CHAPITRE XVI
paquebots y font toujours escale dans les deux sens. De plus, elle est le point de départ de lignes directes pour les Etats-Unis et l'Alaska : c'est un grand centre d'équipement pour les mineurs et les pêcheurs. L'industrie du fer y a une certaine extension. Enfin, c'est la capitale de la Colombie : elle possède de magnifiques palais gouvernementaux, ce qui empêchera sans doute encore longtemps que l'on se décide à transporter sur le continent le centre administratif. Mais ce dont les Victoriens sont le plus fiers, c'est que leur cité et les environs ont un aspect plus anglais qu'aucune autre ville du Dominion. Les gens de Vancouver ajoutent même ironiquement que leur accent est plus anglais que celui des Anglais d'Angleterre, et nous devons reconnaître que la voix et le ton des classes instruites, à Victoria, rappellent absolument le vieux pays. La ville offre, en outre, un lieu de résidence agréable pour celui qui, pourvu de ressources moyennes, aime le monde et veut jouir d'un climat admirable; aussi beaucoup d'officiers et de marins s'y retirent, ainsi que des négociants enrichis du pays.
Victoria est station navale, ou du moins son port, Esquimault, situé à 5 kilomètres; une batterie et un détachement du génie y tiennent garnison; enfin, le lieutenant-gouverneur de la Colombie y réside, dans une propriété située sur la colline qui domine la ville; c'était, jusqu'à ces dernières années, un Canadien français, Sir Henry Joly de Lothbinière, vénérable représentant de la vieille école et excessivement populaire.
Les quartiers d'affaires sont bâtis, comme dans la plupart des villes canadiennes, en pierre grise ou en brique rouge, mais beaucoup de maisons particulières et de villas sont en bois. I^a rivière, sinueuse et étroite, pénètre au cœur de la ville ; une de ses rives, sur laquelle
s'étend surtout la. cité, s'élève en pente douce vers les collines; sur l'autre se dressent les superbes bâtiments du gouvernement, au milieu d'un petit parc. Ils abritent le Parlement proprement dit, consistant en une seule assemblée élue, d'environ quarante membres, et les départements d'Etat : agriculture, mines, instruction publique et justice. De belles galeries y renferment des expositions de minéralogie, de céréales et de bois, ainsi que des spécimens de la faune de la province.
Les habitants de Victoria sont également très fiers de leiu- parc, qui est orienté vers le continent. De nombreux chênes s'y dressent, au milieu de vertes prairies, comme en Angleterre, noueux, solitaires et vénérables, alors qu'il n'en pousse pas dans la Colombie orientale; lorsque la brise douce et moite agite leurs feuilles jaunies et que l'atmosphère grisâtre d'un tiède jour de novembre baigne la terre et la mer, on y sent, pOur ainsi dire, un parfum anglais, comme nulle part ailleurs dans l'Amérique du Nord. En errant le long de charmantes allées de cèdres ou de pins, traversant parfois des éclaircies accidentées de rocs ou tapissées de gazon, on peut se trouver au bord de la côte découpée, sur une route sinueuse qui donnerait bien le mal du pays à un Anglais forcé de se fixer dans la région, si toutefois il était possible d'avoir le mal du pays dans une ville aussi agréable que Victoria.
Sur la côte, en face, les pins énormes et sombres, les forêts impénétrables, envahissantes et accablantes, enserrent tout ce que l'homme n'a pas dégagé pour y construire une ville, un village ou une ferme. Ici, au contraire, pendant un certain nombre de kilomètres tout au moins, on a l'impression d'être dans un pays découvert, où l'on respire. On n'a conservé que les bois indispensables ou décoratifs et construit des maisons