CHAPITRE XIII
complètement disparu de la surface d'un pays grand comme l'Angleterre, l'Espagne et la France réunies, et ils ne sont que neuf cents. De l'autre côté de la frontière, il n'y a d'autre police que des postes de cavalerie dispersés à de longs intervalles, qui réussissent rarement à venger les meurtres qui y sont si fréquents.
On raconte, à ce propos, une histoire t^^piquc. Un détachement de cavalerie américaine ayant réussi, par exception, à capturer un criminel échappé du Canada, prévint le gouvernement canadien pour qu'on envoyât une escorte. On dépêcha un sergent et un homme de la police montée, à l'endroit de la prairie du Montana où l'on devait leur remettre le prisonnier. Là, ils trouvèrent tout un peloton rangé en ligne, gardant le prisonnier; les officiers demandèrent aux deux Canadiens où était l'escorte attendue. Le sergent répondit simplement que l'on croyait avoir assez de deux hommes pour cette besogne et, se mettant de chaque côté du prisonnier, ils s'éloignèrent, au grand ébahissement des cavaliers américains. La vie de ces rudes soldats est souvent bien solitaire; seuls ou par deux, ils sont dispersés parmi les territoires, chacun ayant sa zone de surveillance. Ils doivent faire des rondes dajis les fermes pour demander s'il n'y a rien de nouveau aux ranchmen, qui signent sur un papier. Leur engagement est de sept ans; leur solde, de deux francs cinquante au début, augmente légèrement ensuite; ils sont déchargés de leur entretien. Leurs casernes, à Régina, Calgary et Macleod, sont très confortables; des terrains de sports les entourent.
Le bétail et les grains ne sont pas les seuls produits du pays. La laiterie s'y développe chaque jour; on y expédie du beurre jusqu'en Colombie-Britannique. Les
légumes poussent à profusion, et le chanvre est cultivé avec succès. Enfin, presque tout le sous-sol contient de la houille; beaucoup de fermiers extraient même le charbon pour leur consommation personnelle.
L'immigration américaine devient considérable dans cette région, surtout le long du chemin de fer, entre Calgary et Edmonton. Xous y avons trouvé beaucoup de fermiers et de ranchmen du Montana et du Dakota; l'un d'eux nous a raconté comment s'était passée, il y a une vingtaine d'années, V ouverture de l'Oklahoma aux colons. L'Oklahoma était un territoire indien encore réservé, que le gouvernement américain avait décidé d'ouvrir aux amateurs, à une heure donnée, im jour donné. Le fermier en question vint s'installer à l'avance sur une hauteur, pour jouir du spectacle. Il nous a assuré qu'il n'oublierait de sa vie le coup d'œil extraordinaire du départ quand, à midi, sur le signal d'un coup de canon, une foule d'une trentaine de mille hommes que l'on avait fait mettre en ligne se rua sur le terrain et se mit à piqueter les surfaces choisies. Les uns étaient à cheval, d'autres en buggy, d'autres couraient à pied. Il y eut, naturellement, des bagarres; les plus faibles étant souvent expulsés des lots qu'ils avaient marqués, et cinq ou six hommes furent tués. Quelques-uns, contrairement au règlement, s'étaient glissés sournoisement sur les terres pendant la nuit et avaient jalonné les meilleurs endroits, comptant paiser inaperçus. Trois furent pris et pendus : on mit sur leur poitrine un écriteau : Trop pressés !
On ne saurait manquer de visiter la région de Macleod et environs, qui devient de plus en plus active : de petits villages prospères se groupent autour des stations; on voit des ranches perchés sur les hauteurs;
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des étendues de terres cultivées ou de pâturages jalonnés de meules de foin. Puis, ce sont les ondulations allongées sur lesquelles on aperçoit, à l'automne, le rassemblement (round-up) d'énormes troupeaux de shorthorns parsemés d'aberdeens et de herefords; ils forment des masses épaisses et mouvantes dans la plaine; des cavaliers tournoient autour d'eux ou, immobiles, se dressent à la crête des collines comme des statues équestres, prêts à ramener les bêtes vagabondes. Il arrive parfois qu'il s'en égare au delà de la frontière, dans le Montana, mais les éleveurs ont un point d'honneur très scrupuleux à cet égard. Les marques de chacun d'eux sont enregistrées et connues de part et d'autre : les membres de leur association prennent les bêtes égarées, vérifient la marque, avisent le propriétaire et les lui réexpédient contre une faible redevance.
Quoique plus près des Rocheuses, on ne les distingue plus, en approchant de Macleod, car de hautes collines, leurs premiers contreforts, les dérobent à. la vue.
Beaucoup de cours d'eau traversent la voie ou la suivent en serpentant. Ce sont des rivières aux eaux limpides et murmurantes, dont les bords sont 'couverts de saules, de frênes, de peupliers : elles forment de charmantes échappées, des petits coins boisés, au milieu de l'étendue uniforme de la prairie. On trouve de la truite dans tous les cours d'eau, et elle se laisse prendre facilement. Mais la truite de ruisseau du versant oriental des Rccheuses, quoique peu différente extérieurement de celle du Canada oriental, lui est, comme chair, de beaucoup inférieure. Près de Cayley, à peu près à moitié chemin entre Calgary et Macleod, se trouve un lac d'aspect triste, longue et étroite nappe d'eau, non bordée de roseaux ni de broussailles, et qui
vient baigner le pied de collines doucement arrondies. Le chemin de fer le suit dans toute sa longueur, un peu plus de trois kilomètres; à l'automne, on y aperçoit des canards en quantités tellement innombrables qu'on a peine à s'en rendre compte si on ne les a pas vues et surtout si l'on songe qu'elles sont rassemblées là, non pas dans des régions sauvages, mais à deux pas de la voie ferrée, au milieu de pâturages d'où l'on expédie du bétail directement en Europe.
Il nous est arrivé, un soir, de longer les bords de ce lac, au moment où la pleine lune se levait derrière les collines et l'éclairait à demi. T.e coup d'œil était féerique, mais ce qui ajoutait à l'effet du paysage, c'était le spectacle extraordinaire de ces innombrables oiseaux, dérangés par le passage du train, tournoyant dans l'étroit rayon de lune que laissait passer la crête des collines, comme ces insectes que l'on voit dans un rayon de soleil oblique.
Macleod, situé au pied de ces collines, au bord de la rapide rivière du Vieillard, n'a pas d'embellissements ni de constructions d'agrément ou d'affaires dont il puisse se vanter. Toutefois, malgré son air assez calme, cette ville a une certaine importance; il y circule beaucoup d'argent, car c'est le principal centre de réunion des gros ranchmen de l'Alberta; on y a fait et perdu autrefois de grandes fortunes.
On ne peut guère, au total, exagérer l'avenir du Nord-Ouest. On y produit tout ce qui est de première nécessité, viande, grains, légumes de la meilleure qualité, et à profusion ; les races du Nord y prospèrent à merveille, et même les Galiciens et les Italiens, car ils trouvent, dans son atmosphère, un stimulant qui redouble leur vigueur. On a beaucoup parlé du froid, dans les premiers temps, mais les jeunes générations