‹ Le Canada, empire des bois et des blésChapitre 2 sur 135 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

praticable que lorsque l'été est déjà assez avancé, à cause des glaces, mais elle possède un charme tout particulier. On se trouve en effet complètement en dehors des grandes voies habituelles de la navigation; on effleure les mystérieuses mers arctiques que ne fend jamais la coque des paquebots ou des bateaux de commerce; on se sent en quelque sorte en marge des régions civilisées de la mer, devant des étendues désertes que traversent seulement des baleiniers et d'aventureux marins; on n'est qu'à un jour de la côte du Groenland, et, bien que l'on croise aussi des icebergs en allant sur New-York, "ceux que l'on aperçoit dans ces parages septentrionaux, étincelant au soieil ou glissant comme des fantômes sous la lumière blanche de la lune, semblent mieux dans leur cadre; enfin, quand les hauteurs désolées de Terre-Neuve dressent leurs crêtes dénudées comme des ombies pâles au-dessus de l'horizon, on ressent une tout autre impression que devant les rivages bas, encombrés et vulgaires, et les eaux sillonnées de navires qui précèdent New-York. Et pourtant, ces côtes lugubres et inhospitalières furent celles qui réjouirent le cœur de Sébastien Cabot lorsque, il y a quatre cents ans, la ville de Bristol envoya l'aventureux Génois avec dixhuit matelots anglais à la découverte de cette Amérique du Nord dont nous approchons maintenant.

Le détroit de Belle-Isle, entre l'île de ce nom et les hauteurs de Terre-Neuve, qui, même à nous, semble si proche des mers polaires, est la route par où gagnèrent le Canada tous ces héros du seizième siècle dont nous verrons les statues dans les rues de Québec et de Montréal. N'y a-t-il pas quelque ironie à songer que ces régions sauvages, oii l'on aperçoit à peine des traces de vie humaine, sont

les avant-postes par où des milliers d'émigrants pénètrent dans une terre toute d'abondance et de prospérité. En jetant les yeux vers le pont des troisièmes sur lequel trois à quatre cents êtres malpropres, vêtus le plus souvent des étranges costumes du sud-est de l'Europe, sont couchés docilement, on se demande ce qu'ils peuvent penser de cette étendue de désolat'on effrayante dans laquelle ils vont entrer. Quelques-uns remuent un peu et vont s'accouder au bastingage, car même les représentants les moins civilisés de la race humaine ne peuvent apercevoir pour la première fois la terre sur laquelle ils passeront leur vie et laisseront leurs os sans manifester quelque intérêt, jusqu'au moment où le passage d'une baleine, rejetant l'eau par ses évents, absorbe leur attention et la détourne du spectacle grandiose qu'ils ont devant eux.

Il nous est arrivé de pénétrer dans le détroit de Belle-Isle par une calme nuit d'automne, îe ciel tout scintillant du reflet des lueurs magnétiques du nord, et nous n'oublierons pas ce merveilleux spectacle; nous l'avons encore franchi par un après-midi d'été sans une brise et l'on voyait glisser les icebergs sur une mer unie comme un miroir, tandis que les côtes désolée: de Terre-Neuve et du Labrador s'allongeaient sous nos yeux avec une précision étonnante et dévoilaient à la lorgnette leurs moindres détails, depuis la montagne, couverte de pins ou dénudée, jusqu'aux criques battues par les flots.

L'entrée du détroit est gardée par l'île dont il porte le nom, dune couverte d'herbe surmontant des falaises de granit et longue de 13 à 14 kilomètres. Un phare perché sur sa pointe méridionale, avec un petit ccin de jardin, est la sauvegarde des nombreux vapeurs chargés des blés de l'Ouest ou d'autres cargaisons qui

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