CHAPITRE XII
attache autrement d'importance à cette particularité.
Cette question a aussi un côté grotesque; les publicistes américains affligés d'un spread-eagleisme aigu, exagèrent l'américanisation du Nord-Ouest canadien : des journalistes, qui sont à peine capables de distinguer le blé de l'avoine, et qui n'ont jamais passé la frontière, se creusent leurs cerveaux fertiles pour prédire ce que feront les colons américains au Canada, et comment ils arriveront à ébranler le loyalisme canadien; ils citent des statistiques invraisemblables, décrivent le fermier du Manitoba comme un être plus arriéré que Vhabitant du Canada français et le montrent tombant en admiration devant le fermier américain; celui-ci lui apparaît comme en rêve, avec une maison à deux étages, une moissonneuse-lieuse toute neuve, pour lui apporter les bienfaits de l'annexion, quand son instruction (( l'en aura rendu digne ».
Ces exagérations ont leur contre-partie : un journal d'un des Etats du Sud donnait, il y a quelques années, un tableau renversant des forces militaires canadiennes. L'auteur de l'article racontait qu'il y avait au Canada cinq cent mille tireurs hors ligne, avec des ordres secrets pour l'invasion des Etats-Unis, en cas de guerre. Tous ces gens-là mettaient dans le noir à tous les coups, à cinq cents mètres. Toute la nation passait son temps à s'exercer au tir et tenait dans ses cartouchières la vie de centaines de pauvres citoyens américains inoffensifs. Ce journaliste à l'imagination fertile ajoutait qu'il n'y avait jamais moyen de terminer un concours de tir au Canada, car les concurrents mettaient toujours dans la mouche avec une régularité d'automates et n'étaient arrêtés que par la nuit,- et encore, ce n'étaient pas des réguliers, mais des avoués, des commerçants, des fermiers. Les colonnes
du journal, agrémentées de manchettes terrifiantes, montraient cette armée lancée par le Canada sur les Etats-Unis mal préparés, balayant rough-riders et milices, et dictant une paix humiliante à Washington.
Tout cela était dit sérieusement; reste à savoir jusqu'à quel point l'auteur s'attendait à être cru, et s'il y croyait lui-même.