‹ Le Canada, empire des bois et des blésChapitre 23 sur 135 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

deur. Ils élevèrent chacun leur manoir de chaque côté du petit port vers 1761, et, jusqu'à ces dernières années, leurs descendants ou héritiers les habitaient encore. Tes bâtiments ont été reconstruits en totalité ou en partie, mais le décor n'a pas changé, et les grands arbres qui les entourent conservent à ces demeures reliques de la féodalité canadienne, leur dignité et leur intérêt.

Mais l'histoire offre un côté plus curieux encore. Lorsque les deux officiers vinrent s'installer dans la Malbaie, il n'y avait là qu'une population française très clairsemée; aussi, lorsqu'ils quittèrent l'armée, beaucoup de leurs hommes les accompagnèrent; ils leur accordèrent volontiers des terres sur leurs domaines. Ces sous-officiers et caporaux dévoués, presque tous Ecossais et célibataires, s'établirent dans cette vallée écartée au milieu des habitants français et naturellement y recrutèrent bien vite des épouses. Leurs enfants et surtout leurs petits-enfants, comme il était inévitable, oublièrent la langue de leurs pères et devinrent de vrais Franco-Canadiens. Les familles, dont tous les noms existent encore, furent complètement absorbées par leurs voisins français. Le principal notaire de Murray Bay, en même temps député du district à la Chambre basse d'Ottawa, nous a montré les vieux plans des deux seigneuries, avec les premiers cadastres; à ce propos, il est bon de rappeler au lecteur que le caractère principal du paysage franco-canadien est l'étroitesse et la longueur des champs et des propriétés. Le système français de cadastre et de répartition différait complètement de celui qui a été pratiqué depuis au Canada anglais et aux Etats-Unis. Ce dernier divise le terrain en carrés, de sorte que les fermes qui se trouvent généralement vers le milieu sont isolées

les unes des autres. Les Français, au contraire, avaient

divisé le pays comme on lotit une ville ; une façade étroite sur la route ou sur le fleuve, avec une bande étroite et très longue s'étendant par derrière, méthode qui est très favorable au développement des relations sociales, mais gênante pour la culture. Quand ces premiers lots, qui bordaient la route ou la rivière, étaient complètement occupés et défrichés, on ouvrait à leur extrémité une route de l'autre côté de laquelle on divisait de nouveau le terrain. Comme les Franco-Canadiens n'émigrent pas, on a dû, en raison de l'accroissement de la population, subdiviser les domaines, de sorte qu'en suivant les routes, on aperçoit de chaque côté des bandes très étroites disparaissant au loin. Cette méthode a le grand avantage d'éviter cette impression réellement pénible de solitude que l'on éprouve dant> les régions neuves de la colonisation anglo-canadienne

Le système seigneurial, qui comportait beaucoup de complications, languissait encore en 1857, époque à laquelle il fut aboli par une loi, contre des compensations. D'ailleurs, peu de seigneurs avaient conservé, dans la première moitié du dix-neuvième siècle, le genre de vie conforme à leur qualité : quelques-uns étaient bien à la tête de la société de Québec ou de Montréal (il n'y eut jamais de vie mondaine dans les campagnes), mais beaucoup étaient hommes de loi, meuniers ou boutiquiers; certains travaillaient à la terre ou étaient ouvriers. (( La noblesse et les seigneurs, écrit M. Lambert qui est une grande autorité en ce qui concerne les premières années du dix-neuvième siècle dans le Bas-Canada, avaient presque complètement disparu dans la masse du vulgaire; leurs domaines et leurs seigneuries avaient été partagés entre leurs enfants ou

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