CHAPITRE II
plus en plus son pouvoir et son influence. La milice et les réguliers de la colonie étaient bien entraînés. Pourtant, quand éclata, en 1/55, l^. guerre qui devait régler le sort du Canada, sa population ne dépassait pas 60 000 âmes après un siècle et demi de domination française; et même, cette petite communauté, ayant à sa disposition des terres fertiles d'une étendue illimitée, avec du poisson et du gibier à foison, devait souvent avoir recours à la France pour ne pas mourir de faim.
Toutes les vertus et tous les vices fleurissaient à Québec, excepté ceux qui peuvent contribuer à l'essor de la colonisation. Les paysans, qui auraient dû être les principaux instruments de ce développement, n'étaient ni libres, ni propriétaires : ce n'étaient pas des serfs, ils vivaient probablement heureux et le cœur léger, mais on les tenait en lisière, et ceu.x qui les tenaient ainsi savaient mieux faire des rêves d'empire que les réaliser. La corruption aussi s'était glissée dans tous les rouages de la justice et avait empoisonné les sources de l'honneur dans le gouvernement de Québec. Les sommes considérables envoyées par le roi, même avant la guerre finale, avaient été détournées pour des usages personnels et parfois déshonorants. L'Eglise, du moins, restait pure. bien qu'arbitraire et arrogante; les vice-rois non plus n'étaient probablement pas compromis, mais toute l'administration canadienne, depuis l'intendant jusqu'au bas de l'échelle, était corrompue jusqu'à la moelle. Le souvenir du dernier intendant Bigot et de sa bande, qui s'engraissèrent de la misère du pays, tandis qu'il luttait pour l'existence durant la guerre de Sept ans, est encore gravé sur les pierres du vieux Québec.
l8 LE CANADA
Bien que l'on eût envoyé pour gouverner la Nouvelle-France quelques hommes de caractère et d'énergie, leurs ambitions, hardies mais évidemment légitimes, causèrent la ruine de ce pays. Au lieu de s'occuper de développer les ressources du vaste territoire dont on avait encore si peu tiré parti, ils bâtissaient des plans pour étouffer l'activité commerciale des Anglais qu'ils auraient bien mieux fait d'imiter, et rêvaient d'annexer tout le nord de l'Amérique, à l'ouest des Alleghanys. Comment ils élevèrent des forts jusque sur l'Ohio et plantèrent des drapeaux pour révéler leurs intentions aux Anglais, comment ceux-ci se rendirent compte tout à coup de la situation, comment éclata la guerre qui se termina, non par le triomphe des projets français dans l'Ouest, mais par la perte du Canada, tous ces épisodes dramatiques ne sauraient être retracés ici en détail. On ne se souvient plus assez peut-être de la superbe résistance de la France, mais persorme, aux Etats-Unis et au Canada, n'a oublié le siège de Québec et la victoire de la petite armée de Wolfe. Le récit de la reconstruction de la ville, renaissant de ses ruines plus belle que jamais, et de sa destinée plus heureuse et infiniment plus prospère serait plus long et moins émouvant.
La sagesse et la libéralité du gouvernement anglais à l'égard de cette nation française furent pleinement reconnues par elle : elle conservait ses lois, sa langue et sa religion; elle goûtait la liberté pour la première fois et savait apprécier ce bonheur. Aussi, cette conduite porta-t-elle ses fruits au moment où éclata ie soulèvement des colonies américaines ; lorsque Québec dut subir le quatrième siège de son histoire, les Français, sous les ordres d'un général anglais, résistèrent avec autant de vaillance que naguère sous Montcalm.