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CHAPITRE VII

Continuation de la guerre «ontre les Anglais. — Vaillants efforts des officiers et des colons français. — Siège de Louisbourg. — Forts Carillon et Duquefene. — Bataille de Québec. — Wolf et Montcalm meurent en héros (*17.59). — En 1763, arrêt qui châtie les concussionnaires. — Treize ans plus tard, les États-Unis se détachent de la domination anglaise. — Persécution et bannissement des Acadiens. — Appréciation de plusieurs auteurs protestants sur les mœurs de nos anciens compatriotes. — Témoignage récent de M. Marmier.

Cependant Montcalm repoussait avec sa chevaleresque énergie la tentation du découragement : il était bien résolu à continuer la lutte. « Nous combattrons, écrivait-il dans son vaillant langage, et nous nous ensevelirons, s'il le faut, sous les ruines de la colonie. » La suite de cette histoire nous dira s'il resta fidèle à sa parole. Suivons-le plus attentivement dans chacune des dernières années de sa carrière militaire ; car, avec les prêtres qui exposent chaque jour leur vie pour le salut des âmes, il défend et il continue au Canada, lui et ses officiers d'élite, les meilleures traditions de l'esprit français.

Les Anglais avaient construit le fort William-Henry à la tête du lac Saint-Sacrement, afin de pouvoir tomber k l'improviste sur les postes de Carillon et de Saint-Frédéric, qui défendaient notre frontière; il était urgent de les déloger de cette position. Aussi, dès l'hiver de 4757, une colonne de soldats, de mihciens et de sauvages, affrontant des froids rigoureux et des fatigues inouïes,

s'avança jusqu'au pied des remparts, brûla les chantiers, les magasins, et détruisit les approvisionnements. En été, Montcalm se présenta devant le fort pour en faii'e le siège, et au bout de quelques jours les Anglais se résignèrent à capituler. Comme les vivres étaient rares, le général rendit la liberté aux prisonniers, qu'il n'aurait pas pu nourrir, leur laissa leurs provisions, et se contenta de leur imposer la défense de servir contre la France pendant dix-huit mois. Ils partirent pour rejoindre leurs compatriotes sans attendre l'escorte française destinée à les protéger contre raninîosité des Indiens. A peine avaient-ils fait une demi-lieue, que les indigènes, enivrés par le rhum dont les vaincus leur avaient servi de copieuses libations pour se concilier leur sympathie, entrent en fureur, les menacent, eu tuent plusieurs, pillent les bagages et font six cents prisonniers. Infoimé de cette sanglante violation du traité, Montcalm court en toute hâte avec ses officiers et les soldats de l'escorte à la défense des opprimés. Les sauvages rentrent dans le devoir, l'ordre se rétablit, et les deux tiers des Anglais qu'ils détiennent injustement sont immédiatement rendus à la Uberté. Le dernier tierr, précipitamment embarqué pour Montréal, souffrit plus longtemps; mais il fut racheté par le gouverneur, et rien ne fut épargné de ce qui devait sauvegarder l'honneur de la France et prouver sa fidélité à la parole donnée.

Pendant l'année 1758, l'armée française au Canada ne comptait pas six mille soldats, et Pitt, fidèle à la poHtique libérale qu'il avait inaugurée en faveur des colons anglais, obtenait avec leur concours personnel des sacrifices suffisants pour préparer la victoire. Il envoyait en Amérique, comme directeur des opérations militaires, le célèbre Abercromby, et ce général disposait de vingtdeux mille soldats et de trente-huit mille miliciens, sans compter un corps de réserve de trente mille hommes, en voie d'organisation. Son plan consistait à attaquer le Canada de trois côtés à la fois, à Louisbourg, au fort Carillon et au fort Duquesne.

Le fort Duquesne repoussa les Anglais une première fois; puis, comme il manquait de vivres, il fut obligé de congédier une partie de ses défenseurs, et de n'en conserver que trois cents. Aussi, quand le commandant apprit que l'ennemi revenait à la charge, persuadé de l'impossibilité où il se trouvait d'opposer une sérieuse résistance, il évacua le poste, le brûla, et se retira sans être inquiété.

Le siège de Louisbourg, dont les fortifications étaient incomplètes et en partie écroulées, dura deux mois. Le chevalier de Drucour, gouverneur de la place , déploya la plus énergique bravoure. Sa femme, digne compagne d'un tel officier, voulait partager ses périls, et donnait elle-même l'exemple du courage devant l'ennemi; chaque jour elle allait aux batteries les plus avancées et y mettait le feu. Les troupes, électrisées par de si vaillants modèles, résistèrent jusqu'à la dernière extrémité. Lorsque le gouverneur crut devoir se rendre, pour éviter la ruine et le sacrifice inutiles de la ville et de ses quatre mille habitants, les remparts étaient démolis, l'escalade était facile en plusieurs endroits, les canons se trouvaient presque tous hors de service ; deux mille hommes étaient tués, blessés ou malades, et les rares soldats valides qui avaient survécu étaient excédés de fatigues et de privations.

Ce désastre portait un coup mortel à la puissance de la France. La prise de Louisbourg ouvrait à l'Angleterre le Saint- Laurent et la route de Québec, et lui permettait d'intercepter les communications de la colonie avec la métropole.

Pendant que nous subissions cet échec, Montcalm, secondé par le chevalier de Lévis, défendait avec succès le fort Carillon contre les redoutables attaques du général Abercromby. La place, située sur un plateau élevé, à la jonction des deux rivières, là où se trouve de nos jours la cité de Ticonderoga, n'était accessible que d'un seul côté, et, à cet aspect, elle était garnie de remparts improvisés. En effet, d'épais retranchements, construits avec des troncs d'arbres flanqués en avant de

grosses tiges encore pourvues de leurs branches, défendaient les abords de la forteresse sur une longue étendue. A la tête de quatorze mille hommes, le général anglais attaqua nos lignes avec une grande ardeur. Six fois ses quatre colonnes s'efforcèrent de les entamer, six fois elles furent vigoureusement repoussées. Après l'assaut le plus acharné , Abercromby fut contraint à la retraite; il avait perdu plus de cinq mille guerriers! Il opéra de nuit sa marche rétrograde, et, comme pour se consoler de sa défaite, il détacha trois mille hommes de son armée, avec mission de s'emparer de Frontenac, qui servait d'entrepôt aux munitions et aux marchandises françaises. De ce côté, le succès s'obtint facilement. Mal construit, comme la plupart des forts du Canada, Frontenac n'avait ni terre -plein, ni fossé, ni chemin couvert. Suffisant quand la guerre se faisait contre les sauvages, il ne pouvait tenir contre l'artillerie anglaise. D'ailleurs, soixante-dix hommes seulement défendaient cette petite place; abandonnés à eux-mêmes, ils durent capituler.

L'importante victoire de Carillon retarda d'une année la formidable invasion du Canada par les Anglais, et fut très-glorieuse pour Montcalm. Il ne disposait que de trois mille hommes; mais son intelligence, son héroïque valeur qui méprisait en quelque sorte le danger, son incessante activité qui se portait sur tous les points attaqués, soutenaient le moral, l'entrain, et les troupes allaient au feu en criant : « Vivent le roi et notre général ! » Le triomphe n'eut pas le triste privilège de surexciter l'orgueil du vainqueur. Il écrivait à ce propos au gouverneur : « Je n'ai eu que la gloire de me trouver le général de troupes aussi valeureuses... Le succès de l'affaire est dû à la valeur incroyable de l'officier et du soldat... ))

Pénétré de cette pensée , il l'exprimait à son ami M. Doreil dans une lettre datée du champ de bataille : « L'armée , la trop petite armée du roi vient de battre ses ennemis. Quelle journée pour la France! Si j'avais eu deux cents sauvages pour servir de tête h un déta-^

chement de mille hommes d'élite, dont j'aurais confié le commandement au chevalier de Lévis, il n'en serait pas échappé beaucoup dans leur fuite. Ah! quelles troupes, mon cher Doreil, que les nôtres l Je n'en ai jamais vu de pareilles! »

Quand les heureuses nouvelles du Canada parvinrent en France, le roi demanda qu'un Te Deum fût chanté à Paris pour rendre gloire à Dieu, et il envoya des décorations, des grades, à ceux dont la Providence s'était servie pour procurer la victoire à notre cause. Mais cette faveur d'en haut était un encouragement dont le gouvernement ne sut pas se montrer digne. Pour conserver un pays dont la prospérité aurait si puissamment influé sur celle de la métropole, pour soutenir efficacement des colons en général si laborieux et si dévoués à la patrie, il eût fallu se décider à ne plus mesurer avec parcimonie ni les secours ni les sacrifices. Ce fut une pohtique toute différente qui prévalut. Les Canadiens, toujours retenus sous les armes dans les rangs de la milice, ne faisaient plus de récolte, parce qu'ils n'avaient plus le temps de labourer et d'ensemencer leurs terres; ils sollicitaient avec instance du pain pour se nourrir; ils demandaient que des soldats vinssent les aider à tenir tête aux Anglais, qui allaient bientôt les écraser sous le poids de leurs nombreuses phalanges et de leur redoutable artillerie. Ils exposaient que, privés de cette double assistance, ils deviendraient la proie des ennemis; hélas! leur cri d'alarme ne fut pas exaucé. Le ministre de la guerre répondit par un refus déguisé ; les motifs invoqués à l'appui de cette décision sont si peu sérieux, qu'ils portent, pour ainsi dire, en eux-mêmes leur réfutation. « Le roi, écrivait-il à M. de Montcalm, ne pourra jamais vous envoyer des secours proportionnés aux forces que les Anglais sont en état de vous opposer ; les efforts que l'on ferait ici pour vous en procurer n'auraient d'autre effet que d'exciter le ministère de Londres à en faire de plus considérables pour consacrer la supériorité qu'il s'est acquise dans cette partie du continent. »

Conformément à ces tristes arguments, le ministère ne fit aucun sacrifice sérieux : quinze bâtiments chargés de provisions et six cents recrues furent tout ce que la pouvoir crut devoir accorder à une colonie expirante. L'extrême médiocrité de ce secours semblait en quelque sorte le dernier coup qui pût être porté à nos possessions d'outre-mer.

En 1759, comme l'année précédente, les Anglais divisèrent leurs troupes on trois corps d'armée, afin d'attaquer le Canada de trois côtés à la fois.

Amherst, successeur d'Abercromby, devait se porter sur Montréal; il exécuta partiellement son dessein; mais il fut arrêté dans l'exécution par la vigoureuse résistance que lui opposa M. de Bourlamaque.

Le général Prideaux avait reçu l'ordre d'empêcher les troupes françaises de se replier sur la Louisiane; }1 fut tué devant Niagara. Cette place, vaillamment défendue par le brave capitaine Pouchot, ne se rendit qu'à la dernière extréajité ; le commandant tint bon au delà de toute espérance, et il fallut une trahison d'Indien.s pour le résigner à céder la place.

Enfin, un officier de valeur, Wolf, âgé seulement do trente -trois ans, qui déploya dans cette dernière campagne les talents et les qualités d'un grand générai , marcha sur Québec, et fut ainsi chargé de la tâche Ja plus difficile et la plus importante.

La lutte suprême qui allait se consommer devenait chaque année plus inégale, et en 1759 la disproportion revêtait un caractère tout à fait alarmant pour la France. Du côté des Anglais, une armée de soixante mille hommes; du nôtre, cinq mille cinq cents soldats, et quelques milliers de sauvages dont le nombre diminuait chaque jour; car, si les Indiens catholiques nous restèrent fidèles jusqu'à la fin, les idolâtres nous abandonnaient à mesure que notre chute approchait, et, se tournant du côté du vainqueur, ils travaillaient à se ménager sa protection.

Le gouverneur du Canada, réduit aux derniers expédients, ordonna une levée en masse de la population

coloniale ; et la manière dont cette mesure rigoureuse fut accueillie fit éclater une fois de plus l'amour des colons pour la patrie, ainsi que la terme volonté d'échapper au joug de l'étranger. Non-seulement les miliciens de seize à soixante ans, qui étaient appelés, accoururent sous les drapeaux, mais on vit arriver dans les compagnies des enfants de douze ans et des vieillards octogénaires. Montcalm obtint ainsi quinze mille combattants, décidés à exposer leur vie pour conserver les biens les plus précieux, le foyer domestique, la patrie, la religion, et il se réserva la tâche de défendre Québec avec le concours de MM. de Lévis et de Bougainville.

Cette ville était si mal fortifiée, qu'elle n'aurait pu résister longtemps à la formidable artillerie anglaise. Aussi le général en chef eut-il soin de la couvrir par un camp retranché, et de s'y cantonner dans une position avantageuse, défendue d'un côté par le Saint-Laurent, et de l'autre par la rivière Montmorency, qui se précipite à cet endroit dans un ravin; le retranchement se reliait à Québec par un pont construit sur la rivière Saint- Charles. Wo)f arriva en vue de la ville avec une armée de trente mille hommes. Après une arrogante sommation restée sans réponse, il commença le bombardement, détruisit la ville basse, accessible au canon de ses batteries, brûla quatorze cents maisons, et ravagea le pays ; son but était de faire sortir l'armée française de la position qu'elle occupait ; quand il eut constaté l'inutilité de ses efforts, il s'établit solidement lui-même près du ravin de Montmorency, puis il lança de là ses troupes avec cent dix-huit bouches à feu contre des adversaires réduits à dix canons. Les assiégés firent des prodiges, et partout ils repoussèrent les Anglais. Cette défaite de Wolf rendit un peu d'espoir aux opprimés ; hélas l ce répit fut de courte durée.

Le général anglais, au lieu de battre en retraite, essaya de tourner la position de Montcalm. Sa flotte était maîtresse du fleuve Saint-Laurent ; il profita de cet avantage pour chercher, au milieu des rochers qui bordent le Montmorency, un endroit favorable à un débarque-

ment , et il parvint à découvrir le lieu propice à mille mètres au-dessus de Québec, dans une petite baie appelée VAnse du Foulon. Il trompa par de fausses manœuvres la vigilance des colonnes et des sentinelles françaises chargées de le surveiller, et le 13 septembre, à une heure du matin, le débarquement commença. Les Anglais mirent pied à terre sans être inquiétés, gravirent les falaises par un étroit sentier, caché sous des broussailles, et le lendemain matin, grâce à cette habile tactique , Wolf déployait ses troupes sur le plateau , où Montcalm se croyait en sûreté.

A dix heures, les deux armées se trouvaient en présence ; bientôt elles en vinrent aux mains avec un vif acharnement; mais le feu, nourri, bien dirigé des Anglais, amena notre déroute. Les deux généraux ennemis furent blessés mortellement. Une balle perça la poitrine de \Yolf; il voulut alors être soutenu par un officier, afin que ses soldats ne le vissent pas tomber, et ne perdissent rien de leur élan. Dès qu'il sut le gain de la bataille, il loua le Seigneur, et déclara qu'il mourait content. Montcalm, criblé de blessures, rendit le lendemain son âme à Dieu. Quand le chirurgien lui apprit que sa mort était proche, Montcalm demanda combien il lui restait de temps à vivre. « Dix à douze heures, lui fut-il répondu, peut-être moins. — Plus la mort sera prompte , mieux cela vaudra, car alors je ne verrai pas les Anglais dans Québec. » Il eut encore l'énergie d'assister au conseil de guerre, et de prouver qu'en quelques heures on pouvait assembler les troupes disséminées dans le pays, afin d'attaquer les Anglais une seconde fois avant qu'ils eussent pu rentrer dans leurs retranchements; puis il déclara vouloir passer la nuit dans le recueillement pour se disposer à paraître devant Dieu. Le 14 septembre, il expirait à l'aube du jour '. La petite

1 Ses restes mortels, déposés d'abord dans un trou de bombe par ses soldats éplorés, reposent maintenant dans l'église des ursulines de Québec. En 1859, après une cérémonie célébrée pour le centième /anniversaire, on posa sur sa tombe une inscription latine composée

armée, profondément affligée par la mort de son général, se réfugia dans la ville de Québec. M. de Bougainville, chargé d'observer les mouvements de l'ennemi et surpris par ses manœuvres, n'avait pu arriver sur le champ de

aussitôt après sa mort par l'Académie des inscriptions et belleslettres. En 1861, le Magasin pittoresque en a publié la traduction suivante :

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