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CHAPITRE II

Les Américains échouèrent et regagnèrent leur territoire, laissant en arrière le corps de leur général Montgomery, tué dans un assaut malheureux.

Québec fut peu mêlé à la guerre anglo-américaine de 18 12, étant à l'écart du principal théâtre de la lutte. Mais il prit, au contraire, une grande part à la courte rébellion de 1838 qui agita tout le Canada. La raison profonde de ce conflit se trouvait dans ce fait que le gouvernement des provinces canadiennes était tombé, avec tous les postes et bénéfices qu'il comportait, entre les mains d'un groupe de familles qui étaient naturellement presque toutes anglaises. Ce genre d'oligarchie était, à vrai dire, presque inévitable dans une jeune colonie à l'existence de laquelle importaient surtout des relations étroites avec la mère patrie et des témoignages incessants de loyalisme aux institutions monarchiques. Cette sorte de coalition fut enfin détruite. En 1841, l'Ontario, qui avait été colonisé par des réfugiée loyalistes lors de la guerre de l'Indépendance américaine, et Québec furent réunis et, en 1867, au moment où la Confédération fut constituée, formèrent les deux provinces les plus importantes du Dominion canadien.

Québec, dont la population atteint actuellement 75 000 habitants, a complètement renoncé à lutter ave: Montréal pour rester la capitale commerciale et le port principal du Canada ; il est maintenant dépassé de loin par son rival, par Toronto et même par Ottawa. Depuis vingt ans, Québec a cessé d'être le point d'attache des services transatlantiques, et, de cette époque, date sa décadence relative. Rien cependant ne saurait abattre sa dignité et diminuer son importance qui n'est fondée ni sur ses dollars ni sur le chiffre de sa population ou sur ses manufactures.

Puisse Québec rester tel et ne jamais se prendre de la folie des constructions et des grandes agglomérations ! Rien ne s'oppose à ce que n'importe quelle autre ville canadienne s'en donne à cœur joie avec des millions d'habitants et des dizaines de kilomètres carrés de pierre et de brique, mais il n'est pas une persorme tant soit peu éclairée, dans l'Amérique du Nord, qui ne soit prête à faire un léger sacrifi.ce personnel afi.n d'empêcher une transformation qui serait pour Québec une vraie catastrophe. Il n'est pas une ville du Dominion qui, au point de vue de la tradition, de l'aspect ou de la situation, ressemble à la vieille cité française ou qui puisse seulement se comparer avec elle; et il y aura toujours aux Etats-Unis et au Canada des millions de gens pour qui la vue de Québec et de ses environs sera toujours une noble joie, une échappée sur un autre monde et le monument d'impérissables souvenirs.

Heureusement, il n'y a pas de menaces d'un sérieux danger. Une énorme et laide filature a beaucoup gâté la noble perspective de la chute de Montmorency vue du fleuve et un peu réduit la cataracte elle-même, mais il ne semble pas qu'il y ait aux alentours de ces terrains tout désignés pour des « usines à millions de dollars » et ces faubourgs d'ignobles maisons qui, fatalement, les entourent. D'ailleurs, la ville basse, avec ses entrepôts, ses docks et ses rues resserrées à l'ancienne mode, couvre la bande étroite qui s'étend au pied du rocher et longe le fleuve. Par suite, le niveau très bas du sol de ces quartiers en dérobe les détails assez peu agréables lorsqu'on s'en approche et il met mieux en valeur la pente abrupte qui s'élève derrière et sur laquelle s'étagent les uns sur les autres, jusqu'aux hauteurs crénelées de Cap Diamant, les rues et les

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monuments qui donnent à la ville son caractère et font revivre si éloquemment le passé aux yeux de ceux qui se soucient de l'évoquer.

D'autres causes encore que l'ouverture du fleuve à la navigation jusqu'à Montréal ont également contri bué à la décadence commerciale de Québec. L'établissement de la Confédération en 1867, plaçant le siège du gouvernement central à Ottawa, et le retrait de la garnison anglaise, qui avait donné une note particulière au vieux Québec, furent pour beaucoup dans l'arrêt de sa prospérité. L'importante colonie de négociants anglais qui y florissait a presque complètement disparu : c'est maintenant une ville presque aussi française que la province elle-même. Il y a encore, il est vrai, à Québec, trois ou quatre mille résidents d'origine britannique qui fréquentent librement les meilleures familles françaises, et c'est là une circonstance qui contribue à conserver les meilleures traditions anglo-françaises de la ville. Tandis qu'à Montréal, les deux races sont à forces égales et se mêlent à peine, comme nous le verrons plus loin, à Québec, au contraire, le petit nombre de la colonie anglaise est cause de la facilité des relations. On y est aussi moins préoccupé des ambitions et des questions de fortune. Tout le monde se connaît plus ou moins et connaît à peu près la position de chacun. De plus, les Québecquois instruits parlent habituellement les deux langues, ce qui donne plus d'activité aux relations mondaines. Québec est donc devenu, en fait, une ville française. On y cause français dans la rue, dans les intérieurs; le français est la langue habituelle des affaires, bien qu'on parle généralement anglais dans les grands magasins et les hôtels où beaucoup de clients de passage viennent des provinces anglaises ou

des Etats-Unis. Le patois employé dans le peuple est le français que l'on parlait en Normandie avant la Révolution, panaché naturellement de mots anglais corrompus, tandis que les classes instruites parlent un français correct.

Des trams électriques ûlent le long des rues escarpées, montant et descendant entre la ville haute et la ville basse et jetant une note un peu discordante. Mais on peut faire la montée à pied, si l'on préfère, par maintes ruelles bizarres et tortueuses, aidé de place en place par de longs escaliers. On peut encore gagner la ville haute en usant de ce véhicule particulier à Québec et au Bas-Canada, la calèche, sorte de cabriolet suspendu très haut à des courroies que tendent des ressorts métalliques et monté sur deux roues. Il y a en avant une étroite banquette pour le cocher qui fait trotter son robuste poney avec une insouciance et une ardeur endiablées. On fi.le par les rues escarpées et cahoteuses à une allure folle, destinée sans doute, dans l'esprit du conducteur, à éprouver votre sang-froid si vous êtes étranger, ou bien à vous montrer qu'il veut vous faire honneur. A en juger par le visage contracté et l'attitude mal à l'aise des touristes que l'on voit ainsi gaiement ballottés, beaucoup se dispenseraient volontiers de cette marque d'attention,

Québec, est-il 'besoin de le dire, est bâti sans ordre ni méthode. Son passé et sa topographie s'y opposent : la ville ne s'est jamais prêtée à cette disposition en damier qui rend les cités de l'Amérique du Nord si commodes à habiter, mais d'un aspect si monotone. Rues et constructions, quand elles n'ont pas survécu sous leur aspect original, suivent les contours de celles qui les ont précédées et reposent sur leurs fondations; or, ces contours présentent des sinuosités bizarres par

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suite de la situation accidentée de la ville : ils forment des angles aigus en rencontrant les bâtiments ecclésiastiques, antiques et énormes, avec leurs cours et leurs jardins, occupant les terrains dont ils furent autrefois généreusement dotés pour se développer. Sûrs de la confiance et de l'affection de tous les Franco-Canadiens, ces édifices vénérables défient les menaces des embellisseurs à outrance et des constructeurs à la grosse.

La grande Université Laval, le couvent des Ursulines, l'Hôtel-Dieu et d'autres fondations moins importantes occupent des espaces considérables dans la ville haute. En montant peu à peu de biais sur le flanc du roc par Mountain street, après avoir dépassé de solides demeures aux fenêtres s'ouvrant à la française et aux pignons à pic, dont l'une abrita quelque temps Montcalm, on voit la masse des bâtiments de Laval, antiques et modernes, se dresser au-dessus de soi ; un mur vénérable de mortier blanchi à la chaux, recouvert d'un chapeau de tuiles, comme on en rencontre dans les villages normands, dérobe aux regards son enceinte ombragée. A gauche, on frôle la rangée de canons appelée la Grande Batterie et dont les pièces, allongeant leurs gueules au-dessus de l'abîme, dominent la ville basse et par delà le fleuve jusqu'aux hauteurs de Lévis. Quoique moins étendue que de la citadelle, la vue que l'on a sur le port d'entre ces vieux murs et ces charmilles monastiques, près de ces canons, sous le carillon des cloches, charme les visiteurs plus peut-être qu'aucune autre.

On a appelé avec raison Laval le fondateur et le père de l'Eglise canadienne. Issu de l'illustre famille des Montmorency, il arriva dans la colonie en 1663 comme légat du Pape et fut, en fait, son premier évêque. Cons-

tamment et victorieusement en lutte de préséance et d'autorité avec le pouvoir civil dans la personne du gouverneur et de l'intendant, il avait réussi, avant la fin de son séjour au Canada, à faire nommer un gouverneur à sa discrétion. Des nombreuses concessions de territoires qu'il arracha à la couronne de France, le séminaire reçut la meilleure part, un très vaste domaine sur la rive nord du Saint-Laurent, en aval de Québec ; il appartient encore en grande partie à l'Université, ce qui explique la richesse de celle-ci. Le séminaire était destiné, dans l'esprit de son fondateur, à donner l'instruction à la jeunesse et à préparer les adultes au sacerdoce, tout en subvenant aux besoins des pauvres paroisses de campagne. L'Université, qui est née, il y a une soixantaine d'années, du vieux séminaire, forme avec ce dernier le foyer intellectuel et religieux du Canada français. Quatre ou cinq cents élèves suivent ses classes et presque autant d'étudiants fréquentent les cours de littérature, théologie, droit, science et médecine, sans parler de la succursale plus récemment fondée à Montréal. L'un des bâtiments contient la plus belle collection de tableaux du Canada, ainsi que des bibliothèques et musées.

Québec n'est pas fait seulement de rues tortueuses et de coins pittoresques : au centre de la ville haute, sur le versant du plateau, s'étend une très vaste esplanade, égayée de gazon bien tenu et de plates-bandes fleuries, bordée sur trois côtés de larges voies animées. Calèches, voitures particulières, cabs, charrettes esquivent les trams électriques qui glissent rapides sur la chaussée large et bien pavée. C'est un spectacle très plaisant par un beau jour d'été. Les rangées d'hôtels, de magasins et de bureaux qui longent cette verte esplanade sont coquettes et gaies avec leurs toits en

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pente, leurs fenêtres à la française et leurs volets extérieurs. Sur les trottoirs, se presse une foule variée, comme on n'a sans doute nulle part l'occasion d'en voir une semblable en Amérique : prêtres et moines, religieuses, soldats aux uniformes bleus ou rouges, jeunes gens au physique très français, mais aux vêtements anglais, campagnards avec des paniers, Indiens, touristes américains ou anglais, le guide et le kodak à la main.

C'est là que s'élève, plein de dignité, l'Hôtel de Ville, massif dans son manteau de pierre grise; de l'autre côté, dans l'angle, derrière le marché en plein air, se trouve la basilique, la cathédrale française, qui, au dix-huitième siècle, fut reconstruite sur les cendres de l'ancienne. Dans un autre coin, se dresse, entourée de vieux arbres, la cathédrale anglaise, voisine du grand couvent des Ursulines, fondé en 1639, avec ses nombreux corps de bâtiments et ses enclos ombragés. C'est là, sous les dalles de la chapelle, récemment restaurée, que fut enterré Montcalm, dans un trou creusé par l'explosion d'un boulet anglais.

A l'est de la cathédrale anglaise s'étend la place d'Armes : elle rejoint la grande plate-forme qui, pendant quatre cents mètres environ, surplombe la muraille de roc et forme l'une des plus imposantes promenades du monde. Là s'élevait autrefois le château Saint-Louis, résidence officielle des vice-rois ; à sa place se trouve maintenant, portant le nom du plus célèbre d'entre eux et bâti sur le modèle d'un castel crénelé, l'hôtel le plus vaste, le plus luxueux et le mieux situé du Canada, le château Frontenac.

A l'extrémité nord de la terrasse Dufferin, on a érigé une grande statue de Champlain, et c'est peut-être de ce point qu'on a la plus belle vue. Par delà le fleuve

imposant, qui se resserre un moment pour s'élargir ensuite et former le vaste port, on découvre les hauteurs de Lévis, tapissées de bois aux teintes riches, parsemées de cottages et de villas qui se groupent peu à peu pour former la ville de Lévis dont les couvents et les jardins recouvrent les batteries de Monckton qui détruisirent Québec il y a cent cinquante ans.

Au delà s'allongent bois et champs, villages et maisons de campagne ; tandis que, vers l'est et le sud, se déroule un monde de paysages variés sur un fond de montagnes, les unes estompées et lointaines comme les Adirondacks, les autres plus rapprochées, montrant nettement leur vêtement boisé. De l'autre côté du port, à 8 kilomètres environ en aval, la pointe de la riante ile d'Orléans, avec ses fermes et ses vergers, semble presque remplir le lit du fleuve puissant qui l'étreint. De grands bâtiments sont à l'ancre : transatlantiques, croiseurs et canonnières, vaisseaux de commerce et bateaux chargés de bois venant des lacs ; tandis que caboteurs, chaloupes et transbordeurs à vapeur se faufilent au milieu d'eux.

A gauche, en face de l'île d'Orléans et des falaises du haut desquelles se précipite, neigeuse, la Montmorency, les hauteurs verdoyantes de Beauport dessinent avec précision les lignes de la célèbre défense de Montcalm. Plus loin, en aval, leurs ondulations fuyant vers le nord, leurs versants couverts de champs parsemés de fermes et leurs sommets abrupts se découpant sur le ciel, les Laurentides ferment le demi-cercle que l'œil parcourt avec joie, des masses sombres du mont Tourmente aux pentes boisées qui s'élèvent derrière Lorette.

Québec, lui-même, est situé sur l'extrémité d'une longue arête élevée : une de ses faces tombe à pic dans le Saint-Laurent, tandis que l'autre descend en pente

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