CHAPITRE II
orgueil de race survit encore, bien que la politique soit, en réalité, absolument démocratique.
Sur la façade des bâtiments sont commémorées les gloires de Champlain, de Cartier, de Maisonneuve et de Frontenac. Là, parmi les employés, les secrétaires, les hommes de loi et les ministres qui circulent dans les couloirs, on n'entend guère parler anglais : on s'aperçoit qu'on est bien dans une province française gouvernée par des Français. Et il en est mieux ainsi que s'il y avait dans le pays une minorité de langue anglaise d'une certaine importance qui devrait être représentée. Dans les con'Hitions présentes, il ne peut y avoir de froissement sérieux entre les deux races dans la province. Sur une population d'un million et demi, les cinq sixièmes environ sont Français, et la majeure partie de la minorité de langue anglaise habite soit Montréal, soit le district connu sous le nom de Cantons de l'Est et dont nous aurons l'occasion de reparler.
En outre, il y a parmi eux un élément important d'Irlandais catholiques qui semblent occuper au Canada une situation anormale, sans contact avec leurs coreligionnaires français, ne frayant guère non plus avec les protestants anglais et pourtant assez forts pour se permettre de prendre l'attitude qui fait la joie du politicien de profession aux Etats-Unis, mais le désespoir de l'Américain instruit et patriote. « Nous ne comprenons pas ces Irlandais, nous disait un député français d'une ville de la province de Québec. Nous entendons et nous lisons partout qu'ils éprouvent à l'égard de l'Angleterre une haine indéracinable. En arrivant ici, ils secouent de leurs semelles la poussière du vieux pays, et, quand ils sont établis, ils ne se mêlent pas aux nôtres, bien qu'ils soient catholiques : ils ont l'air
de préférer rester avec les Anglais qu'ils ont passé leur vie à haïr. Au fond, ajoutait notre ami, cela ne tire pas à conséquence, mais cela étonne beaucoup nos Français. ))
Quand on établit la Confédération du Canada en 1867, on prit naturellement sur un grand nombre de points la constitution américaine pour modèle; mais, au lieu de laisser dans le vague l'autorité et les droits des provinces, en définissant seulement ceux du gouvernement central comme aux Etats-Unis, on adopta le principe contraire, le gouvernement d'Ottawa assumant tous les pouvoirs qui n'ont pas été expressément attribués aux provinces. Québec, qui est en somme homogène, conserve la vieille coutume française avec des modifications et son Eglise provinciale qui est, en fait, officielle, sans qu'aucune charge retombe sur la minorité non française.
On pourrait croire que l'instruction publique est l'occasion de grosses difficultés dans une société ainsi constituée; il semble, au contraire, que ces difficultés sont surmontées. Il y a un Conseil général divisé en deux comités, l'un catholique, l'autre protestant, ayant chacun un secrétaire perpétuel agissant en leur nom; les subventions de l'Etat sont réparties au prorata entre les deux confessions. Les écoles lèvent des taxes dans toutes les municipalités, mais une minorité appartenant à l'autre confession peut toujours exiger et établir une école, alimentée par les taxes scolaires de ses membres, et nommer l'instituteur. Le système paraît fonctionner admirablement.
Au coin où les trams électriques quittent la route Saint-Louis pour se diriger vers la vallée du Saint- Charles et le faubourg de Saint-Roch en terminant le tour de Québec, se trouve une station de voitures dont la présence en cet endroit isolé pourrait étonner le