CHAPITRE PREMIER
empruntent maintenant ce parcours. En face de Belle- Isle, à environ ï6 kilomètres vers le sud, se dressent majestueusement les pics abrupts et les plateaux élevés qui entourent le cap Bauld. C'est l'extrême pointe septentrionale de Terre-Neuve, VUltima Thule d'une île beaucoup plus grande que l'Irlande, la terre promise, il y a quatre siècles, des premiers aventuriers de l'Ouest, qui, aujourd'hui encore, est en grande partie une solitude déserte. C'est la presqu'île de Petit- Nord que nous apercevons, longue de plus de 150 kilomètres, véritable désert de rocs et de forêts, à part quelques sécheries de poissons et deux ou trois usines de conserve de homards cachées au fond des fjords, au pied des montagnes dénudées et sauvages.
Les premiers explorateurs appelaient Belle-Isle l'île des démons, et ce nom figurait même sur les cartes. Son aspect morne et mystérieux semble avoir frappé l'imagination de ces aventuriers intrépides du seizième siècle qui affrontaient les terreurs de ces régions dans des bateaux de vingt ou trente tonneaux. On croit que les bruits infernaux qu'y entendaient les marins étaient produits par le grincement des champs de glace et des icebergs par les mauvais temps. Selon la légende, un des premiers gouverneurs français, ayant surpris au cours de la traversée la liaison oe sa nièce avec un jeune officier du bord, fut saisi d'une telle colère qu'il les déposa tous deux dans Belle- Isie avec une servante et les y abandonna à leur sort.
Après avoir dépassé Terre-Neuve, la côte du Labrador se détache plus nettement aux yeux : c'est un merveilleux panorama de baies et de collines arrondies, et qui, parfois, aux rayons du soleil couchant, .se revêtent de teintes très chaudes et semblent couverte^ de verdoyants pâturages. Ses limites s'étendent loin
vers le pôle, pourtant, sa population est insigniliaiite ; il ne possède ni routes ni moyens de communication : des camps de bûcherons ou des amas de huttes de pêcheurs rompent de loin en loin la solitude. Des missionnaires visitent ses fjords et des flottilles de pêche se rassemblent parfois dans ses ports naturels jusque dans les régions des Esquimaux.
Nous longeons maintenant la côte de Terre-Neuve qui perd bientôt sa majesté et s'enfonce au niveau de la mer en de longs déserts marécageux s'étendant jusqu'au pied de hauteurs couronnées d'épinettes ou de pins : c'est bien le plus morne pays qu'on puisse imaginer. Un hangar de séchage rappelle de temps à autre qu'il y a pourtant des êtres humains perdus dans cette solitude. C'est le fameux French Shore, qui a suscité autrefois tant de difficultés aux Etats européens.
L'antique colonie de Terre-Neuve n'a aucunement profité dé l'énorme courant d'émigration qui s'est déversé au siècle dernier sur l'Amérique du Nord; en même temps que la plus ancienne des possessions anglaises dans ces parages, c'est pourtant la plus rapprochée. On a essayé faiblement de protester à plusieurs reprises, dans la presse et ailleurs, contre ce dédain, mais sans succès. La seule chance que Terre- Neuve ait eue d'attirer des colons agricoles se présenta il y a trente-cinq ans, avant le défrichement de l'Ouest et au moment où les meilleures terres des provinces du vieux Canada étaient déjà occupées. Mais maintenant, quand on voit l'émigrant dédaigner les terres meilleures et encore assez bon marché du Nouveau- Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse, le Terre-Neuvien le plus optimiste a dû abandonner son rêve et se consoler en songeant à l'avenir que son île réserve au