CHAPITRE XV 24g
des cultures s'étendent sur ses bords. La vallée s'élargit et permet à la voie de s'écarter de la rive. Après Agassiz, où se trouve une ferme expérimentale de l'Etat, on commence, d'après certains indices, à se sentir réellement sur la côte du Pacifique. On voit partout de l'herbe drue et grasse ; du gazon qui témoigne de l'absence de rudes hivers et d'étés trop secs, du trèfle blanc et rouge, de la queue de renard, de l'ivraie. Les pluies sont très abondantes, l'hiver est aussi doux que celui de l'Europe tempérée, le sol est excessivement riche.
Parcourons un moment une ferme des bords du Fraser : une haute colline couverte d'antiques forêts s'élève derrière l'habitation et va rejoindre, en une suite d'ondulations, les montagnes sauvages. C'est ici un pays très neuf, il faut se le rappeler; les forêts qui recouvrent le versant du Pacifique sont si formidables que les frais de défrichement empêchent les colons de s'écarter des bords fertiles du Fraser. Vers le bas s'étendent des pâturages soigneusement enclos et divisés en champs; on y aperçoit un carré de navets; à droite et à gauche, le domaine touche à la forêt; enfin, tout au bas, coule la rivière large de quatre cents mètres et devenue, maintenant, navigable.
Le défrichement a demandé un labeur effrayant, car, entre les rangs serrés de cèdres, de pms Douglas et de sapins noirs, le sol était encombré de troncs abattus, et couvert d'un amas de branches pourries; mais sa fertilité est merveilleuse : le foin, la phléole, le trèfle sauvage y poussent drus et forts et se vendent facilement dans les villes de la côte, où on les expédie en balles. Les vaches laitières, les veau.x, les bœufs }' prospèrent; les grains et les légumes y pous.sent en abondance, et les fruits, quoique moins fins peut-être
que ceux de Vernon, y réussissent assez bien. La demeure, en bois, comprend plusieurs pièces et des vérandas sur lesquelles grimpent librement des feuillages. Une pelouse de tennis soignée, des parterres de fleurs forment un agréable premier plan, en avant des prés qui descendent vers la rivière. Des faisans se pavanent dans les champs. La grange, bâtie sur le modèle de celles de l'Ontario, renferme au rez-dechaussée le bétail ; le premier étage est accessible aux chariots.
Tout ce qui aime un climat doux et moite, un sol riche, s'épanouit et prospère ici. La mousse pend en festons aux arbres de la forêt ; le trèfle envahit tous les coins de terre ; les fougères variées s'étalent dans la forêt et au bord des chemins. Une centaine de poules de race picorent dans la basse-cour, car la volaille, ainsi que les laitages, trouvent un excellen.l: débouché. Les fermes des bords du Fraser n'ont pas de spécialité. Tout, sauf le maïs, y réussit à merveille, et chacun cultive ce qu'il préfère. Mais la terre, en friche ou non, est chère.
On trouve ici des gens de toutes les parties du monde, beaucoup d'Anglo-Saxons de différentes provenances, possédant un petit revenu et ayant le goût de la culture des fruits et de l'élevage de la volaille, qui apprécient un climat doux, un superbe paysage, les facilités de communication avec la ville. On y voit aussi des villages de Norvégiens qui pèchent le saumon pendant la saison, et font de la culture le reste du temps; des Chinois, des Indiens, des métis, qui pèchent également, et cultivent leurs petits terrains au bord de la rivière. Dans les bois, on chasse le grouse; sur les lacs et les cours d'eau, le caiiard, inférieur à celui de la prairie. Dans l'intérieur des forêts vivent