CHAPITRE
Cité ait disparu de leurs vieux coins favoris, se mettent aussi peu à peu sur les rangs.
Quand les Américains prennent un genre, ils le poussent à l'extrême : depuis quelques années, hommes et femmes au-dessous de cinquante ans, lorsqu'ils sont à la campagne, ne mettent pas de chapeaux six jours sur sept; on les voit non seulement se promener nutête dans les rues et sur les coteaux, mais encore parcourir ainsi la campagne, à cheval ou en calèche. L'équitation est devenue depuis quelque temps très à la mode dans la haute socfété américaine. On recherche beaucoup les chevaux franco-canadiens, mal nourris mais robustes, et des bandes de jeunes mondains en chemise de tennis, en culotte et les cheveux embroussaillés, soulèvent la poussière sur les routes en compagnie de jeunes amazones. Ce n'est pas là la simplicité d'enfants des prairies, mais tout le contraire ; et cette mode n'a rien à voir avec le climat qui, à Murray bay, est. à peu près le même que celui du sud de l'Angleterre. Ce n'est qu'une pose qui sera sans doute remplacée par une autre exagération. Ce ne sera plus alors l'équitation, mais on mettra des chapeaux hauts de forme pour jouer au golf ou des voiles d'auto pour marcher sur les trottoirs. Les vieux golfeurs écossais, qui respectent les saintes traditions de leur jeu favori, frémissent en voyant comment les Américains les outragent en venant jouer sans casquette et les manches de chemise roulées jusqu'aux épaules comme pour un match de boxe ou un concours de tennis.
Pourtant, il faut dire qu'on rencontre dans toutes ces villes d'eaux une société charmante et que beaucoup des plus agréables familles de Québec, de Alontréal ou de Toronto viennent s'y retrouver. Le drapeau étoile et l'Union Jack flottent alternativement sur le
toit des chalets ou au-dessus des pelouses. Les Canadiens anglais et les Américains vont aux mêmes églises, jouent sur les mêmes links, prennent part aux mêmes pique-niques; mais le Franco-Canadien est beaucoup moins en évidence, surtout dans cette classe sociale : la scission entre les deux races persiste même pendant les vacances; elles ne fréquentent pas dans des endroits différents, mais dans des points différents des mêmes endroits. Il s'est produit quelquefois de pénibles incidents en plusieurs localités, parce qu'on a arboré le drapeau tricolore très en vue à des moments inopportuns : les Anglais peuvent justement ressentir cette provocation, étant donnée l'attitude bienveillante qu'a toujours eue l'Angleterre à l'égard des Franco-Canadiens. Le drapeau tricolore considéré en lui-même comme un emblème fait plutôt sourire ici, car il symbolise exactement le contraire de ce qu'est un Franco- Canadien; lui donner le sens d'une manifestation serait plutôt mesquin.
L'Histoire du vieux village de Murray Bay et de ses alentours est excessivement pittoresque. Lors de l'annexion du Canada à l'Empire britannique, c'était une seigneurie assez peu peuplée qui, par suite du départ ou de la mort de son seigneur, était devenue bien de la couronne d'Angleterre. Aucun autre domaine ne fut octroyé, après cette date, sous le régime féodal, et les seigneuries de la Malbaie furent, avec l'exception de celles de Gaspé, les seules qui revinrent jamais au roi d'Angleterre. Elles furent concédées par le général Murray, qui commandait alors Québec, à des officiers écossais de la garnison, le lieutenant Nairn et le major Fraser. L'un eut en partage la rive occidentale de la Murray, l'autre la rive orientale, chaque seigneurie ayant environ trois lieues de large et sept de profon-