‹ Le Canada, empire des bois et des blésChapitre 20 sur 135 · CHAPITRE ÎIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE ÎIT

les nombreux touristes, à peu près à mi-hauteur de l'abîme, on a une vue superbe de la cataracte. Au temps où Québec était dans tout l'éclat de sa vie mondaine, les chutes de Montmorency étaient un lieu de réunion très fréquenté en hiver, et les cônes de glace, formés par l'écume s'élevant à une grande hauteur, faisaient la joie des tobogannistes ; mais on détourne maintenant de la rivière, pour alimenter l'électricité de la ville, une masse d'eau assez grande pour rendre ces cônes insignifiants.

Au-dessus des chutes se trouve un pont sur lequel passe la grand'route qui va vers Sainte- Anne; si on le traverse et que l'on se promène sur la droite dans les champs qui descendent en une pente verdoyante vers le Saint-Laurent, on retrouve des traces du camp de Wolfe. Au milieu de maisons plus modernes, s'élève la ferme dans laquelle le jeune général passa de longs jours, consumé par la fièvre et l'impatience, avant de décider ce mouvement par le fleuve qui retourna complètement la situation et changea peutêtre l'histoire du monde. On ne connaît généralement pas cette chaumière longue et basse, type d'habitation franco-canadienne, qui n'est pas mentionnée dans les guides; mais on Ta retrouve facilement sur les vieux plans militaires et on la reconnaît à ce fait que c'est la seule vieille maison de la localité. La même famille l'a toujours habitée depuis cette époque et, bien que ce soient des paysans sans instruction, ils ont suffisamment conservé la tradition de cet épisode pour vous montrer l'endroit où se trouvait le lit du général, dans un immense grenier, sous un toit de poutres antiques, dans un fouillis pittoresque de rouets et autres vieilleries rustiques.

Au delà de ce pont, la Montmorency est une rivière

large, rocheuse et agitée, bordée de bois et qui coule dans un très joli paysage.

Après Montmorency, le petit chemin de fer suit la rive du Saint-Laurent vers Sainte-Anne-de-Beaupré, à 24 'kilomètres plus loin, lieu célèbre dans l'histoire de l'Eglise franco-canadienne et pèlerinage bien connu dans toute l'Amérique du Nord. Sainte- Anne est un bourg situé juste en face de la pointe la plus éloignée de l'île d'Orléans. L'église, oii défilent annuellement environ cent cinquante mille pèlerins qui viennent y chercher la guérison de leurs maux, est moderne mais belle. Elle est pleine de béquilles et d'ex-voto. Le jour de la fête de la sainte, une foule énorme, venue par chemin de fer ou à pied, remplit le pays ; mais il faut dire qu'elle est très mélangée et que fidèles et profanes, paysans superstitieux et curieux incrédules se mêlent en une seule foule remuante.

Tout autour de Sainte-Anne s'étend un charmant pays, arrosé de jolis cours d'eau rapides qui descendent des Laurentides, couvert de champs, de vergers, de pâturages et de fermes, appartenant depuis des générations aux mêmes propriétaires dépourvus d'ambition et contents de leur sort, et donnant, comme tout le Canada français, cette impression qu'il est occupé par une race qui appartient au sol.

Le Canada anglais se plaint que les Français prennent pour eux seuls, dans leur langage habituel, le nom de Canadiens ; ce fait est, du reste, exact, maïs on ne peut guère s'attendre à voir un peuple renoncer à cette appellation antique après l'avoir portée si longtemps exclusivement. Le patriotisme de l'Anglo-Canadien n'a rien de local, il n'a de limites que celles de la Confédération : il ne s'attache guère à son village, et le sol ou la force hydraulique de la Colombie britannique lui

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semblent aussi bons que ceux cle l'Ontario s'ils répondent mieux à ses besoins. Pour le plus illettré des Anglo-Canadiens, le vieux pays d'où est venu son grand-père représente quelque chose. Au contraire, le Franco-Canadien a perdu tout lien avec sa race originaire : Vhabiiant n'a pas de vietix -pays. On a essayé par des moyens artificiels, mais en vain, de lui prouver qu'il devrait s'intéresser à ce qui se passe à Paris et dans la France moderne; mais si l'on songe dans quelles conditions et par qui le Canada français fut colonisé et comment la France le traita jadis, si l'on se rappelle qu'il n'y eut plus d'immigration effective après le dix-septième siècle, si l'on évoque la conquête anglaise et, enfin, la Révolution française, il faut bien reconnaître la force des liens qui unissent les classes actives de l'Ontario avec la Grande-Bretagne et l'absence complète de semblables liens entre le Canada français et la France. Quand un Anglais, du type qui ne saurait s'acclimater, arrive au Canada, il est souvent en butte à des plaisanteries; mais dans les rares occasions où un représentant de la vieille France et surtout un Parisien se rend dans les districts ruraux de la province de Québec, les critiques dont il est l'objet et celles que ce milieu lui inspire sont bien autre chose encore.

Il ne saurait être question de décrire ici avec quelque détail une province grande comme l'Angleterre et la France réunies, mais la vie champêtre y est assez uniforme pour nous permettre d'en donner une idée générale. Embarquons-nous donc de Québec sur un grand vapeur de la Compagnie Richelieu et Ontario, et descendons le fleuve pendant 150 kilomètres jusqu'à la baie Murray.

Le panorama le plus saisissant de la vieille cité est

celui que l'on a de la rivière, surtout le soir, alors que ses tours, ses clochers et ses remparts se détachent haut dans le ciel sur le fond embrasé du soleil couchant et que les détails moins pittoresques sont noyés dans une ombre favorable. Mais le coup d'œil est très beau aussi par un matin d'été, alors que l'on glisse vers l'île d'Orléans sur le pont d'un des confortables vapeurs de cette ligne qu'empruntent la plupart des voyageurs qui descendent le fleuve. C'est un bateau du genre américain, sorte d'hôtel flottant, permettant de ne pas se soucier du froid ou de la pluie; toutefois, on ne peut éviter le mal de mer si l'on y est sujet, mais le mauvais temps est rare par la belle saison.

Le bateau longe d'abord les rives fertiles de l'î^e d'Orléans, couvertes de villages aux vives couleurs, d'églises imposantes et de bois touffus. Derrière, sur les pentes, on aperçoit des fermes bien tenues et riches, d'aspect pittoresque et prenant souvent l'allure de vieux manoirs seigneuriaux. Dépassant les marécages de la pointe de l'île, le vapeur se rapproche de la rive nord du fleuve : pendant une cinquantaine de kilomètres, les Laurentides, couvertes d'un épais manteau d'épinettes, de bouleaux et de cèdres, semblent sortir de l'eau et s'élèvent à des hauteurs imposantes : le Mont Tourmente et le cap Gribaune atteignent 600 mètres, et plus loin Les Eboulements dépassent cette altitude.

Elles sont sauvages et imposantes, ces murailles de calcaire, auxquelles les résineux s'agrippent si denses qu'ils laissent à peine entrevoir de place en place le roc dénudé et les minces cascades qui semblent suspendues à leur flanc comme des fils d'argent. Plus loin, la rive opposée devient indistincte et disparaît derrière l'Ile aux Coudres, que cultivent

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