CHAPITRE XIII
ruiner des centaines de gens. Cette fois-là, les traînées de feu se détachaient au loin en lignes convulsives, projetant dans les airs des nappes de flammes et des gerbes d'étincelles, chaque fois qu'elles atteignaient un carré de hautes herbes ou un taillis de saules rabougris; dans le lointain, des collines, couvertes d'une végétation plus abondante, probablement de petits bois broussailleux, brûlaient en flamboyant et étincelaient à distance, comme des charbons ardents; la prairie et le ciel avaient disparu dans la nuit, mais sur ce noir rideau couraient des serpents de flammes qui suivaient les contours ondulés du paysage invisible, spectacle impressionnant à contempler du wagon.
Depuis Winnipeg, le terrain s'élève par de longs degrés. La Saskatchewan et l'Alberta forment le troisième et dernier palier jusqu'au pied des montagnes. Dans toute cette région, les pluies ne sont plus aussi abondantes, mais les pâturages sont excellents, et l'influence des vents Chinook, durant l'hiver, favorise l'élevage, en particulier celui du mouton. Les troupeaux, qui sont de deux mille têtes en moyenne, hivernent dans la prairie sans avoir besoin de fourrage.
Cette région, ainsi que nous l'avons rappelé plus haut, était encore couverte de buffles dans les années qui précédèrent immédiatement leur extermination. Ces vieux monarques de la prairie sont maintenant passés au rang d'animaux préhistoriques, et l'on peut difficilement se représenter les troupeaux immenses qui s'étaient réfugiés dans ce pays, quand la colonisation les chassa du Nord-Ouest des Etats-Unis. On ne les voyait pas, comme on pourrait le croire, par petits groupes timides, mais en foules : ils ne bougeaient même pas pour quelques cavaliers. Il arrivait à des
troupes de chasseurs de passer, depuis le levier jusqu'au coucher du soleil, à travers un même troupeau, disséminé dans la plaine, mais ininterrompu et très dense.
Les cavaliers, environ une centaine, se formaient sur une longue ligne et s'enfonçaient au galop dans la masse. Quand les plus vieilles bêtes étaient dépassées, le massacre commençait; chacun tirait successivement sur celles qui s'offraient à quelques pas devant lui, ne s'arrêtait pas pour voir si elles tombaient, continuait de galoper et de tirer jusqu'au moment oii le commandement de halte lui parvenait. C'est alors que les plus endurcis avaient quelquefois mal au cœur en achevant ce massacre. De malheureuses bêtes se traînaient encore, saignant et renâclant; d'autres se précipitaient sur le chasseur, dont le cheval était dressé à éviter le choc ; d'autres gisaient déjà mortes dans la plaine. Les peaux, que l'on commençait à rechercher alors, se vendaient pour moins de cinquante francs, et elles en valent maintenant mille. Quand on s'aperçut que c'était la meilleure fourrure contre la rigueur des hivers américains, on équipa des expéditions qui en tuèrent des millioTîs, et parfois si inconsidérément qu'il en restait à pKDurrir dans la plaine, avec leur peau. Si incroyable que cela puisse paraître, trois ou quatre années suffirent à l'extinction de l'espèce. En 1877 ou 1878 disparurent les derniers représentants aux Etats-Unis; et il n'en reste plus que deux petits troupeaux, en captivité au Canada, l'un près de Winnipeg, l'autre, comme nous le verrons, à Banff. Pendant des années, leurs 03 blanchirent la plaine et furent ramassés pour faire de l'engrais. Mais leurs pistes ne disparaîtront pas de sitôt. Loin vers le nord, au delà des régions civilisées et de la rivière Mackenzie, on trouve dans les