CHAPITRE XIV
mar, dont ils rêvent encore pendant des semaines. Les deux chaînes des Rocheuses et des monts Selkirk, dont l'aspect se confond, se traversent en douze heures, mais le nombre de pics, de précipices, de rochers escarpés, de cascades qui défilent devant les yeux est prodigieux. La vitesse est assez lente, ce dont le voyageur ne se plaint pas, à cause du spectacle et s'il songe aux abîmes que le train frôle ou franchit à chaque instant.
Comme tous les trains transcanadiens comportent un wagon d'observation à l'arrière, le touriste, même lorsqu'il les traverse sans s'arrêter, emporte des Rocheuses un souvenir inoubliable. Il serait fastidieux d'énumérer tous les pics et les sites entrevus pendant la route; citons, pourtant, la descente dans la vallée de la rivière du (( Cheval qui rue », car elle laisse une profonde impression. Ce nom étrange dépeint admirablement le torrent qui force son chemin à travers les caiions ; il a une sorte de poésie sauvage, et c'est une déception de songer qu'il est dû simplement à quelque incident banal qui s'est passé sur ses bords aux premiers temps de l'exploration. Après s'être plongé dans cette gorge, sur des ponts de pilotis, sous des tunnels, on éprouve une sorte de soulagement à rouler sur la plaine étroite qui, resserrée entre le Mont Stephen et le Mont Field, contient le village du même nom, avec un agréable et confortable hôtel du C. P. R. Dans un endroit perdu comme celui-là, même les touristes les plus exigeants ne s'attendraient à trouver qu'un bâtiment simple, et une table rudimentaire. Il n'en est rien : ces hôtels de montagne du C. P. R. ont l'aspect d'élégants chalets, sont meublés confortablement et décorés avec goût. La cuisine est à l'avenant : on ne vous présente pas, comme dans les hôtels de l'Ouest,
des quantités de plats mal cuits, froids et méconnaissables, et l'on ne cherche pas à vous donner le change par un menu compliqué : les mets sont bien accommodés, servis successivement comme dans une maison particulière, et le personnel est bien stylé. L'hôtel est ouvert toute l'année, et tout le monde s'accorde à en apprécier l'agrément.
Nous avons fait bien souvent de charmantes promenades, par de belles et douces journées d'octobre, dans les bois qui l'environnent, parmi les troncs géants des épinettes, des pins et des cèdres, suivant parfois la route unique des voitures, parfois des sentiers en pleine forêt, où le grouse des bois au plumage bigarré et moucheté de noir nous observait de très près, avec le plus grarid calme. Nous avons flâné aussi sur l'arche naturelle de calcaire rose qui, à cinq kilomètres environ du village, enjambe les eaux bleuâtres du « Cheval qui rue », à l'endroit où elles se précipitent dans un tourbillon qu'entourent des roches grises. Contemplant les pics voisins couronnés de neige, nous essayions de nous représenter qu'au nord de l'endroit où nous nous trouvions il n'y avait plus rien, absolument rien, pendant des centaines de milles, que des pics succédant à des pics et des vallées à d'autres vallées. On compare souvent la Suisse et les Rocheuses, mais, en Suisse, on n'éprouve presque jamais cette sensation effrayante de l'infini qui vous étreint toujours, de quelque côté que l'on contemple ces hautes chaînes de la Colombie.
Field se compose d'une cinquantaine de maisons, généralement modestes, habitées par des employés du chemin de fer; on y trouve aussi des terrassiers de la voie, surtout des Galiciens et des Italiens, qui logent dans des hangars ou de vieux wagons de marchandises.