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CHAPITRE VI

Attaque des Abénaquis, alliés de la France, par les Anglais. — Martyre du R. P. Rasle. — Extension de la colonie française. — Influence réformatrice du cardinal de Fleury, du comte de la Galissonnière, du marquis Duquesne. — Les Anglais envahissent la vallée de l'Oliio. — Georges Washington et Jumonville. — Combats sur trois points principaux. — Acadie ; rives de l'Ohio ; centre du Canada. — Le marquis deVaudreuil; le marquis de Montcalm j le chevalier de Lévis. — Victoire de Choueffen. — "William Pitt.

La paix, si désirée par la France, fut de nouveau troublée par l'Angleterre. Cette puissance recommença les hostilités en 1704, et fit pour s'emparer de l'Acadie , en 1707, des tentatives qui échouèrent d'abord devant l'héroïque résistance de nos rares soldats. Mais ses efforts finirent par triomoher en 1710; le pays, écrasé par le nombre et l'habileté des envahisseurs, tomba dès lors, et d'une façon définitive, au pouvoir des Anglais.

Les Iroquois avaient promis, dans leur traité, d'observer une complète neutralité, et ils respectaient leurs engagements; quant aux Anglais, quoiqu'ils fissent de grands sacrifices d'hommes et d'argent, ils étaient plus souvent battus que victorieux, lorsque la paix d'Utrecht, imposée à Louis XIV par ses revers, termina la guerre et fit peser sur notre colonie les plus désastreuses conditions (1713). La baie et le détroit d'Hudson, l'Acadie, Terre-Neuve, avec la réserve pour la France du droit de pêcher sur la côte, furent abandonnés à l'Angleterre; cette heureuse rivale, forte de nos défaites en Europe, dicta elle-même sa volonté , et mesura selon ses intérêts

l'étendue de nos sacrifices : les clauses du traité étaient si funestes à notre influence en Amérique, ils livraient si complètement à nos rivaux les abords de la colonie, qu'ils en préparaient la perte irréparable.

Les limites de l'Acadie n'avaient pas été fixées dans la convention. Cette contrée se composait uniquement d'une presqu'île; les Anglais prétendirent qu'elle comprenait les bassins dont elle est entourée et le territoire des Abénaquis, alliés de la France ; sans attendre la solution d'une question qui devait être tranchée par des commissaires des deux nations contractantes, ils attaquèrent cette peuplade, et supposant le P. Rasle hostile à leurs ambitieux desseins, ils le massacrèrent. Voici la notice que l'honorable M. Bancroft, malgré ses préjugés de race et de secte, a cru devoir consacrer à ce saint missionnaire dans l'histoire des États-Unis.

« A Norridgewock, sur les bords du Kennebec, le vénérable Sébastien Rasle, apôtre et compagnon des sauvages pendant plus d'un quart de siècle, avait réuni un village florissant autour d'une église qui pouvait, dans le désert, avoir quelques prétentions à la magnificence. Très-ascétique et rigoureux observateur du jeûne, il n'usait jamais de vin et ne se nourrissait que de maïs pilé. Il avait bâti sa cabane, il labourait son jardin, puisait son eau, et préparait lui-même ses repas. Il distribuait tout ce qu'il recevait, donnant ainsi l'exemple de la pauvreté rehgieuse. H s'occupait en même temps de décorer son sanctuaire, sachant que la foi du sauvage a besoin d'être éveillée par des emblèmes qui frappent ses sens. Il avait lui-même orné de peintures les humbles murs de son église; il y prêchait chaque jour; puis, dans les wigv^ams, tempérant l'esprit de dévotion par des conversations familières et une innocente gaieté , il achevait de gagner les âmes par la persuasion. Quarante jeunes Abénaquis, revêtus de soutanes et de surpHs, l'assistaient dans les offices et dans les processions publiques qui attiraient un grand nombre de Peaux-Rouges. Deux chapelles avaient été bâties près du village : l'une dédiée à la Vierge et ornée de sa statue; l'autre placée

SOUS l'invocation de l'ange gardien. C'est là que le chasseur s'arrêtait pour faire sa prière. Quand la tribu descendait au bord de la mer dans la saison du gibier de passage, le P. Rasle la suivait, et une chapelle de bois s'élevait promptement sur une petite île. »

Les Anglais surprirent Norridgewock le 23 août 1724. Les quelques guerriers qui se trouvaient dans le fort coururent aux armes, et essayèrent de résister pour donner aux femmes, aux vieillards et aux enfants le temps de prendre la fuite. Rasle, connaissant l'animosité des ennemis contre sa personne, accourut afin d'attirer leurs coups sur lui-même, et de sauver ainsi ses chers néophytes. Cette invention, d'un sublime dévouement, obtint le succès qu'il ambitionnait, et beaucoup de sauvages eurent le temps de traverser la rivière qui coulait près du village, pendant que les ennemis pillaient les cabanes, dévastaient l'église, y mettaient le feu et martyrisaient le vénérable religieux. Quand , après la retraite des Anglais, les Abénaquis revinrent à Norridgewock, « ils trouvèrent, dit M. Bancroft, le P. Rasle scalpé, percé de coups, le crâne fracassé, la bouche et les yeux remphs de boue. Ils l'ensevelirent au lieu même où il avait l'habitude de célébrer les saints mystères... Il était dans sa soixante -septième année, et en avait passé trente -sept à servir Dieu dans le nouveau monde. Il était naturellement robuste; mais l'âge, la fatigue et les jeûnes l'avaient épuisé. Il connaissait plusieurs dialectes des Algonquins, et avait évangélisé plusieurs tribus dans la vallée du Mississipi. En 1721, le P. de la Chasse l'ayant invité à revenir au Canada, il avait répondu : « Dieu m'a confié ce troupeau, je suivrai son sort, heureux d'être immolé pour son plus grand bien. »

La mémoire du P. Rasle est encore en bénédiction chez les Abénaquis. Un siècle après sa mort, une députation de la tribu alla trouver Mg^" Caroll, archevêque de Baltimore, pour lui offrir le crucifix du saint religieux, et prier Sa Grandeur, en retour de cet hommage, de leur envoyer un prêtre catholique. Les ministres protestants avaient essayé de pénétrer chez eux ; mais les Abéna-

quis avaient résisté à leurs tentatives, et les avaient éconduits de leur village.

« Cent huit ans après le martyre de Sébastien Rasle , dit M. Marshall^ le docteur Fenwick, évéqae de Boston, acheta le champ arrosé du sang du P. Rasle pour bâtir une église sur le lieu consacré par sa mort. L'année suivante (1833), le même évêque rencontra le descendant d'un des Anglais qui l'avaient massacré; par lui le prélat connut que , depuis le moment de cette mort, le grandpère de ce colon n'avait pas cessé de répandre des larmes à la pensée de ce jour funeste; souvent il se rappelait qu'ayant été blessé, il avait été charitablement soigné par une des néophytes du P. Rasle , dont le mari fut tué par ces mêmes Anglais. »

Quand la France apprit la conduite des Anglais envers des sauvages inoffensifs, quand elle sut le martyre du vénérable P. Rasle, elle accueillit avec indignation la douloureuse nouvelle d'une double et si cruelle infamie; mais elle ne se crut pas assez forte pour châtier les coupables, et préféra, pour gagner du temps, le parti du silence à celui d'une protestation impuissante. Sachant d'ailleurs tout ce qu'elle avait à craindre de ses redoutables voisins, elle mit à profit les trente années de paix que la Providence lui ménageait , pour élever des forts sur les frontières, et organiser un système de défense. Dans le but de faciliter les communications de la métropole avec le Canada, elle construisit à grands frais la ville et les remparts de Louisbourg, à l'entrée du golfe Saint-Laurent , sur la côte orientale de l'île du cap JBreton.

Grâce à cette longue période de calme, grâce à l'habile administration dn cardinal de Fleury, le Canada put développer ses nombreux éléments de prospérité. Malgré les entraves imposées par les lois du pays, l'agriculture et le commerce prirent de l'essor, et le chiffre des colons doubla. Dans les vingt dernières années, de vingt-

1 Les Missions chrétiennes, traduites de l'anglais par M. Louis de Waziers.

cinq mille il s'éleva au nombre de cinquante mille. Des explorations confiées à Varenne de la Vérendrye firent connaître les pays situés à l'ouest des montagnes Rocheuses, et ces importantes découvertes rendirent les Français tout à fait maîtres des terres connues sous le nom de bassin des cinq lacs.

Cependant nos rivaux s'accommodaient mal de nos succès. Toujours désireux de nous ravir nos possessions d'outre- mer, ils voyaient d'un œil chagrin tout ce qui devait y consolider notre influence. Aussi épiaient-ils les occasions de nous susciter des difficultés, de nous attaquer et de nous affaiblir. Des faits regrettables survenus à Louisbourg leur en fournirent le moyen ; ils ne manquèrent pas de le saisir. En 1744, les soldats de la place s'insurgèrent contre leurs chefs, parce que l'intendant Bigot, dont les concussions devaient causer tant de préjudice à la colonie, employait la garnison aux travaux des forts qu'il s'agissait de compléter, et que le supplément de solde promis pour ce labeur exceptionnel ne se payait pas. Les Anglais, informés par leurs espions de ce qui se passait, vinrent attaquer la ville. Le gros de l'armée assiégeante se composait surtout de quatre mille colons enrôlés et commandés par un énergique marchand appelé Pepperel, qui s'était adjoint des renforts venus de la Grande-Bretagne. Devant l'ennemi, les séditieux rentrèrent dans le devoir; mais la troupe ne montra ni élan ni enthousiasme; les officiers, inquiets de son esprit, n'osèrent pas ordonner des sorties qui eussent suffi pour repousser l'ennemi; on resta derrière les remparts, et, au bout de quelque temps, le commandant, privé de vivres et de munitions, crut devoir se résigner à une capitulation. Quelques jours plus tard, des pluies abondantes détrempèrent le sol, des secours arrivèrent de France : si la défense se fût un peu prolongée, si les mauvais conseils du découragement n'eussent pas prévalu dans l'intérieur de la place, la ville eût été sauvée, et une défaite humiliante eût été évitée.

Les vainqueurs, en entrant dans Louisbourg, s'étonnaient de leur triomphe; et, selon le témoignage de

M. Bancroft, ils disaient : « Cette fois, Dieu est sorti d'une manière visible et presque merveilleuse des voies ordinaires de sa Providence; il a fallu son intervention pour décider les Français à nous abandonner cette forte place. Aussi, quand la nouvelle de ce succès parvint à Boston, les cloches, ajoute l'historien, sonnèrent en signe d'allégresse; tout le peuple fut transporté de joie. C'est ainsi que la première forteresse du nord de l'Amérique capitula devant une armée de fermiers, d'ouvriers et de pêcheurs indisciplinés. Ce fut le plus grand succès remporté par les Anglais pendant la guerre. »

Les hostilités se continuèrent sans résultats importants, et Louisbourg ne fut rendu que quatre ans plus tard par le célèbre traité d'Aix-la-Chapelle, qui termina la guerre allumée entre la France et l'Angleterre à propos de la succession d'Autriche (1748). Il fut convenu que toutes choses seraient rétablies au Canada dans l'état où elles étaient avant la guerre, et que la diplomatie réglerait définitivement les limites réciproques des deux colonies.

Malgré cet accord solennel, les Canadiens ne pouvaient compter sur une tranquillité de longue durée. Il leur semblait évident que les Anglais étaient décidés à méconnaître nos droits et à s'emparer de notre territoire. Aussi les gouverneurs, malgré l'exiguïté de leurs ressources, se préparaient- ils à opposer une vigoureuse résistance aux empiétements de nos voisins. Le comte de la Gahssonnière multiplia les forts et les postes militaires, afin d'empêcher l'ennemi de franchir nos frontières ; et après lui le marquis Duquesne arriva fort à propos pour rétablir la discipline dans l'armée. La troupe comptait alors dans ses rangs une foule de déserteurs et d'hommes tarés qui la déshonoraient. Le service se faisait mal; trop souvent l'impunité servait d'encouragement aux récidives ; l'obéissance à la règle et le respect pour l'autorité avaient singulièrement faibli : quand ces deux bases de l'ordre sont ébranlées par ceux qui sont chargés de les maintenir, la société court à sa ruine. Aussi Duquesne comprit le danger et résolut de le con-

jurer. Son active fermeté , ses efforts soutenus , ses sévérités bien placées réformèrent beaucoup d'abus. Le corps des officiers, si difficile à renouveler, laissait encore trop à désirer; mais, au bout de deux ans, le personnel avait été épuré , l'esprit s'était amélioré , et l'on était parvenu à instruire les milices; quinze mille bourgeois étaient armés , et il était permis d'en espérer désormais de sérieux services.

Sans attendre le règlement diplomatique relatif aux frontières, et avant les conférences des plénipotentiaires, les Anglais envahirent notre territoire de plusieurs côtés à la fois; toutefois la commission se réunit, conféra longtemps, puis se sépara sans conclure. La France, s'appuyant sur son droit, opposait aux prétentions ennemies des arguments irréfragables; mais, comme l'Angleterre était décidée à s'emparer par la force de ce qu'elle n'obtenait pas par les voies amiables , les représentants des deux puissances ne purent réussir à remplir leur mission.

Pendant les négociations , les colons anglais de la Virginie pénétrèrent sur les terres en litige, et même sur celles qui nous appartenaient, sans qu'il fût raisonnablement possible de le contester. Duquesne prit alors la résolution de repousser par la force toute nouvelle tentative d'empiétement; il envoya des troupes dans cette direction, et adopta toutes les mesures capables de nous assurer la possession de la vallée de l'Ohio, découverte en 1671 par le courageux de la Salle. Sur ce terrain voisin de la province anglaise commencèrent les hostilités qui devaient amener les deux nations européennes sur le champ de bataille américain.

En 1754,Dinwiddie, gouverneur de la Virginie, envoya pour occuper les terres de l'Ohio une colonne de miliciens commandés par un jeune major de vingt et un ans, déjà remarquable par son caractère : c'était Georges Washington, le futur président des États-Unis. Il chargea son avant-garde de construire près de la rivière un petit fort, bien vite attaqué, puis détruit par les Français, qui firent prisonniers ceux qu'ils y rencontrèrent.

Aussitôt le capitaine de Contrecœur, chef de la troupe chargée de garder la frontière, envoya un de ses officiers, M. de Jumonville, au major anglais, comme parlementaire, pour le sommer de se retirer et de ne pas fouler plus longtemps la terre française. Le nouveau négociateur avait à traverser d'épaisses forêts et des pays occupés par plusieurs peuplades ennemies. La prudence lui faisait une loi de s'entourer d'une escorte; il emmena trente -quatre hommes avec lui, et aussitôt ceux-ci se mirent en route pour remplir leur message. Mais, après quelque temps de marche, ils se virent tout à coup cernés par les troupes anglaises, et attaqués au mépris des principes les plus vulgaires du droit des gens. Washington commanda le feu; Jumonville fut tué avec neuf de ses soldats ; les autres furent blessés , faits prisonniers ou mis en fuite.

Une lettre de Contrecœur au gouverneur du Canada, conservée dans les archives de la marine , et reproduite par M. Dussieux dans son livre sur le Canada, renferme le passage suivant :

ce . . . A sept heures du matin , ils furent entourés. Deux décharges de mousqueterie furent tirées sur eux par les Anglais; M. de Jumonville les invita par un interprète à s'arrêter, ayant quelque chose à leur dire : le feu cessa. M. de Jumonville fit lire la sommation que j'avais envoyée pour les prévenir de se retirer... Les sauvages qui étaient présents disent que M. de Jumonville fut tué par une balle qu'il reçut à la tête , tandis qu'il écoutait la lecture de la sommation , et que les Anglais auraient sur-le-champ taillé en pièces toute la troupe, si les sauvages ne les en avaient pas empêchés , en s'élançant devant eux... »

L'année suivante, les soldats de l'escorte faits prisonniers et rendus à la liberté furent renvoyés en France : leur témoignage confirma complètement les circonstances qui viennent d'être énumérées, relativement à ce qu'on appelait Vassassinat de M. de Jumonville.

Washington a cherché, sans pouvoir y parvenir, à se disculper d'une faute qui diminue l'éclat de sa renom-

mée. Il a dit que la guerre lui semblait exister, qu'il n'y avait pas eu guet-apens, mais seulement combat entre détachements ennemis. Les avocats de Washington ont cherché à plaider les circonstances atténuantes. Ils ont prétendu que l'escorte de Jumonville empêchait de reconnaître le parlementaire en sa personne, et que la faute commise en l'attaquant devait lui être imputée. De telles allégations, formulées pour la défense d'une mauvaise cause, se réfutent d'elles-mêmes; elles sont impuissantes à modifier le caractère du fait incriminé et l'impression qu'il produit sur les esprits impartiaux.

Après la malheureuse rencontre qui engagea la guerre, Washington rentra sur le territoire français et construisit sur une des sources de l'Ohio le fort de la Nécessité. Contrecœur envoya M. de Villiers, frère de M. de Jumonville, à la tête de sept cents hommes pour repousser l'ennemi. L'expédition fut conduite avec vigueur, et amena les Anglais à capituler. Les conditions faites aux vaincus furent honorables et conciliantes. M. de Villiers témoignait encore de son désir de ne pas troubler la bonne harmonie qui existait entre deux princes amis. « Nous pourrions venger un assassinat, dit-il à Washington, mais nous ne l'imitons pas. »

Cependant le roi Louis XY ne voulut pas encore se résigner à la guerre ; il se contenta d'envoyer au Canada une partie seulement des troupes et des secours dont le pays avait besoin pour se défendre. Les compagnies choisies pour l'expédition se distinguaient par un excellent esprit : les soldats connaissaient les périls de la traversée; ils savaient d'avance les privations et les sacrifices qui leur seraient imposés en Amérique; mais la pensée de servir la France et le roi enflammait leur zèle; chacun sollicitait comme une faveur d'être désigné pour la campagne.

On partit de Brest le 3 mai 1755, sous les ordres du baron Dieskau. Le mois suivant, trois vaisseaux français, VAlcide, le Lis et le Dauphin royal, séparés depuis quelques jours de l'escadre, rencontrèrent l'amiral anglais qui stationnait devant le Saint-Laurent à la tête

de onze navires pour empêcher les communications de la France avec le Canada. L'un des navires de la Grande- Bretagne s'approcha de VAlcide assez près pour que la voix pût se faire entendre. Les capitaines respectifs des deux bâtiments entrèrent en relations. Le chef français, inspiré par un sentiment d'humanité, demanda s'il fallait compter sur la paix ou s'il devait s'attendre à la guerre. « La paixl la paix! » telle fut la réponse courte et distincte qui lui fut donnée à deux reprises. Deux noms furent ensuite échangés; puis , immédiatement après, les canons de l'ennemi, partant de quatre vaisseaux à la fois, et spécialement de celui qui parlementait, mirent bientôt VAlcide hors de combat. Le Lis fut pris avec les troupes qu'il portait à la colonie ; le Dauphin seul put échapper aux poursuites et arriver à Louisbourg sans avarie. A partir de cet*e époque, le gouvernement anglais prescrivit à ses vaisseaux de poursuivre les nôtres pour les détruire ; la perte de trois cents bâtiments fut pour notre commerce la triste conséquence de cette mesure déloyale, qui transformait les marins de cette nation en pirates adonnés au vol et au brigandage.

La guerre n'était pas encore déclarée, et Louis XV, toujours désireux de l'éviter, avait récemment donné la preuve de sa modération en offrant de neutrahser les terres situées entre les deux colonies rivales; mais sa proposition ne fut pas accueillie, et après des agressions si contraires aux lois qui régissent les relations internationales, il dut rappeler de Londres son ambassadeur.

L'armée anglaise du Canada comptait quinze mille hommes; la nôtre ne dépassait pas sept mille. Cette disproportion décida le baron Dieskau, qui la commandait, à garder la défensive en se préparant aux attaques de l'ennemi. Elles se produisirent dans la première campagne sur trois points distincts : l'Acadie, les bords de rOhio et le centre du Canada.

En Acadie les Anglais obtinrent de faciles succès. Les deux forts du pays, mal construits, occupés par des milices peu exercées et des officiers médiocres, crurent

toute résistance inutile; ils se rendirent à la première sommation de l'ennemi.

Dans la vallée de l'Ohio , le fort Duquesne fit une belle résistance; et, après un combat acharné, il obligea les assaillants à la retraite en leur infligeant des pertes considérables ; les deux tiers de leurs soldats et les trois quarts de leurs officiers étaient étendus sur le champ de bataille. Washington, à la tête des mihciens, protégea la fuite des troupes anglaises. Il s'indignait à la pensée de la défaite, et il écrivait à ce sujet : (c Nous avons été battus, battus honteusement par une poignée de Français. La mort abattait tous mes compagnons autour de moi ; mais^ grâce aux faveurs toutes-puissantes de la Providence, j'ai été protégé. » Braddock, commandant des forces anglaises, paya vaillamment de sa personne; il eut successivement cinq chevaux tués sous lui, et il mourut d'un coup de feu qui lui laboura les poumons. Le général de Beaujeu périt aussi à la tête des troupes françaises. Cette victoire de l'Ohio. fit tomber en notre pouvoir quinze pièces de canon, des armes, des munitions et un butin considérable; elle ranima l'espoir des colons, de l'armée et du gouvernement.

Les hostiUtés se continuèrent sur d'autres points, et se poursuivirent tant que les rigueurs de la saison n'y mirent pas obstacle. Les ennemis se rencontrèrent près du lac Saint- Sacrement; le baron Dieskau battit les Anglais, mais il fut mal secondé par les Canadiens : les sauvages l'abandonnèrent ; lui-même fut mortellement blessé; et ses troupes régulières, écrasées par le nombre malgré leur intrépidité, furent obligées de se replier. Toutefois les Anglais n'osèrent pas les poursuivre, et les bandes indigènes alliées aux Français se jetèrent ensuite sur la Nouvelle-Angleterre, où elles exercèrent de terribles représailles.

Pendant l'hiver suivant (1756) , de part et d'autre on fit des préparatifs pour de nouvelles luttes. Le gouverneur, marquis de Vaudreuil, demanda des renforts, parce qu'il comprenait que la colonie courait les plus grands périls. La France lui envoya de l'argent, de nou-

velles troupes, des munitions, des vivres ; malheureusement cet effort était tout à fait insuffisant, car l'armée régulière ne comptait guère que trois mille huit cents hommes, et allait être écrasée par le nombre des forces ennemies, malgré le mérite incontesté du nouveau chef appelé à la commander : ce général était le marquis de Montcalm. Issu d'une des plus nobles familles du Rouergue, il était entré dès l'âge de treize ans dans le régiment de son père, et arrivait au Canada précédé d'une brillante renommée. Laborieux, intelligent, appliqué à ses devoirs, mais vif parfois jusqu'à l'emportement en face du mal à réprimer ou de l'obstacle à vaincre , il comptait de glorieux faits d'armes dans ses états de services. Quand il était colonel, il avait reçu trois blessures à la tête de son régiment , et après la bataille il avait dû accepter un congé de convalescence; puis, apprenant que ses bataillons devaient prochainement faire campagne, il n'avait voulu céder à personne le périlleux honneur de les commander. Malade encore, il s'était fait porter à la frontière pour les rejoindre, et avait si vaillamment payé de sa personne que deux nouvelles blessures l'avaient mis hors de combat.

Il amenait avec lui en Amérique des officiers distingués : le chevalier futur duc de Lévis, qui devait conquérir par son mérite le bâton de maréchal de France ; le capitaine de Bougainville, qui s'illustra plus tard dans la marine ; et le colonel de Bourlamaque , habile ingénieur qui rendit de notables services.

Le général était donc bien entouré ; mais il allait avoir h lutter contre d'insurmontables difficultés. Le marquis de Verneuil, gouverneur pacifique, animé de bonnes intentions, manquait d'énergie pour accompUr le bien. Il ne réprimait pas les abus, et les concussions avaient pris des proportions inouïes. Les deniers pubUcs étaient dilapidés ; tout se ressentait de ces malversations : ceux qui vivaient aux dépens du trésor de l'État affichaient un luxe scandaleux, tandis que les colons manquaient parfois du nécessaire. Les fonctionnaires civils glissaient 'sur la pente du désordre ; les, troupes oubliaient la dis-

cipline, et l'obéissance faiblissait. Le marquis de Montcalm, alarmé de tels désordres, voulut y porter remède; la faiblesse du gouverneur, son laisser aller, ses tolérances pour les coupables, ne tardèrent pas à amener entre lui et Moatcalm une mésintelligence qui devait se prolonger, s'accentuer davantage avec le temps et empirer une situation déjà très-compromise.

Il y avait peu d'harmonie entre leurs principes, leurs sentiments et leur conduite. Peut-être aussi les nouveaux venus traitaient-ils les colons avec une fierté blessante; peut-être exigeaient-ils d'eux plus que la justice et l'humanité ne le permettaient, dans un temps où il aurait surtout fallu les rattacher à la métropole.

M. de Lévis, de son côté, écrivait en 1756 : « Les entreprises sont dans ce pays très-difficiles...; toutes les positions qu'on peut prendre sont critiques...; on ne voyage que dans les bois ou par les rivières; il faut user des plus grandes précautions et avoir la plus inaltérable patience avec les sauvages, qui ne font que leur volonté, à laquelle, dans bien des circonstances, on est obligé de céder. »

Ainsi la guerre commençait sous de tristes auspices, et la mauvaise administration du pays était loin d'entretenir chez les plus vaillants cette exaltation de l'âme, ce généreux enthousiasme, qui sauvent parfois les causes désespérées. Cependant les chefs de la petite armée étaient décidés à tout faire pour justifier la confiance du roi , et la suite de leur conduite fit assez voir combien ils furent fidèles à cette résolution.

Le plan de campagne pour 1756 fut de se tenir sur la défensive, en se bornant à quelques excursions sur les terres ennemies, et en s'ernparant des fortifications menaçantes de Chouegen, compo:?ées des forts Oawogo, Ontario et Georges; c'était tout ce qu'une saine appréciation de nos ressources permettait d'entreprendre. On divisa les troupes de façon à garder le mieux possible les frontières, afin de prévenir l'invasion ennemie.

Au mois d'août, Montcalm partit de Frontenac et se dirigea sur Chouegen, en chargeant le colonel de Bour-

lamaque des opérations du siège. Dans celte affaire, le comte deVaudreuil, frère du gouverneur et commandant des milices, se signala par une manœuvre hardie qui décida la victoire. A la tête des Canadiens et des sauvages, il parvint à traverser à la nage une rivière située entre les forts Ontario et Oswogo; il réussit à occuper une colline qui domine Oswogo, y établit une batterie, et amena ainsi la capitulation des Anglais, réduits par le feu de notre artillerie.

Cette courte expédition, conduite avec une grande vigueur, nous coûta trente hommes tués ou blessés; elle nous livra plus de seize cents prisonniers, cent vingt bouches à feu , cinq bâtiments de guerre , deux cents bateaux au moins, des provisions de toutes sortes, un numéraire d'une valeur considérable. Ce fut, dit M. Dussieux, une perte de quinze millions pour l'Angleterre. M. de Montcalm, ajoute l'historien, se crut obligé d'excuser son audace auprès du ministre : « Les dispositions que j'avais arrêtées vis-à-vis de dix-huit cents hommes, lui écrit-il, sont si fort contre les règles ordinaires, que Taudace qui a été mise dans cette entreprise doit passer pour témérité en Europe; aussi je vous supplie. Monseigneur, pour toute grâce, d'assurer Sa Majesté que si jamais elle veut, comme je l'espère, m'employer dans ses armées, je me conduirai sur des principes différents. »

Après la victoire de Chouegen, l'armée régulière, heureuse d'un si prompt succès, rentra dans ses lignes de défense; mais les Canadiens et les sauvages se jetèrent de nouveau sur la Nouvelle -Angleterre pour amener l'ennemi à demander la paix. Ce but ne fut pas atteint, et nos officiers les plus éclairés le regrettèrent vivement, parce qu'ils comprenaient combien il serait désormais difficile de soutenir la lutte avec avantage. La disette commençait à sévir au Canada ; elle préludait à la famine qui sévit en 1758, à la suite d'un hiver rigoureux qui avait détruit les espérances de la récolte. D'ailleurs la présence des colons sous le» drapeaux avait suspendu depuis deux ans les travaux de l'agriculture.

Nous approchions des temps dont l'historien Bancroft parle en ces termes : « Au milieu de la disette générale, les soldats étaient rationnés à une demi-livre de pain par jour; les habitants de Québec n'en recevaient que deux onces. Les paroles ne pourraient exprimer l'étendue de la misère. Les animaux domestiques avaient disparu ; le pays ne fournissait plus ni légumes^ ni volailles, ni bestiaux. Les artisans et les manœuvres, tombant de faiblesse , ne pouvaient pas travailler. La voie de mer était fermée aux envois de France. >

Pour ménager à la France des chances sérieuses de réussite, il eût fallu consacrer à la guerre d'Amérique toutes les ressources dont le pays pouvait disposer : une autre détermination prévalut dans les conseils de la couronne. En effet, Louis XV résolut de prendre part à la guerre de Sept ans, déclarée sur le continent entre l'Autriche et la Prusse. Cette grave décision fut fatale à notre colonie. Quand le marquis de Vaudreuil réclama de nouveaux renforts , il trouva le gouvernement mal disposé ; on lui répondit que la conservation de nos possessions d'outre -mer devenait une charge trop onéreuse pour le trésor, et on eut peine à lui accorder quinze cents hommes, des vivres et des munitions de guerre : secours inefticaces et presque dérisoires en présence des immenses ressources de l'Angleterre. Eu effet, pendant que la France mesurait son assistance avec parcimonie, William Pitt, l'illustre homme d'État dont les talents égalaient l'ambition, devenu premier ministre de la Grande-Bretagne, se préparait à faire de sa patrie la première puissance maritime du monde et à priver la France de l'importante colonie du Canada.

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