CHAPITRE XV
développent, malgré la rareté de la main-d'œuvre. Les magasins sont bien montés, mais chers. C'est le centre d'équipement pour toute la région minière, le Klondike, les pêcheries et les camps d'abatage. La Colombie est riche en or, et contient des gisements importants de houille, de fer, de cuivre, de plomb et d'argent. L'extraction de l'or a toujours été, et est encore, une industrie active dans la province. Tout le monde se rappelle le boom fameux, suivi d'un krach retentissant, qui eut sa répercussion surtout au dehors. Les ressources aurifères du sol sont indubitables, mais la confiance fut momentanément ébranlée par la folie de ceux qui les exploitaient. Ils perdirent la tête et presque tout leur argent dans des spéculations insensées, si bien que les capitalistes étrangers finirent par repousser, a priori, toute proposition émanant de la Colombie.
Ainsi fut gâchée, pour assez longtemps, par la faute d'imprévoyants agioteurs, une affaire excellente et sûre.
Vancouver est la plus cosmopolite des villes du Dominion : les Asiatiques y tiennent beaucoup de place. Les domestiques, presque tous Chinois, sont le plus souvent très industrieux et remplacent bien deux ou trois bonnes anglaises. Cependant, chacun sait que le cuisinier chinois est une sorte d'autocrate : il prépare le dîner, mais, souvent, le combine à sa guise et d'après des recettes plus ou moins mystérieuses. Tous les étrangers s'accordent à reconnaître que c'est un esprit impénétrable. Mais ce n'est pas seulement comme domestiques que les Fils du Ciel empilent les dollars : ils ont, dans tout l'Ouest canadien, le monopole du blanchissage, auquel ils excellent, d'ailleurs. La note du blanchisseur chinois est un document mystérieux, qu'il
présente d'une façon également mystérieuse. Il se glisse doucement à la porte de la pièce où vous vous trouvez et s'annonce tout à coup par un choc ou une exclamation bizarre : sa natte nouée derrière la tête, avec sa veste-sac d'étoffe bleue aux manches courtes et larges, son visage jaune impénétrable et sa voix métallique qui écorche quelques mots anglais, il tend son papier ; on y voit bien les dollars et les cents, mais on ne distingue pas les articles; à vrai dire, cela a peu d'importance, car on peut s'en rapporter à lui de conûance.
Le Chinois exécute minutieusement tous ses travaux. Il excelle dans la culture des légumes; il travaille dans les fermes, sur les quais ou dans les bois; il se fait laveur d'or ou pêcheur, quoique dans ce métier le Japonais lui soit de beaucoup supérieur. C'est un travailleur persévérant et régulier. On se demande ce que ferait la Colombie, déjà à court de main-d'œuvre, sans le Chinois; et pourtant, les ouvriers blancs voudraient l'écarter.
Quels que soient d'ailleurs les arguments plus ou moins spécieux que ceux-ci mettent en avant, leur véritable raison de derrière la tête est qu'ils voudraient, en supprimant la concurrence jaune, gagner un salaire très élevé pour une courte journée de travail, comme en Australie, ce qui retarderait le développement de la province. Quand leurs intérêts sont menacés, les classes ouvrières de l'Ouest racontent, et se mettent facilement dans la tête, des calembredaines. L'ouvrier de la Colombie Britannique voudrait convaincre le public que le Chinois est sale; au contraire, il est plus propre que l'ouvrier blanc; ce dernier se rend parfaitement ridicule par cette prétention déplacée à la propreté, qui est loin d'être une de ses qualités. On a inventé toutes
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sortes d'histoires invraisemblables sur les Chinois, et elles sont devenues articles de foi. Personne ne voudrait voir, évidemment, la province regorger de Jaunes, mais tous les gens sensés souhaitent qu'ils continuent à rendre les mêmes services. S'il est vreti qu'ils envoient leurs économies en Chine, où la plupart ont laissé leur famille, leur travail contribue au développement du pays au point de compenser largement cette perte.
Dans le territoire voisin de Washington, au sud de la frontière, il y a une taxe presque prohibitive sur les immigrants chinois ; aussi, beaucoup y pénètrent-ils, arrivant du Canada, empaquetés dans des caisses à fruits ou grâce à d'autres subterfuges. Il ne faut pas oublier d'autre part que le Céleste est très libéral : il donne facilement de l'argent aux institutions charitables, par exemple aux hôpitaux.
L'industrie du bois est, naturellement, la plus importante, dans un pays renommé pour ses forêts et la taille de ses arbres. Le pin Douglas, le plus haut de tous, qui atteint parfois quatre-vingts mètres, s'élève couramment à la moitié, avec un diamètre d'un mètre cinquante à deux mètres à la base; les grands arbres du parc Stanley, beaucoup plus gros encore, offrent de beaux spécimens. Les cèdres, rouges et jaunes, très abondants, ont encore plus de valeur. Ce sont eux qu'on abat surtout, et qui alimentent de nombreuses scieries le long du chenal de Burrard. On expédie de là, dans le monde entier, des poutres et des lames de bois pour les toitures.
Ici, comme dans l'Ontario, le propriétaire de l'exploitation achète ou loue des morceaux de forêts dans l'intérieur des terres, près de cours d'eau ou de lacs ayant un écoulement vers la mer, ou près d'une voie ferrée aboutissant à un port. Il y amène son ou ses
équipes de vingt, trente ou quarante hommes, organise le camp, installe les contremaîtres et retourne à la ville : il y a, pendant tout le temps, son bureau où se font, en réalité, ses affaires. Dans l'est du Canada, les hivers longs et rigoureux, l'épaisseur de la neige, le sol moins accidenté, tout facilite le transport des bois au bord de l'eau, au moyen de chevaux et de bœufs; en outre, les inondations régulières, au moment de la débâcle, assurent le flottage. Dans la Colombie Britannique, où le pays est moins plat et les pièces de bois beaucoup plus grosses, on est obligé de recourir à des glissières pour faire descendre les énormes troncs de cèdres ou de pins en grume. En outre, les inondations, nécessaires pour les entraîner sur les rivières peu profondes et accidentées, ne se produisent pas toujours; d'autres fois, au contraire, elles causent des ravages désastreux. En revanche, une surface égale de bonne terre boisée, en Colombie Britannique, produit infiniment plus de bois vendable que dans les provinces de Québec ou de l'Ontario.
L'entrepreneur a toutefois de nombreux risques à envisager : les salaires courent, que l'on mette en route beaucoup de bois ou non. Il est obligé de faire de longs voyages par tous les temps, dans la neige en hiver, par des bois infestés de moustiques et de mouches noires en été, sur des sentiers peu praticables, sans compter les rapides dangereux et les lacs gelés qu'il lui faut traverser. Quoique capitaliste, et souvent gros capitaliste, il a besoin d'une grande endurance, et il a fréquemment à vivre à la dure, quels que soient le luxe de sa maison à la ville et le confort de ses bureaux. Mais c'est une vie qui exerce un grand attrait sur beaucoup d'hommes, en dehors de celui du gain. Pourtant, ce n'est pas à la portée de tout le monde de diriger ainsi