CHAPITRE XIV
dans ses eaux profondes des truites monstres qui l'ont rendu célèbre.
Après être sortis des bois de pins, à trois ou quatre kilomètres de Banff, nous suivions une route assez convenable, si l'on songe qu'on ne l'a construite que pour mener, à travers un désert, au lac du Diable, comme on l'appelle dans le pays, et nous roulions au milieu de rangées innombrables de perches nues qui avaient été des pins, avant qu'un incendie les eût laissés dans cet état parmi les peupliers et les bouleaux dont les feuilles jaunes s'agitaient sous un vent aigre. Le ciel était gris, mais clair : il convenait bien à ce décor sauvage. Nos chevaux, qui avaient retrouvé toute l'ardeur qu'ils avaient perdue à la fin de la saison des touristes, et stimulés par l'air très vif, donnaient beaucoup de peine à notre cocher, tandis que nous roulions sur les premières ondulations des contreforts du Mont Cascade, dont la muraille grisâtre et vertigineuse se dressait à trois cents mètres au-dessus de nos têtes.
Nous franchîmes le Canon du Diable sur un pont de bois, du haut duquel nous aperçûmes le pâle torrent bleuté qui s'échappe du lac et bondit furieux entre deux précipices rougeâtres. Après avoir traversé des bois d'épinettes épargnés par l'incendie, nous arrivâmes sur la grève qui borde les eaux froides et claires du Minnewanka. La petite cabane qui sert, en été, de rendez-vous de pêche était fermée et déserte, et les bateaux à l'abri, sous des hangars. Tout le paysage nous appartenait : le lac, vaste étendue limpide mais sombre, ondulée sous la brise; la longue cime acérée du Mont Inglismaldie, s'élevant d'un côté comme un mur; de l'autre, des montagnes non moins sauvages et menaçantes, dont la plus haute, le mont Peechee, nom d'un chef indien, dépasse trois mille mètres.
En revenant, au pied du Mont Cascade, nous contournâmes de grandes prairies, semées d'arbres et de couverts, entourées de solides barrières : la réserve des derniers buffles, une vingtaine environ. Ces anciens rois du désert, au poil brun hérissé, malgré la beauté du décor qui les entourent, ne semblent pas heureux ; il est certain qu'ils aimeraient mieux errer dans l'herbe grasse de l'Alberta, où les ont remplacés leurs successeurs dégénérés : le shorthorn et le heref ord. A deux kilomètres du village se trouvent les sources sulfureuses auxquelles on accède par une belle route traversant des bois charmants. On y a établi une piscine d'eau chaude sulfureuse en plein air, qui est très fréquentée; des canalisations amènent également l'eau au sanatorium.
A quatre-vingts kilomètres de Banff, on peut faire une halte très agréable à Field. Pendant tout le trajet entre les deux localités se déroule un long panorama d'une magnificence sévère : c'est un fond de montagnes aux sommets d'un gris pâle ou d'un brun rougeâtre, couverts ou sillormés de neige, qui tombent souvent à pic dans la vallée. La ligne remonte l'Arc presque jusqu'à la crête qui partage les eaux des deux versants de l'Atlantique et du Pacifique. Au pied de la dernière montée se trouve Laggan, station d'où l'on se rend à Lac Louise, où un chalet-hôtel, au milieu d'un décor imposant, reçoit, en été, quelques pensionnaires. En arrivant au dernier sommet, on découvre le miroitement de glaciers éloignés : l'un d'eux envoie des cours d'eau non seulement vers le Pacifique et l'Atlantique, mais encore vers l'Océan Arctique.
Il est difficile de faire une peinture générale des Rocheuses, et qui corresponde aux sensations de tous les touristes. Pour certains, c'est un véritable cauche-