des enfants sauvages dans nos écoles; nos métis en adoptent quelques-uns. Tous ces enfants ainsi élevés ne sont plus sauvages par le fait ; si nous pouvions en élever davantage, ce serait le moyen le plus sûr de civiliser ces nations >

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