INTRODUCTION
nées aux rudes missions de l'Afrique australe sur les bords du Zambèze, l'auteur avait été chargé de chercher dans le Nouveau Monde des ressources et des secours pour le soutien de l'œuvre de conversion et de vraie civilisation que l'Église a entreprise dans le « Continent Noir ».
Tout en poursuivant ce but, j'ai été amené naturellement à observer de près le mouvement religieux dans l'Amérique du Nord. Le lecteur ne s'étonnera donc point que dans mes récits les intérêts religieux priment les merveilles du progrès matériel, et que le missionnaire perce sous le voyageur.
Le présent volume contient les voyages de Fauteur durant l'année 1885. Il débute par un coup d'œil rapide sur l'Afrique australe et sur les missions du Zambèze dans l'intérêt desquelles fut entrepris le voyage d'Amérique. Il mène le lecteur à travers le Canada et s'arrête au Niagara.
Le volume suivant a trait aux États-Unis; le troisième comprend les notés et observations sur le Mexique.
Je dédie ce livre à tous les vrais amis de la régénération des races africaines, et je l'ofïre comme un témoignage de profonde gratitude aux hommes généreux qui m'ont aidé de leurs encouragements, de leurs conseils ou de leurs aumônes dans cette œuvre d'évangéhsation, à laquelle je serais heureux de consacrer le reste de ma vie.
TROIS ANS DANS L'AMÉRIQUE SEPTENT.^IONALE
Du 40 janvier au 8 avril.
Le départ. — Garl Carlsson. — Le Winkelier. — [}n Flamand. — Kimberley. — A travers la Colonie. — Un parc à autruches. — Dunbro'ly. — A bord du Grantully-Castle. — Les Boërs. — Sainte-Ujlène. — Téaérilîe. — Funérailles à bord. — Plymoulh.
Nous sommes en vue de Christiana! Nous avons traversé le Transvaal, nous allon s rentrer dans la colonie du Cap. Ce 23 janvier 1885, je retrouve une ville à ce gué du Vaal où en 1879 j'avais compté... une seule maison.
Dieu aidant, j'ai achevé la dernière tâche qui
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m'a été confiée dans l'Afrique australe, et la mission des Batlapins aux Dwarsbergen est debout, pleine d'avenir, et déjà riche de travail. Sitôt la maison bâtie, la cuisine terminée et mon remplaçant arrivé, j'ai dit adieu aux chefs de la bourgade hantou et je suis parti de Tseni-Tseni, le 10 janvier dernier; en route pour l'Europe, pour l'Amérique!
De Zeerust sur le Marico (Malekwèï), j'expédiai la toiture en tôle qui doit couvrir l'école. Mon voyage a été aquatique au possible. Je l'ai fait seul avec mes nègres jusqu'à Zeerust. Là je trouvai un gentil Suédois, Cari Carlsson, revenant du pays des Namakwas et des Ovampos de l'ouest. A Tséni-Tséni, à son passage par notre maison en construction, je l'avais reçu lui et ses 250 bœufs, avec toute la courtoisie que permettaient notre jeune établissement et notre abondante fontaine.
A Zeerust il nous a rendu le centuple pour le café et l'eau et l'herbe de Tseni-Tseni. Il m'a pris dans son wagon gratis, et voilà quinze jours que je vis à sa table et dans sa maison ambulante. Le désert unit tout ce qu'il rapproche. C'est un de ses charmes. Le voyage a été « aquatique ». En effet, par des pluies tropicales, diluviennes, nous avons nagé à travers le pays. Depuis lors, pour nous consoler, nous avons pu voguer dans la poussière. Une pluie de sable nous a surpris et fouettés durant en-
viron 4 heures. Ne vous imaginez pas un coup de vent ; non, je parle d'une tempête, d'une pluie de poussière, réminiscence des plaies d'Egj^pte.
L'an dernier, je descendais la route du Transvaalparle Harts Rivier et la fusillade retentissait au Stella-Land. Les Boërs poussaient les Barolongs. En ce moment tout est en suspens. La guerre vat-elle éclater au sujet du Stella-Land conquis, entre le Transvaal et l'Angleterre, entre l'Angleterre et l'Allemagne unie aux Boërs? J'ignore quel sera le résultat de l'entrevue de Christiana.
Le général Charles Warren et Paul Krûger s'y rencontrent demain. Entre parenthèse : les Boërs me prennent partout pour Paul Krûger. Ils disent en chuchotant : « Hy es ja onse Paul » — Je ne savais pas j'eusse l'air d'un Boër!
Quel que doive être le résultat de l'entrevue, je serai de l'autre côté du Vaal, et là mission n'a rien à craindre de la guerre éventuelle. Sur ma route j'ai eu une fois de plus l'heureuse surprise de découvrir des catholiques. Nous avions quitté la famille irlandaise des Lonergan à Zeven-Fonteyn et nous avions pris le droit chemin de 8 journées sur Christiana. Un soir, je me sentis fatigué et dis à mon brave compagnon : « Cari, prends garde ; à une lieue d'ici à peu près, une route part à gauche. Elle est mauvaise et mène à Bloemhof. Tiens bien la droite ». Je m'endors, et, trois heures
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après, nous sommes en plein marais, fourvoyés sur la route obscure de Bloemhof. A la chandelle nous dûmes chercher les vieilles ornières pour retrouver le chemin.
Dieu avait ses vues. A l'aube, nous voyons au loin une pauvre maison, isolée dans une plaine brûlée. A tout hasard nous y virons : « où il y a maison, il doit exister de l'eau ». Il s'agissait d'abreuver les 250 bœufs altérés depuis 28 heures.
Nous entrons dans la modeste habitation appelée « Winkel » c'est-à-dire bazar, et où en effet, on voit encore, appendus au mur, quelques lanières en cuir et quelques fouets de rhinocéros, qui se vendaient autrefois aux voyageurs. Un « winkel » africain est à peu près un guêpier, où l'on doit nécessairement laisser une aile. Il n'en devait pas être ainsi pour moi. Le boutiquier était un petit homme sec, et jasant comme une pie. Il affectait un sentiment bocr prononcé, et mâchait des anglais. Il vit bientôt que malgré notre langage, nous n'étions ni Transvaaliensni Orangistes. Il se calma par degrés ; et quand je lui demandai en bon allemand de quel pays il était, il tomba des nues. « Von Coblentz » , répondit-il timidement. « Vous êtes donc catholique », ajoutai -je aussitôt. « En effet! » répondit-il ; « et vous qui êtes vous, monsieur? » — « Je suis prêtre catholique; je reviens des missions du Zambèze », fut la réplique.
Le brave homme devint pensif, et sa conversation, si volubile d'abord, fut toute distraite. Le soir venu je le pris à part : « Et votre enfant est-il baptisé? » demandé-je. « Oui, dit-il, je l'ai fait baptiser par le ministre protestant, cela me semblait mieux que rien ». — « Ne saviez-vous pas baptiser aussi bien que lui ?... Nous rectifierons cela » , lui dis-je. « Etes-vous marié ? » fut l'autre demande. Il gémit et répondit : « Je suis marié devant le Landdrost ; je n'ai pas voulu me marier devant le ministre protestant, et il n'j avait pas de prêtre ».
Sa jeune femme survint alors, et quoique protestante, elle se mit à le supplier de faire baptiser son fils par le prêtre catholique, et de lui permettre à elle-même d'embrasser la religion de son mari. Je réglai leur mariage et je baptisai l'enfant sous condition. Je lui donnai les noms de Florimond, Joseph, Jacques. L'admission de la femme dans le sein de l'Eglise fut différée le temps voulu pour l'instruire convenablement des obligations de notre foi. Il fallait partir. Les 250 bœufs du brave Cari Carlsson mouraient de soif, près de l'étang à sec. Deux jours après cette heureuse rencontre, nous nous trouvions sur la grande route de Christiana, arrêtés devant une masure fermée et une flaque d'eau ou plutôt de boue. Le maître de la maison, un Anglais, était en fuite, par crainte des Boërs, et à son kraal travaillait tout seul un pauvre
« Blanc ». Mû par la curiosité, je dirigeai mes pas vers ce kraal ou parc à bétail, et m'assis au milieu do cette morne solitude, en face du pauvre maçon.
« Goeden dag, mijnheer », me dit-il, avec une franche bonhomie. Son accent flamand me frappa. « Bonjour, mon ami », répliquai-je ; « n'êtes-vous pas de Schellebelle ou de Zèle? » « Du canton de Zèle, de la Flandre, monsieur », fut la réponse étonnée. « Et etcs-vous belge aussi, monsieur », demanda-t-il, en jetant ses briques. — « Je suis le Père Croonenberghs de Hasselt, et jésuite belge. » — Vous jugez de la stupéfaction et de la joyeuse surprise du pauvre enfant de la Belgique égaré dans les solitudes du Transvaal, après avoir quitté son pays à la solde d'une Compagnie d'exploitation qui construisit des chemins de fer, dans la colonie africaine.
Le temps pressait ; cinq minutes après, nous étions assis dans le pied d'ombre que projetait le mur en gazon et une confession excellente fut le fruit de celte heureuse journée. Je laissai à ce bon Flamand, fidèle à sa vieille foi, un chapelet, et « Le petit mois de Marie » du P. Hillegeer.
Ainsi Dieu ménage à la fois ses consolations, aux pauvres catholiques égarés dans ces déserts lointains, et à nous qui allons y chercher les élus du Seigneur.
Chemin faisant, j'ai recueilli l'espoir fondé
d'étendre à bref délai, sur plusieurs villages de Batlapins, l'action de la nouvelle mission des Dwarsbergen.
La dénomination de Batlapin signifie « gens de la pierre » montagnards. Ces peuplades nichent en effet entre les aspérités des monts comme nos ancêtres de l'âge de la pierre, à Chauvaux.
Quand nous eûmes fait nos provisions de vivres, et surtout de bois de chauffage pour la route désormais dénudée de tout vestige de végétation, nous nous mîmes en devoir de traverser la rivière qui nous séparait du pays de Kimberley aux « Diamond Fields ». Ces Champs des Diamants sont devenus rapidement fameux. Les sémites ont monopolisé entre leurs mains habiles, la presque totalité du carbone pur qui sort de ces inépuisables mines.
20 janvier. — Le passage du Vaal avec deux cent cinquante bœufs à moitié sauvages a été une scène digne du crayon de Gustave Doré. La rivière le Vaal se jette dans le fleuve Orange. C'est près de Barckley que le passage s'est effectué en un endroit où la rivière a 200 mètres de largeur et 5 à 6 mètres de profondeur. Un ponton à câble fait le service entre les deux bords. Cinquante bêtes y étaient attirées à la fois, conduites par quelques vieux bœufs habitués à la périlleuse manœuvre. Des cordes tendues aux deux extrémités du ponton et gar-
dées par des nègres armés d'énormes pieux tenaient le troupeau en respect sur l'embarcation. Tout marchait bien jusqu'au milieu de la rivière ; mais là, l'inquiétude gagnait les plus jeunes. Un tumulte subit se produisait, et soudain une bête s'élançant par-dessus bord, toute la troupe faisait le saut périlleux à sa suite, emportant cordes et nègres et disparaissant dans les profondeurs du fleuve. Quelques secondes se passaient, soudain les cornes reparaissaient partout sur les flots, et les bêtes s'en allaient gagner qui un bord, qui l'autre. Lesnègres, eux, s'en tiraient d'une étrange façon. Leur pieu leur servait de cheval. Ils le tenaient serré entre leurs genoux, et s'appuyant la poitrine dessus, ils ramaiect doucement des mains et gagnaient le bord en allant à la dérive. Le passage dura six heures ; un des derniers bœufs devint furieux d'impatience sur l'autre bord. Il chargeait quiconque l'approchait à mille pas. Il fallut l'abattre à long tir.
En rentrant dans Kimberley, j'allai visiter quelques amis que j'avais connus en 1879, quand nous montâmes vers le Zambèze.
Il m'arriva par hasard de m'enquérir d'un certain monsieurD. qui m'avait jadis présenté une poignée de diamants bruts, comme aumône pour notre mission. J'avais pour beaucoup de motifs décliné cette offre magnifique, qui nous eût aidés puissamment alors.
En 1879, ce gentleman était venu me trouver un soir au wagon, près de Kimberley, et m'avait confié ses peines.
Pour motifs de santé il avait quitté la congrégation religieuse à laquelle il appartenait et avait été régulièrement relevé de ses vœux. Malgré cette assurance, il n'avait plus été tranquille. S'étant marié, il avait eu cinq enfants et était devenu riche. La tristesse néanmoins ne l'avait pas abandonné. Il me disait qu'il était convaincu qu'il mourrait bientôt et que tous les siens finiraient misérablement. En vain j'avais essayé de le calmer, je Tavais laissé inconsolable. Or, à six années de distance, j'appris que ce pauvre ami était mort la même année 1879, que sa femme l'avait suivi au tombeau à peu de mois de là après avoir perdu toute sa fortune et qu'enfin, les cinq enfants étaient décédés les uns après les autres chez les charitables catholiques qui les avaient recueillis par compassion.
A la peine que me firent ces nouvelles, s'ajouta le départ de Cari Carlsson. 11 avait vendu ses bœufs de rOvampo Land et regagnait ses lointaines forêts. Dieu daigne conduire ce noble ami.
Je pars demain pour Hopetown où je prendrai le nouveau train du chemin de fer sur Grahamstown. Le véhicule qui me transportera d'ici à Hopetown, est un wagon sans tente, et sans couchette ni siège aucun,' emporté au galop constant de seize mules.
Notez qu'il n'y a pas d'autre route que les ornières profondes creusées par le trafic journalier, à travers les sables, le schiste crayeux , les rochers et les fondrières. Jugez comment je dormirai. On ne s'arrête ni la nuit ni le jour, durant trois fortes journées d'épouvantable chaleur. Cela manquait encore dans les agréments de ma pénible route.
21 janvier. — Le voyage de la côte du sud à Hopetown s'était effectué en 1879 en quatre longues semaines, si mes souvenirs sont fidèles. Je le referai cette fois en sens contraire, en moins de quarante-huit heures, grâce à la vapeur qui a supplanté les trains trois fois séculaires des wagons à bœufs.
30 janvier. — Le tracé du chemin de fer que les ingénieurs anglais ont construit à travers le centre de la colonie sud-est, est marqué à chaque pas au coin du génie et de l'audace. Ils ont évité les tunnels, mais ils ont multiplié les remblais, les barrages, les viaducs et les ponts les plus hardis. La ligne grimpe le long des flancs des montagnes, serpente sur la crête des rochers, plonge dans les gouffres des ravins et file par-dessus les grands fleuves et les immenses vallées. Je voudrais m'arrêter à dépeindre les mines de diamants de la république d'Orange, mais j'ai hâte de gagner le port.
Disons un mot toutefois des fameuses fermes à autruches; allons les voir. Nous sommes arrivés à Grahamstown^ ville située à 85 milles anglais ou 136 kilomètres de Port-Elizabeth, et où nous fîmes nos préparatifs de voyage au début de la mission du Zambèze. Deux chevaux et un excellent ami m'attendent. Nous sommes en selle. A travers les avenues d'eucalyptus et les haies de cactus chargés de fleurs et de fruits, nous sortons de la riante ville, coquettement assise dans sa pittoresque vallée, à cheval sur sa rivière toute veuve d'eau, sauf aux jours de tempête, et dont toutefois on veut faire une Seine ou un Escaut! En Belgique, on parle de Bruxelles port de mer; ici on fait aussi bien, ou mieux encore I Nous attaquons les dernières crêtes des monts et nous débouchons sur le plateau élevé d'où notre regard porte au nord jusqu'aux Zuurbergen et à l'Est jusqu'aux falaises de Tocéan. Le temps est splendide et l'air est élastique. Quel calme et quelle poésie dans cette brillante nature du Sud, dans ces forêts de mimosas, de cactus, d'euphorbias étagées au-dessus du rivage, et rafraîchies par les vapeurs salubres de la mer ! Voyez à vos pieds, de-ci de-là, les tortues voiturer leur maison dans la fraîche matinée. Qu'un cheval s'ébroue, ou qu'une gazelle s'élance, et elles s'arrêtent soudain et déposent leur carapace, pour la relever quand nous aurons passé. Singulières bêtes que ces tortues si
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variées de forme et de taille ; mais plus singulières encore ces travailleuses infatigables dont nous voyons partout les tertres, ces termites redoutables qui ne respectent ni les mimosas de la forêt ni le toit de chaume du missionnaire. Mais ne nous arrêtons pas davantage.
Nous sommes déjà à l'extrémité du plateau et nous descendons maintenant de vallée en vallée jusqu'à la villa Penrock. C'est la demeure hospitalière où j'avais coutume d'aller me reposer avant et après mes grandes expéditions ; c'est là que la bonne et noble famille Johnson veut cette fois encore, m'entourer de ses soins affectueux au retour de mon long voyage dans les régions de l'intérieur. Ces braves gens appréhendent pour moi de nouveaux travaux; ils s'effraient à l'idée de me voir affronter les dangers de la mer, et les périls des pays lointains ! Comme mes frères et mes sœurs, ils tremblent pour ma vie. Ils n'osent espérer de me revoir encore.
Allons, mes bien-aimés, ne pleurez pas, il n'y a pas de quoi. Qu'importent les difficultés à rencontrer; je ne dois pas encore y succomber!
Je vous reverrai, sœurs bien-aimées, et vous mes frères, et plus vite que vous ne l'espérez! Nous aurons essayé de faire un peu plus pour Dieu, nous aurons vieilli un peu plus; ce sera toute la différence.
2 février, — Sous le front sourcilleux d'une montagne rocheuse, sur la pente d'une colline boisée, s'élève une habitation riante, bâtie tout en granit, et flanquée de deux ailes à coins en encorbellement, qui lui donnent l'air un peu aristocratique du vieux manoir. Un- vivier artificiellement ménagé dans le roc et alimenté par des eaux vives, entretient autour de la demeure seigneuriale une délicieuse fraîcheur. La famille Johnson m'attend près de l'aquarium. Ce sont des calédoniens du type le plus pur, de vrais écossais. Quel timbre dans leurs voix, quel teint dans leurs fortes physionomies ! Père et mère, filles et garçons donnent la franche et vigoureuse poignée de main au missionnaire venu « from the interior » du fond des pays sauvages, et avec humour on l'introduit dans le « dining room » où un repas copieux est tout servi.
Les questions se succèdent et se pressent. Quand les nouvelles des missions furent épuisées, on passa tout naturellement aux autruches. M. Johnson est « member of parliament » il est vrai, mais il est avant tout « ostrich farmer » et un des plus riches propriétaires de ces intéressants bipèdes qu'il y ait dans les colonies.
De la véranda on voit s'étendre une vallée d'une lieue de large, de deux à trois lieues d'une extrémité à l'autre. Tout ce vaste fond est couvert de jungles fort serrées, où le cactus, l'aloès, l'eu-
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phorbia dominent parmi les fougères en arbres, et mille essences propres aux régions intertropicales. Un ruisseau divise cette vallée sauvage, et de nombreuses clairières, ou naturelles ou déboisées exprès, parsèment la forêt. Droit devant nous, une gorge profonde ouvre une perspective lointaine sur une autre vallée de même aspect et que terminent à l'horizon les sommets tourmentés des Zuurbergen.
Vous avez là, sous vos yeux, ce qui s'appelle en style du terroir un « ostrich camp », un parc à autruches.
Il y a quatre cents autruches sur le domaine de mon ami Johnson. La grande vallée est toute clôturée sur son pourtour et partagée en trois sections séparées par des haies en fil de fer. Le plus grand des trois parcs sert de pâturage aux vieux oiseaux mâles et femelles ; le deuxième est réservé aux couvées de deux à trois ans. Le troisième parc enfin, est divisé en portions de quatre à six hectares environ, destinées chacune à un couple de « breedingbirds » ou oiseaux de reproduction.
L'autruche d'Afrique distincte du « coureur », analogue de l'Amérique méridionale, comme aussi de r n Emeu » de l'Australie, est le plus gigantesque des oiseaux actuellement existants, une des merveilles de la création, et n'est surpassé que par un seul oiseau préhistorique, le « dinornis »
australien, dont les œufs fossiles sont plus gros qu'une tête d'homme.
La patrie de l'autruche semble être actuellement l'Afrique sud-congolienne, mais doit s'être étendue autrefois par-delà l'Equateur, puisque dans la langue imagée du Psalmiste on entend la « puissante voix » de l'autruche.
C'est dans les steppes élevées et arides du Kalahari et dans les régions des Machounas de l'est, qu'on rencontre maintenant les troupes les plus nombreuses de ces magnifiques oiseaux. Il y a cinquante ans à peine que les Cafres et les nègres leur donnaient la chasse jusque sur la côte du sud.
Sur le bord de la mer, les plumes des autruches domestiquées sont plus soyeuses et plus blanches ; sous les tropiques, les plumes des oiseaux sauvages sont plus grandes et plus fines.
Le mâle (le coq dans le langage du sud) mesure jusqu'à six pieds dans le désert, et sa tête dépasse l'épaule de deux pieds, dominant un cavalier sur son cheval. Ses pattes sont dénudées, et les tibias deviennent rouges au temps du rut. Les plumes noires prennent naissance au sternum et atteignent douze pouces sur les épaules. Son long cou est couvert d'un léger duvet gris-perle. Les plumes des ailes sont blanches, et le panache palmiforme de la queue revêt une légère teinte carminée.
Chez la femelle, la couleur chocolat domine. Ses
pennes blanches et sa queue sont moins longues et plus faibles que chez le mâle.
C'est sur les jeunes coqs qu'on trouve les plumes blanc et noir, appelées plumes de fantaisie.
En ce moment-ci, les plumes des jeunes oiseaux valent 35 francs la livre au marché de Grahamstown ; les grandes plumes noires des mâles , 300 francs; les plumes blanches des femelles, 350 francs, et les « primes » ou meilleures pennes de mâles, 500 francs la livre.
Il y a sept ans, tous ces prix étaient d'un tiers plus élevés ; mais depuis qu'en Amérique les plumes d'autruche ont été supplantées sur les chapeaux, par la mode des oiseaux empaillés, le marché de l'Afrique australe est tombé notablement.
Jusque vers l'an 1865, on ne connaissait que les plumes des autruches sauvages. Alors la chasse de ces magnifiques oiseaux offrait un attrait considérable aux chasseurs. Les Boërs, montés sur leurs « chevaux salés » (1), sillonnaient toute
(1) Chevaux salés : Les chevaux, importés jadis dans le sud par les Hollandais, sont attaqués généralement par une maladie du caractère de la morve. Le cheval qui a surmonté la maladie est assuré contre l'épidémie dans la colonie, et est dit a salé ». Le cheval salé dans la colonie subit le mal une seconde fois quand il entre dans la République d'Orange. De même, le cheval « salé », dans ce pays-là, est encore exposé à ce mal s'il monte dans le Transvaal. « Salé » au Transvaal, il peut aller en toute sécurité jusqu'au Zambèze. Les chevaux du Transvaal sont d'un grand prix.
l'Afrique australe à la recherche des autruches, et toutes les tribus de l'intérieur faisaient un commerce actif de plumes avec les marchands blancs de la côte.
Cette grande chasse aux autruches a perdu maintenant beaucoup de son puissant attrait. L' « audax Japeti genus », depuis qu'il est armé de la foudre des fusils de précision, a presque exterminé ces nobles animaux.
Il en a été de même dans l'Amérique septentrionale, jadis si giboyeuse, où le mouse, l'orignal et le buffle ont presque disparu : ainsi l'Afrique verra-t-elle rapidement disparaître les dernières merveilles du règne animal, l'éléphant, le lion, le rhinocéros, l'hippopotame et la douce autruche.
J'aime les Boërs dans leur noble et fière indépendance, j'aime tout ce qui les touche; mais, quand je les vois s'acharner ainsi à l'extermination des plus nobles des animaux, je ne puis m'empêcher de lancer à ces rudes et fougueux « Normands » d'Afrique, le mot vengeur du Romain d'autrefois : « Robur illi et ces triplex circa pectus erat » ! Mais, il ne m'écoute pas, il n'entend point le latin, ce fougueux Normand! Et u om vlees te schiet, om vet te hè, om kerse te maak en zeep te kook » pour « tirer » de la viande, pour se procurer de la graisse et faire des chandelles et du savon, il tirera quand même, il achèvera jusqu'au dernier ces milliers,
ces millions de têtes de gros gibiers et de gracieuses antilopes qui, tout récemment encore, faisaient ressembler TAfrique australe à un paradis
terrestre.
Par esprit de lucre, le Boër chassait jadis les autruches; par le même esprit, il les élève et les multiplie maintenant autour de sa demeure.
Vers l'an 1865, quelques Boërs revinrent du « Dorstland » ou « Terre de la Soif », c'est-àdire du Kalahari, emmenant avec eux de jeunes autruches que, pour leur plaisir, les femmes et les enfants avaient nourries autour des wagons. C'est sur les hauts plateaux que l'autruche fait son nid, un simple trou, peu profond, formé dans le sable nu. Chaque couple se sépare delà troupe aux temps de la ponte, c'est-à-dire trois ou quatre fois par an. Une compagnie se compose des parents et des couvées de l'année. La femelle pond de deux en deux jours. Parfois deux oiseaux déposent leurs œufs dans le même nid. La ponte varie de quatre à dix-huit œufs. Une erreur populaire porte que l'autruche abandonne au soleil le soin de faire éclore les œufs. Il n'en est pas ainsi. La femelle et le mâle les couvent à tour de rôle; et quand l'un des deux est au nid, l'autre fait le guet, élevant assidûment sa tête au-dessus des hautes herbes, et mesurant constamment la plaine de son œil à la fois doux et perçant. Qu'un dan-
ger approche, soit du chasseur, soit du léopard, le couple disparaît avec la rapidité de la flèche.
A deux ou trois mille mètres, ils aperçoivent l'homme.
En 1879 je traversais un matin le lit desséché du fleuve Chachi (lat. 2P45', long. E. 28^0') en compagnie d'un excellent chasseur, le bon frère De Vylder, noyé depuis dans le Zambèze. Nous tombâmes tout à coup sur onze sveltes autruches qui prenaient leurs ébats dans le sable échaufie du grand fleuve. Elles étaient à une distance d'environ un kilomètre et par intervalles le mâle lançait à travers l'immensité des forêts ses trois notes profondes et imposantes. Nous eûmes à peine le temps de ramper à la distance de quelques pas pour les approcher, que le mâle nous ayant aperçus, tous disparurent dans les fourrés.
Quant après une incubation de 42 à 48 jours, les jeunes éclosent, ils restent pelotonnés par terre durant un quart d'heure, et ainsi ramassés ils ressemblent assez bien à un levraut blotti au gîte, ou à un hérisson roulé.
La femelle rompt alors l'écaillé de trois ou quatre œufs non couvés que son instinct lui a fait rejeter du nid, et de cette nourriture les petits font leur premier repas. Ils se lèvent ensuite et ont déjà la taille d'une poule ordinaire. Dès ce moment ils suivent leur mère au pâturage, et six jours après
il faut un bon cheval pour les gagner de vitesse.
En 1884, j'en rencontrai deux de cet âge sur les bords du Limpopo. J'étais à pied et me mis à leur poursuite avec toute la vitesse de mes jambes de 41 ans. Je dus abandonner la partie et n'eus plus même la chance de les avoir à portée de mon fusil.
Ce furent des oiseaux de cet âge que les Boërs rapportèrent du désert. Ils les nourrirent de millet et de maïs et les laissèrent brouter près des wagons.
Au temps où on gagna le pays d'Orange, les jeunesautruchesavaientatteintla taille d'un dindon. Revenus à leurs fermes dans la colonie, les chasseurs imaginèrent de faire un camp au moyen de haies et ils y mirent les oiseaux apprivoisés. On les vit grandir rapidement et bientôt les mâles au plumage foncé se distinguèrent des femelles plus grisâtres.
L'autruche dévore réellement tout ce qu'elle peut avaler. Elle gobe des baies, des pommes, des citrons, des figues ; elle avale les feuilles hachées du cactus épineux et ses fruits, des éclats de bois, des pierres, du fer, du verre et jusqu'à déjeunes tortues. J'ai trouvé de tout cela dans leur gésier.
Elle se nourrit toutefois de préférence d'herbes et de plantes grasses. Le « spek boom » et le
« gocum » succulents font ses délices. Les aiguillons dont les fruits du cactus sont enveloppés sont nuisibles à l'animal. Ces pointes infiniment fines tapissent tout l'estomac comme d'un drap épais, et en arrêtant le mouvement moléculaire et la digestion, elles tuent l'oiseau le plus robuste.
Il est prudent pour cela d'écarter les autruches des fourrés de cactus en fruit.
Dès la troisième année les Boërs virent rougir les tibias des mâles. Jugeant que le moment était venu, ils parquèrent quelques couples dans des enclos de six acres environ. Les autruches firent leur nid comme au désert. Elles pondirent leurs dix, leurs dix-huit œufs, et, dès le 42*^ jour, on vit éclore les petits. On enleva les couvées et on les confia à des négrillons qui les menèrent paître comme des oies.
On ne fut pas longtemps sans découvrir qu'on pouvait « plumer » les autruches. J'ignore comment les fermiers s'y prirent au début. L'opération se fait aujourd'hui très simplement. Chaque semaine, d'ordinaire le lundi matin, quelques jeunes gens montent à cheval, et, battant le grand parc de pâture, ils assemblent toutes les autruches en une troupe, et les mènent dans un enclos restreint qui n'a qu'une vingtaine de mètres de diamètre. Une porte pratiquée dans la haie de cet enclos ouvre sur un couloir en forme de boxe d'écurie,
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long de six pieds, large de deux, et garni d'une seconde porte donnant sur la campagne.
On n'a qu'à jeter une poignée de maïs dans ce couloir pour qu'aussitôt un ou deux des avides oiseaux s'y précipitent. Les deux portes se ferment alors et un Boër descend dans la stalle étroite derrière l'oiseau. L'animal est tellement vorace qu'il se laisse plumer sans résistance. Le Boër arrache les plumes noires et il coupe aux ciseaux les pennes blanches des ailes et de la queue. Cette taille se fait à deux pouces de la chair. Trois mois après il arrachera avec des tenailles les tronçons séchés. L'oiseau ne souffre point de ces opérations qui ne font qu'aider à la mue.
En domesticité les mâles sont dangereux, surtout au temps du rut ; ils ont déjà occasionné beaucoup de malheurs. Aussi est-il fort malavise à tout étranger de pénétrer dans un parc de couvaison. L'an dernier, notre voisin, M. Franck Mandy, un homme de haute stature, fut assailli par une autruche tandis qu'il traversait le camp. 11 était à cheval. D'un premier coup de patte, le mâle furieux désarçonna le cavalier, et du second coup de son orteil cornu, il lui ouvrit la poitrine et le ventre, le laissant baigné dans son sang. En pareille rencontre le plus sûr est de se jeter par terre et de faire le mort, si Ton ne veut pas fusiller le redoutable adversaire.
Mais, autant il est peu agréable d'avoir affaire à ce dangereux bipède en champ clos, autant il est intéressant d'en observer une troupe auprès de la ferme, dans la fraîcheur d'une belle matinée. C'est alors un spectacle ravissant, un tournoi à armes
Camp à autruches.
courtoises. Nous assistâmes à ce petit lever des « coureurs » du haut de la terrasse du manoir de Penrock.
Longtemps avant l'aurore, avant que les premières lueurs de l'aube aient blanchi l'Orient, on entend la voix sonore, profonde et mélodieuse du mâle, se prolonger trois fois, comme le son d'une trompe puissante, à travers la solitude de la forêt. Un
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silence plus solennel succède à ce réveil nocturne ; mais, à peine les vapeurs de la nuit viennent-elles à se détacher du sol, à peine les oiseaux attentifs peuvent-ils plonger du regard sous la buée montante, que toute la troupe silencieuse se lève à la fois et s'avance d'un pas mesuré sur la clairière humide.
A cent pas de leur gîte nocturne ils s'arrêtent, se regardent et se concertent. Ils semblent se saluer : c'est de l'élégance de grande maison. Soudain tous dressent leur long cou, gonflent leur riche plumage et, partant comme des flèches, se précipitent dans toutes les directions, se servant des ailes et de la queue comme de rames et de gouvernail, pour tournoyer et changer de pit^ii dans leur course furibonde.
Tout aussi soudain ils s'arrêtent de concert, pour se rassembler une seconde fois. Alors commence une voltige, une valse échevelée : les têtes et les pieds vont en cadence, les ailes et les panaches s'éploient et se referment avec une rapidité fébrile. Tous pivotent, tournent et s'entre-croisent sans jamais se coudoyer. On dirait une danse macabre ou une mêlée d'Indiens, moins le bruit; car, la scène se passe dans un silence à donner le frisson. Et ce mouvement tourbillonnant se prolonge jusqu'à extinction de forces, jusqu'à ce que pris de vertige, les beaux animaux s'afl'aissent les uns
après les autres, et alors encore les têtes font la roue et les ailes frémissantes continuent à battre la mesure.
En 1879 le commerce des plumes d'autruches était devenu si énorme, qu'il se produisit parmi les fermiers de la colonie, une véritable fièvre de spéculation. L'argçnt étant rare, les Boërs vendirent des troupeaux de bœufs, puis des fermes entières pour quelques couples d'oiseaux de reproduction. Plus l'offre du bétail et des fermes grandissait, plus leur prix tomba, tandis que la valeur des autruches montait en raison de la demande. La chose alla bien pendant quelque temps. Mais bientôt l'excès de la production des plumes gâta le marché. Elles n'eurent plus de valeur. Dès lors, un mouvement de bascule contraire se fit : l'offre des autruches abondant, leur prix devint dérisoire et la plupart des Boërs ne purent plus rentrer en possession de leur bétail et de leurs terres dont la valeur remontait en raison directe de la nouvelle demande. Ils avaient lâché la proie pour l'ombre et beaucoup de fermiers boërs appauvris émigrèrent au pays d'Orange, au Transvaal et au Betchouana Land.
Depuis lors l'équilibre s'est assez bien rétabli. Cultivateurs et éleveurs d'autruches trouvent des prix rémunérateurs pour leurs produits.
4 février. — Il n'y à si bonne compagnie qu'il ne faille quitter! C'est une vérité que le missionnaire constate tous les jours. L'homme en souffre, le prêtre s'en console en Celui dont il visite la grande famille éparpillée sur la surface du globe ! Avec émotion nous nous limes nos adieux. Des prières, c'est tout ce qu'on put se donner pour s'aider mutuellement à toucher un jour à cette terre meilleure où l'on ne se sépare plus. A dix heures du matin je remontai en selle et un quart d'heure après, je saluai d'un dernier regard la demeure hospitalière de Penrock. Nos chevaux rappelaient les coursiers d'Hippolyte ; ils semblaient pensiis comme leur maître.
A midi je rentrai dans la charmante ville épiscopale de Grahamstown. J'y fus reçu par le vénérable évêque, Mgr Ricards, avec cette simplicité tout apostolique qui caractérise les prélats des missions, et avec cette franche et loyale cordialité qui est le propre des nobles enfants de la verte Erin. Mgr Ricards est une des plus hautes personnalités de l'Afrique australe. Il doit son immense prestige à sa vaste érudition, à ses grandes vertus et à l'indomptable énergie qui ont fait de son très long épiscopat, une ère de triomphe et de vraie grandeur pour sa jeune Eglise. Tel j'ai vu Monseigneur en 1879, tel je le retrouve aujourd'hui, vieilli mais non affaibli par l'âge ou par les travaux.
Au Saint-Aidan's Collège où demeurent les Pères Jésuites, la réception fut ce qu'on peut s'imaginer aisément, une vraie fête de famille. Mais le supérieur général de la mission du Zambèze, le R. P. Alfred Weld, issu de l'illustre maison des Weld du Lancashire, était absent. Il se trouvait à la maisonmère de la mission, à Dunbrody, cette abbaye fondée par les Trappistes en 1880, et cédée depuis aux missionnaires du Zambèze, quand les vaillants fils de saint Benoît entreprirent, près de Natal, la fondation de leur nouvelle maison de Mariahilf aujourd'hui si prospère.
8 février. — Je descendis donc vers la côte en chemin de fer. Je me rendis au district de Uitenhagen. Arrivé à la station de Blue-Cliff, je pris la voiture de l'abbaye, que le bon Père Weld, dans sa paternelle sollicitude, avait envoyée à ma rencontre.
Prendre la voiture en Afrique signifie souvent déposer sa valise dans le véhicule, et se mettre à la tête des chevaux pour les tirer par la bride. Ce fut le cas pour mon équipage de Blue-Cliff.
Les deux chevaux que six mois auparavant j'avais amenés frais et vigoureux de Penrock, étaient réduits à l'état de squelettes vivants, et n'eût été la botte de foin achetée pour eux, je n'aurais pu réussir à les traîner jusqu'à Dunbrody.
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Pendant mon absence au Transvaal, tandis que j'y fondais la mission des Batlapins, la sécheresse s'était prolongée dans le sud, et les pluies n'étant pas venues rajeunir les pâturages brûlés durant l'hiver (mars à septembre) le pays était vraiment triste à voir. Le bétail languissait dans les jungles, broutant le lichen ou recherchant les lobules du « spek boom » ; les chevaux arrachaient l'écorce de certains arbres plus spongieux, et les autruches mouraient d'inanition au milieu des touffes de cactus. De l'eau, on n'en trouvait plus que dans quelques courbes du fleuve desséché.
Tel était l'aspect de Dunbrody à mon retour. Au carré de bâtiments composé d'un simple rez-dechaussée bâti par les Trappistes, on venait d'ajouter deux modestes constructions faisant façade aux deux ailes, et donnant de loin à Thumble agglomération un air quelque peu abbatial. On avait aussi creusé et cimenté une citerne de 36,000 gallons de contenance, où hélas! il ne manquait plus que l'eau.
En dépit de la désolation de la terre, en dépit de ce ciel d'airain, nos jeunes étudiants, nos futurs missionnaires étaient pleins de santé et d'ardeur. Nos Frères coadjuteurs, les survivants de 1879 en tête, étaient allègrement occupés à planter des vignobles, se promettant bien de revoir au retour de la pluie, les beaux jouirs et les riches moissons
qui avaient quelquefois récompensé les labeurs des enfants de saint Benoît.
Les Trappistes avaient obtenu à force de travail et grâce à une irrigation artificielle, des champs de froment qui faisaient l'admiration du voisinage.
Dunbrody Abbey.
Pour mieux en assurer la récolte, ils les avaient entourés d'une clôture de fils de fer doublée de haies épineuses.
Par malheur on avait compté sans l'ennemi précisément le moins attendu. Le gouvernement du Cap tient en chasse réservée une soixantaine d'éléphants, dans la' crainte de l'extermination prochaine de ces magnifiques pachydermes. Ces ani-
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maux voyagent librement à travers les immenses forêts depuis le Cap jusqu'au Natal.
Une nuit quatre de ces gigantesques protégés, attirés sans doute par la fraîcheur du maïs et du tendre froment, franchirent les haies en les piétinant, et sans se douter du dégât ultérieur, marchèrent contre l'enclos de fil de fer qu'ils emportèrent tout d'une pièce, pieux et treillis, à cent mètres dans les champs. A leur suite les antilopes de la forêt et le bétail en liberté pénétrèrent dans le délectable pâturage, et quand le matin, après les prières d'usage, les Frères silencieux arrivèrent aux champs, ils purent mesurer sans mot dire toute l'étendue du désastre. 11 n'y restait que le sol ravagé. Un trappiste, appuyé sur sa bêche, médita longtemps au milieu de cette scène de désolation ; c'était un autrichien. Tout à coup, se ressouvenant peut-être de ses prouesses du Sleswig ou de Sado\va, il s'en alla sans mot dire chercher un vieux fusil de quatre à la livre, qu'il bourra jusqu'à la gueule et chargea d'une lourde balle. Il avait remarqué la tranchée étroite par où l'ennemi était monté du fleuve dans son champ. A cette place, le crépuscule venu, il fixa son terrible engin contre le pied d'un arbre, et par un système de fils aboutissant à la détente, il en assura la décharge, mesurée juste à hauteur de poitrail du redoutable dévastateur.
11 avait bien calculé. Au milieu de la nuit, une
formidable détonation réveilla presque tous les Frères en sursaut, et quand à l'heure du travail, notre vieux soldat revint au champ, il trouva l'ennemi étendu au bas du talus : l'éléphant était mort de suicide involontaire.
8 mars. — Ce fut à Dunbrody que le R. P. Weld vint me trouver un matin pendant que je disais mes heures dans ma cellule voûtée. Il s'assit sur ma chaise tandis que je prenais place sur le bord de mon matelas. « Mon Père, me dit-il avec son calme britannique et son sourire habituel, vous savez qu'il nous manque des hommes et de l'argent pour assurer la grande œuvre que le Saint- Siège nous a confiée. Vous me feriez plaisir si vous alliez chercher l'une et l'autre chose. Vous pourriez aller en Australie et en Amérique à cet effet. Vous avez vu et vous connaissez l'Afrique. Vous pourrez faire des conférences pleines de charme sur nos grandes et laborieuses missions, et, je n'en doute pas, vous intéresserez les catholiques ainsi que nos confrères au salut des pauvres nègres. A Port- Elisabeth, il y a des vaisseaux en partance. Si vous le voulez, vous pouvez choisir, et partir soit par l'orient, soit par l'occident. »
Pendant que le saint supérieur me déroulait ce discours substantiel, j'avais pris ma résolution. Je lui répondis que son désir était un ordre pour
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moi. Je reçus de sa main les lettres d'autorisation de Son Eminence le cardinal Siméoni, du Très Révérend Père Général de la Compagnie de Jésus ainsi que les siennes propres, et m'acheminai vers la chapelle pour y recommander à Dieu la rude mission qui venait de m'être confiée.
En réponse à mon télégramme adressé au bureau maritime de Port-Elisabeth, je reçus la nouvelle que le premier départ à ma convenance était par le « Grantully Castle », fixé au 14 mars, en destination de Londres. 11 fut donc décidé que je partirais pour l'Amérique et reviendrais par l'Océanie, en faisant le tour du monde. J'avais deux ans pour l'efiectuer.
Ce voyage impliquait mon passage par l'Europe, et j'expédiai les lettres suivantes pour préparer ma famille et mes supérieurs à cette visite inattendue.
« Dunbrody, 9 mars 1885.
« Mes frères, mes chères sœurs,
« Aujourd'hui, fête de feu notre mère, j'ai célébré pour elle la sainte messe. Huit jours après que vous aurez reçu ce billet, je serai à Londres. Nous devons pourvoir au développement de la mission du Zambèze, et, après avoir reçu de la Belgique et de l'Europe de généreux secours pour fonder ce qui existe, nos supérieurs ont décidé de m'envoyer solliciter la charité du Nouveau Monde pour les
nombreuses maisons et missions que nous aurons à ouvrir d'ici à deux ans.
« Je pars du Cap le 18 ou le 19 mars par le « Grantully Castle » , et arriverai sain et sauf à Londres environ vingt jours après. Vous serez avertis. « A bientôt la joie de nous revoir, Dieu aidant.
« Charles Croonenberghs, S. J.
« De la mission du Zambèie ».
« Dunbrody, 11 mars 1885.
« Madame et chère tante,
« J'ai reçu les souhaits de fête dont vous m'avez honoré. Je vous en remercie cordialement. Je me suis mis à prier Dieu afin qu'il vous rende en bénédictions et en bonheur la joie que m'a causée votre lettre. A quatre-vingt-un ans, il est plus que probable que je n'écrirai plus avec la fermeté et la justesse qui caractérisent votre belle et encourageante épître.
« La mission que j'ai ouverte dans les Dwarsbergen, parmi les Cafres Batlapins, se développe rapidement. Le Père qui en est le supérieur demande un renfort immédiat de quatre hommes. Dieu soit loué !
« Depuis mon retour à Dunbrody, une nouvelle station de mission a été achetée dans un abîme des monts Drakenbergen, à cinquante lieues à l'est d'ici, parmi les Tembo-Cafres.
« Ma bien honorée tante, votre « Carlo » n'est
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pas au bout de son travail. Bientôt vous allez vous étonner ; vous allez le suivre par la pensée dans le Nouveau Monde.
« Faites-moi la charité de me recommander bien vivement à Notre-Dame de Hasselt, à la « Virga Jesse » dont la protection tutélaire m'a toujours accompagné. Faites prier pour moi le cœur de Jésus au Très-Saint Sacrement de Miracle de Herckenrode. Plus que jamais, je sens le besoin de me trouver dans la main de Dieu.
« Je vous reverrai donc encore sur cette terre, grâces en soient rendues à la douce Providence qui me ménage cette grande consolation.
« Je vous salue avec respect...
« Charles Croonenberghs, S. J.»
Mes préparatifs de voyage ne furent pas longs, mon bagage personnel pas lourd du tout. Si Dieu m'appelle de nouveau, mes « impedimenta » ne seront plus guère que mon bréviaire et mon crucifix, avec le nécessaire indispensable de la toilette. Toilette, oui! il en faut, même pour un missionnaire.
Le 13 mars, au matin, je pris congé de cette chère et intéressante jeunesse de Dunbrody, la force vive de nos missions à venir, et dont j'emportais toutes les espérances et tous les vœux d'heureux voyage et de bon succès.
Je trouvai à Port-Elisabeth, le révérend M. Fanning, grand- vicaire de Mgr de Gratiamstown et l'abbé Allen, deux Irlandais qui, après des années de travail parmi les fidèles de la colonie, allaient respirer pendant quelques mois l'air frais et pur de la verte Erin et se retremper au foyer de leurs lointaines familles.
Port-Elisabeth est une ville moderne bâtie sur un plan largement conçu. Son port est mauvais, une méchante barre tenant les navires en haute mer. Mais, il n'y en a guère d'autres sur les côtes de l'Afrique australe, et comme il est au terminus naturel des voies de l'intérieur, son avenir est assuré.
Une magnifique avenue borde la mer. La ville commerciale s' étage en amphithéâtre sur le flanc de la colline, et des chalets, de charmantes villas couronnent son plateau élevé. Après sept ans, je l'ai retrouvée considérablement agrandie et embellie. Oh ! la jolie église Saint-Augustin avec sa tour gothique! C'est là que j'ai vu pontifier Sa Grandeur Mgr James Ricards. Ses Irlandais étaient à genoux devant lui, bondant la vaste église. Il tenait leurs cœurs dans sa main, et quand, du haut des marches du maître-autel, crosse en main et mitre en tête, il leur adressa le sermon de saint Patrick, leur développant la vocation providentielle de la race d'Erin, c'est-à-dire rien moins que la conversion du monde anglais, oh ! alors, il était beau ! Il rappelait
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l'évêque d'Hippone prêchant le peuple de Carthage.
Les Frères de la Doctrine Chrétienne et les religieuses de saint Dominique se partagent la formation tout européenne des enfants blancs. L'éducation des « gens de couleur » y est, comme dans le reste de l'immense vicariat, singulièrement négligée par les catholiques. Ils s'y sont mis pourtant; mais les ouvriers manquent pour ce grand travail.
Quand j'approchai de Port-Elisabeth en longeant la mer, une tempête soufflait du sud-est sur la ville, une marée formidable poussait les navires sur la barre. Huit remorqueurs et trois vaisseaux étaient en détresse.
On s'occupait en ce moment à faire échouer un gros navire, une barque norvégienne qui chassait sur sa dernière ancre. Tout l'équipage était dans les cordages. La compagnie de sauvetage avait réussi à lancer une fusée sur le bâtiment et un câble puissant avait été ramené sur la grève. Une locomotive fut attachée à ce câble, et la machine, par une traction puissante, ayant imprimé au vaisseau condamné un mouvement circulaire, le coucha heureusement sur la plage. Tout l'équipage fut sauvé, mais avant le soir les lames eurent achevé de démolir le bâtiment, et les épaves jonchaient le rivage.
Le lendemain, 14 mars, temps splendide, soleil radieux. La mer en convulsion par l'effet de l'ou-^i ragan de la veille présentait un spectacle grandiose.
Malgré le gros temps. Sa Grandeur Mgr Ricards, le R. P. "Weld, le Post Master General, et quelques personnes marquantes de la ville voulurent nous faire escorte, et montèrent avec nous sur le vapeur qui nous menait à notre lé^^iatlian. Le Grantully tenait majestueusement le large. Déjà les immenses cheminées lâchaient leurs panaches de fumée noire, le rauque sifflet et la cloche du bord annonçaient que l'ancre allait être levée. Au salon, le Champagne nous fut versé. On boit le coup de rétrier, on se donne le « shake hands » et tandis que, hissé dans le panier, un dernier passager, un malade, vient à bord, le monstre de fer, bouleversant derrière lui toute la profondeur des eaux, reprend sa longue et laborieuse course d'un hémisphère à l'autre.
Nous longeâmes la côte à la distance de quatre à soixante milles pour tenir la limite des récifs et des bas-fonds. Les effets de l'ouragan avaient été terribles. Nous comptâmes plusieurs petits bâtiments jetés à la côte. Près du cap Francis un troismâts se voyait « high and dry » tout debout, lancé par-dessus la plage dans les falaises.
La physionomie du bord sur un bateau colonial qui retourne à la mère-patrie, est bien différente de celle qu'il présente à sa sortie d'Europe. Les émigrants, les voyageurs, les commerçants de tout genre qui s'embarquent à Londres, à Dartmouth
OU à Southampton sont généralement partagés entre le regret cuisant du monde qu'ils quittent et le souci secret d'un avenir inconnu qu'ils redoutent. La politesse de la vieille société qu'ils apportent toute fraîche du continent, en jetant sur ce double sentiment le voile d'une réserve naturelle, donne à leur commerce un attrait sympathique qui inspire la confiance et facilite les bons rapports et souvent l'amitié. Les voyageurs d'Europe en Afrique sont communicatifs et sociables. Ils s'intéressent à tout ce qu'ils voient, et partant, ils sont intéressants.
Ceux qui retournent, au contraire, sont pour la plupart ou des aventuriers qui ont fait une rapide fortune, ou des malheureux déçus dans leurs rêves de bonheur. Ces derniers sont taciturnes et tristes, les autres se livrent à une gaîté bruyante. Entre la mélancolie des uns et les excès des autres, il n'y a guère de place pour le plaisir de la bonne société.
Cette fois, les sémites engagés dans la traite de> diamants bruts dominaient à bord, et parmi leplus remarqués d'entre eux, je reconnus un jeune homme que j'avais vu brocanteur de faux bijoux et de vieilles montres en 1879, parmi les nègres des chantiers de l'île de l'Ascension.
Le chef de la police secrète du Cap avait pris passage sur notre vaisseau. Un vol énorme de diamants, évalué à plus de trois millions, venait de se
perpétrer à Kimberley. Le policier ne découvrit rien ; mais quand nous fûmes sortis des eaux coloniales, la nouvelle s'ébruita que c'était bien à notre bord, que se trouvaient les iilicit diamonds . . . C'était trop tard.
Quoiqu'il en fût de la société, l'air salubre de l'océan, le bercement cadencé de notre léviathan, et le repos délicieux que je retrouvais après huit mois d'un travail excessif, ne manquèrent pas de me faire un bien considérable. L'appétissante table du bord ne contribuait peut-être pas moins au bienêtre que j'éprouvais. J'avais eu le « magro stretto » parmi les sauvages de l'Afrique. Jugez, par les menus ci-joints, si notre Vatel nous traitait bien.