CHAPITRE ni
étaient tombés entre les mains de riches négociants anglais. »
Sans exposer ici les mystères du franc-alleu et de la censive, des propres, des lods et ventes, nous dirons seulement que le seigneur avait un moulin 011 ses tenanciers venaient moudre leur grain contre une redevance d'un quatorzième; il possédait des terres non louées dont il pouvait disposer à son gré, les laisser en friche ou les cultiver, et des terres qu'il louait contre une somme très minime qui lui était versée en espèces ou en nature. Quand cette situation désuète et presque grotesque fut abolie, les tenanciers purent se libérer de leurs loyers pour une somme âxe, généralement très basse, en moyenne cent vingt-cinq francs environ. Pourtant, un certain nombre de fermiers ne voulurent pas devenir propriétaires à si peu de frais et préférèrent continuer de payer le loyer annuel de leur ferme à leur seigneur, en moyenne cinq francs par an, redevance qu'il est encore, paraît-il, très difficile de toucher, non pas pourtant que ces fermiers soient pauvres.
Le vieux village de Murray Bay, reverni à neuf par les dollars américains et canadiens, est formé d'une rue le long de la rivière, bordée de boutiques, de bureaux et de maisons particulières d'un coup d'œil pittoresque avec leurs couleurs variées, leurs pignons et leurs galeries que frôlent les branches feuillues des érables; les habitants regardent placidement passer les touristes anglo-saxons se rendant à la Pointe au Pic, avec une expression impénétrable. Au-dessus de la porte du pharmacien se balance encore l'enseigne du pilon et du mortier; la boutique du tailleur est indiquée par une paire de ciseaux peinte en noir sur un^ plaque jaune. Même les notables du bourg ont beau-
coup de mal à parler anglais; quant à la population, elle ne prétend même pas en avoir une idée.
De l'autre côté de la rivière que traverse un pont sus pendu, les collines que longe la route riveraine sont revêtues de bois magnifiques qui entourent les demeures seigneuriales de Cap à l'Aigle. Le village du même nom rappelle sur une échelle plus modeste Murray Bay ou plutôt Pointe au Pic. L'endroit est moins à la mode et, par suite, certains le trouvent plus agréable, d'autant que la vue, de ces hauteurs, y est encore plus belle. Il est fréquenté presque exclusivement par des Canadiens, et le drapeau anglais flotte presque sur toutes les villas et les habitations. On fait, le soir, sur le Saint- Laurent, beaucoup de pique-niques d'oi: l'on revient au clair de lune. Dans ces occasions, on prépare sur le rivage de grands feux de joie, faits des débris de bois flottants que le fleuve y dépose, et lorsque le brasier éclaire de son Hamboiement la surface de l'eau et les bois, en même temps que les canots qui se pressent au bord de la rive, il se trouve toujours des amateurs pour chanter tout un répertoire de ballades franco-canadiennes. Puis l'on revient à la rame ou à la pagaie, sous les étoiles, à l'ombre de la falaise qui surplombe. Voilà, avec bien d'autres distractions encore, la vie que l'on mène sur les bords du Saint-Laurent au moment des vacances.
La province de Québec offre des ressources inépuisables pour la pêche; ses rivières à saumon se louent aussi cher que celles d'Ecosse ou de Norvège; d'immenses étendues de forêts vierges, coupées de cours d'eau et de lacs remplis de truites, dans la région qui s'étend au nord du Saint-Laurent, sont louées par des clubs canadiens ou américains qui y construisent des pavillons. Il est difficile de se rendre compte de